Jeudi 19 novembre 2009

 

Il y a belle lurette que je l’ai plus, ma liberté de mouvements. Ce fichu col du… du quoi déjà ? Oh ! Je sais plus bien. Un truc qui s’est cassé. Je me souviens même pas être tombée. Je me souviens pas de grand-chose pour tout dire. C’est sûrement mieux comme ça. Moins de choses à regretter. A part les fleurs. Il y avait des fleurs et je faisais des bouquets.

On dirait qu’il fait beau. Je ne sais plus trop bien comment c’est quand il fait beau. Je n’ai pas l’habitude d’être ici. Je voudrais bien aller au moins à la fenêtre, mais je ne pense pas que j’arriverais à me lever. Je ne sais plus. Je ne me souviens plus la dernière fois que je me suis levée. Je ne sais pas si c’est l’été. J’aimerais bien ouvrir cette fenêtre, savoir s’il fait chaud ou froid. Je crois que je ne l’ai jamais vue ouverte, cette fenêtre. Ou peut-être que j’ai oublié. Je ne peux même pas demander qu’on l’ouvre pour moi, alors l’ouvrir toute seule… C’est des choses, j’y pense, comme ça, mais je sais plus trop bien les dire. Ou alors j’oublie quand y a des gens qui viennent. Les gens.

Y a le vieux bougon, là. Lui, il est là tout le temps et je crois que je me souviens de lui. Ou alors il ressemble à quelqu’un dont je me souviens. Mais les autres… Avant je faisais semblant. « Tu m’reconnais ? », « Oui ». Mais c’est gênant. Alors maintenant j’ouvre plus les yeux quand ils viennent. Eux ils me parlent quand même et ils ont l’air contents et moi, ça me repose. J’aimerais bien pouvoir leur dire d’arrêter de venir. Ou au moins de me demander si je veux les voir. Ou alors de frapper avant d’entrer. Je crois que j’étais bavarde. Ou alors c’était peut-être ma sœur. Ou quelqu’un d’autre.

Ah tiens, j’avais une sœur ? Qu’est-ce que je disais déjà ? Ah oui : il a l’air de faire beau. J’aimerais bien ouvrir… j’avais un grand lit tout mou et je l’ouvrais, ma fenêtre, là-haut, non ?… Non quoi ? Oh la la… Qui c’est qui m’a attachée comme ça ? Je peux même pas aller aux toilettes, c’est quoi cette histoire ? Et puis je voudrais me gratter, là… eh ! oh ! ça me gratte les fesses ! oh !

Est-ce que j’ai crié ? Je sais pas. C’est comme si j’avais des murs dans la tête qui empêchent les pensées de devenir des mots et des sons. Qu’est-ce que j’ai fait de mes clés de voiture ? Je dois retourner en courses acheter du jambon. C’est une araignée là-haut ? Hou ! J’ai horreur de ça !

On dirait qu’il fait beau aujourd’hui. J’irais bien faire le tour du lac. Je ferais coucou aux enfants à la plage en passant. Il a l’air de faire beau, non ? Mais qui c’est qui m’a attachée comme ça ? Je suis punie ou quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Hou la la ! Y a quelqu’un qui vient ! Vite, chut ! J’vais lui faire une blague !... Il fait beau aujourd’hui. Je crois que je voulais faire un truc si jamais il faisait beau mais c’est comme si j’avais des murs dans la tête qui empêchent mes pensées de… Il fait beau ? Il faudra que je passe chez ma sœur. Mon frère. Ah mince… je sais plus.

Il fait beau. Je voudrais bien mourir un jour où il fait beau, si je pouvais choisir. Je voudrais bien mourir… si je pouvais choisir.

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Liberté ».

 

Par poupoune - Publié dans : Les impromptus - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Jeudi 19 novembre 2009

 

L’épisode précédent, c’est ici et la première partie, c’est là.

 

 


 

 Elle

 

Le visage du gosse s’est éclairé quand il a vu la voiture. Le même effet que le bonbon de sa mère, mais décuplé. Il semblait moins craintif. Comment imaginer un seul instant ce gros pataud faire du mal à qui que ce soit ? On avait juste envie de lui pincer la joue ou de lui ébouriffer les cheveux. Malgré son bon mètre quatre-vingt. Il est monté à l’arrière avec sa mère et a commencé à toucher à tout. Et ça n’a pas manqué : il a réclamé le gyrophare et la sirène. J’ai cru qu’il allait pleurer et faire une colère quand je lui ai dit non. Il ne se rendait manifestement pas compte une seule seconde de la situation.

Il y avait encore quelques groupes de commères et de vieux, mais même si les visages croisés restaient mauvais et coléreux, les gens commençaient néanmoins à se disperser pour aller travailler, conduire les enfants à l’école, s’occuper de ce dont on s’occupe dans un champ, ouvrir qui un troquet, qui… un bistrot. Je restais vigilante malgré tout et m’en suis félicitée en apercevant devant la mairie un attroupement que le maire semblait tenter de calmer. J’ai arrêté la voiture à l’écart et j’ai rejoint le maire en espérant qu’aucun de ces villageois énervés ne tomberait sur Justin avant que j’aie pu le mettre à l’abri.     

 

Eux

 

-          Ah ben la v’là celle-là !

-          Alors où qu’il est l’Justin ?

-          Z’êtes venue pour l’arrêter, hein ? Alors qu’est-ce vous faites ?

-          Eh ! Oh ! Madame-de-la-ville, ça lui écorcherait la bouche de nous répondre ?

 

Lui

 

Oh la la si j’avais su qu’j’irais un jour dans une belle voiture comme ça ! C’est dommage qu’y a môman et qu’elle a l’air triste pass'que sinon j’voudrais bien chercher l’bouton qui fait l’pimpon pendant qu’la dame de la police elle est partie. J’sais pas c’qu’y font là les gens, avec m’sieur l’maire. Y a l’Dédé, normal’ment y d’vrait être déjà parti avec son vélo pour donner les lettres aux gens des aut’ villages. Et pis l’gros Gus à c’t’heure d’habitude y boit du truc jaune qui pique, là, j’sais pu comment qu’ça s’appelle… ça r’semble au truc de l’école qu’elle m’avait dit, Lili… comment déjà ? « Où qu’il est donc l’aut’ Richard » ou j’sais pu trop…

-          Môman… c’est quoi déjà l’truc du gros Richard, là, tu sais ?

Bon… bah môman elle est dans la lune, là, hein ! On dirait même qu’elle m’a même pas entendu qu’j’y parlais, dis ! J’peux p’t’êt’ essayer d’trouver l’pimpon, pendant qu’elle est dans la lune, môman.

 

Elle

 

-          Pour le moment rien ne permet de penser que Justin soit impliqué. Nous l’entendrons dans un premier temps en qualité de témoin.

J’ai coupé court aux protestations et railleries en entraînant le maire à l’intérieur et en fermant la porte derrière nous. Il m’a expliqué comment entrer dans le bâtiment en passant par le petit jardin de derrière et je l’ai laissé à ses bouseux vindicatifs le temps d’aller récupérer le gosse. Je n’ai rien contre la campagne et ses habitants, mais là, avec ces conneries, on perdait un temps précieux. Le légiste pensait que la petite était morte une dizaine d’heures avant son arrivée, ce qui en faisait une douzaine maintenant. Si son assassin n’était pas un gars du cru, il pouvait avoir déjà parcouru une sacrée distance. Et en quelque sorte on n’avait pas commencé l’enquête. On avait un coupable tout désigné par une foule – certes peu nombreuse, mais unanime, convaincue et en colère. Un benêt qui, d’évidence, ne captait rien à rien, mais qui sans doute était notre seul témoin. Une mère ravagée, une autre atterrée, toutes deux apparemment certaines que le benêt était bon comme le pain et incapable de faire du mal. Et moi, qui n’avais pas l’ombre du début d’une piste ou d’un indice, tout occupée que j’étais à essayer de planquer le simplet. En plus j’avais bousillé mes pompes dans la gadoue et il faisait froid, dans ce bled. Je regrettais de plus en plus d’avoir accepté. Bien qu’on ne m’ait pour ainsi dire pas laissé le choix. Les amis des épouses des cousins de je ne sais qui, on ne choisit pas, on obéit, même si on ne sait finalement jamais bien à qui.

 

Eux

 

-          Et pourquoi qu’c’est pas l’Léon qui fait l’enquête ?

-          Pourquoi qu’y nous envoyent une pimbêche comme ça ?

-          Qu’est-ce qu’y z’y connaissent à nos affaires ces gens-là ? Peuvent pas nous laisser corriger l’Martin et qu’on n’en parle pu ?

-           Où qu’il est l’Léon ?

 

Lui

 

Ah nan ! La rev’là la policière. Et ben tiens, j’vais y red’mander l’pimpon, p’t’êt’ cette fois… hein ? Ah ben elle est trop bête hein ! Elle aurait dû me d’mander pour entrer chez m’sieur l’maire ! Moi j’le connais bien l’jardin : c’est moi qu’j’y coupe sa haie, au maire. Même qu’y dit comme ça qu’j’suis un sacré bon tailleur de haie et qu’sans moi ce s’rait la jungle ! J’sais pas pourquoi qu’ce s’rait la jungle pass’qu’en vrai j’ai d’mandé à môman et la jungle c’est pas possible chez nous mais bon. J’sais pas pourquoi elle est toujours triste môman. J’espère qu’c’est pas à cause de moi. J’ai rien fait d’mal j’crois. C’est pas moi qui l’a cassée. Pis j’sais même pas pourquoi qu’les gens y parlent mal de moi aujourd’hui. J’les ai entendus, hein ! Ah tiens ben y a môman qu’est pu dans la lune… Oh non j’veux pas rester tout seul ! Pourquoi qu’elle veut aller chez la mère à Lili ? Moi aussi j’veux qu’quelqu’un soye avec moi ! Pis où qu’elle est Lili ? A l’école ? Elle est réparée ou pas ? Pass’que si qu’elle est chez elle moi j’voudra plutôt aller avec môm… mais !!! Pourquoi qu’elle m’pousse la dame de la police ?!

 

Elle

 

Bon, je planque l’idiot et je m’y mets pour de bon. Allez, enfin, dépêche-toi, gamin ! Ah, il est là le maire.

-          Où est-ce qu’il peut rester ?

-          Dans mon bureau.

-          Il ferme à clé ?

-          Oui oui.

-          Quelqu’un d’autre a la clé ?

-          La Vovonne… c’est elle qui serpille et…

-          Enragée, elle aussi, ou…

-          A l’hopital.

-          Ah… bon.

-          Voilà, ça ira ?

Le bureau était à l’image du patelin, anonyme et étriqué, mais ça ferait très bien l’affaire. La fenêtre était petite, donnait derrière sur le jardin et les rideaux épais empêchaient à coup sûr de voir de l’extérieur ce qui s’y passait. J’ai remercié le maire et lui ai demandé de me laisser un moment avec le môme.

-          Comment ça va Justin ?... Tu n’as pas peur ?... Ecoute, tu vas rester là un petit peu, d’accord ? Le temps que je trouve quelqu’un pour s’occuper de toi… Tu comprends ce que je dis ?

Il me regardait fixement, l’air partagé entre la peur et l’étonnement. J’avais l’impression de parler à une plante verte. Autant pisser dans un violon.

 

Eux

 

-          Alors quoi ? On s’en r’tourne chez nous à nos affaires comme si y c’était rien passé ?

-          C’est ça qu’z’allez y dire à la Maud ?

-          Pis qu’le Martin y continue sa p’tite vie tranquille ?

 

Lui

 

Je comprends rien. C’est une prison ici ou quoi ? Pourquoi elle veut qu’j’reste là, la policière ? Et pourquoi qu’y crient encore des trucs sur moi, les aut’, là ? J’en ai marre maint’nant. J’veux môman. Ou aller jouer avec mes chats. J’veux pas rester ici. C’est même pas une prison, j’suis sûr, vu qu’y a une photo d’la dame au maire et même en plus y a même pas d’lit alors c’est pas une prison, hein… Et pis où qu’elle est Lili à la fin ?

 

Elle

 

Bon. Il faut quand même que j’essaie d’en tirer quelque chose avant d’aller voir la maman de la petite. J’aurais dû demander des bonbons à sa mère.

-          Dis-moi Justin, tu sais qu’il est arrivé quelque chose de grave à Lili, n’est-ce pas ?... Est-ce que tu étais avec elle hier soir ?... Tu jouais dehors avec elle ?... Dis-moi, il s’est passé quelque chose de… spécial ? Vous avez rencontré quelqu’un ?... Justin, tu comprends ce que je te dis ?

OK. Un mur. Un mur mou, mais un mur quand même. Je suis sûre qu’il sait des choses. Je ne vois pas pourquoi il serait allé se planquer autrement. J’aurais dû demander à sa mère de le cuisiner à ma place, peut-être.

-          Justin, dis-moi, est-ce tu as fait du mal à Lili ?... Tu as vu qu’on lui a fait du mal ?... Tu sais qui a fait ça à ta copine ?... C’est toi Justin ?... Si c’est toi, tu sais, il vaut mieux le dire… mais si c’est quelqu’un d’autre que tu as vu il faut m’en parler aussi, c’est très important que je le retrouve, tu comprends ?... Tu sais, les gens là-dehors pensent que c’est toi qui as fait du mal à Lili… c’est pour ça qu’ils sont fâchés, tu vois... Alors ce serait bien que tu me dises, si tu sais quelque chose, comme ça je pourrai leur expliquer, d’accord ? Tu comprends ?

Non. Il ne comprend pas, non. Pas la peine d’insister pour le moment. Je vais faire revenir le gendarme du coin, là, Gaston – ou Léon, je ne sais plus – et il saura peut-être mieux y faire, entre personnes du même trou…

-          Monsieur Durange ?

-          Oui ?

-          Vous pouvez venir s’il vous plaît ?

-          Oui, j’arrive… qu’est-ce que j’peux faire pour vous ?

-          Je vais vous laisser Justin. Il faudrait l’enfermer, s’il vous plaît. Que personne ne puisse entrer. Il y a toujours des excités en bas ?

-          Ah ! Il faut comprendre, hein…

-          Non. Non, je ne comprends pas, non. Mais peu importe. Même si vous êtes compréhensif, je peux compter sur vous pour ne pas leur jeter Justin en pâture ?

-          Oh ben enfin ! Quand même !

-          Je vais aller voir la maman de la petite Lili. Vous pouvez m’expliquer comment aller chez elle ?

-          Ah ben c’est tout près, en descendant j’vous montrerai. Mais dites, faudra y aller mollo avec elle, hein ?

-          Bien sûr…

-          Non parce que depuis qu’elle a perdu son mari, elle est déjà plus elle-même, alors la mort de sa p’tite, pensez…

-          J’ai malheureusement l’habitude de ce genre de situation, ne vous en faites pas. Vous venez me montrer ?

-          Oui, oui, scusez. Je ferme… Venez.

 

Eux

 

-          D’toute façon pour qu’y s’planque comme ça c’est bien qu’il a que’qu’chose à s’reprocher, hein ? Est-ce qu’on s’planque, nous ? Hein ?

-          Ah ça ! Faut qu’y paye le débile !

-          Eh ! M’sieur l’curé, nous r’gardez pas comme ça ! C’est pas nous qu’on l’a inventé « œil pour œil », pas vrai ?

-          Allez, vous pouvez nous y dire : où qu’y s’cache ?

 

Lui

 

Oui et ben si, hein. Là ça va faire bien comme un genre d’prison, ça c’est sûr. Môman pourra pas rentrer, moi j’pourra pas sortir. Alors ça… mais j’comprends rien. Elle l’a pas perdu, son mari, la mère à Lili. Il est mort. J’le sais pass'qu’à l’enterrement c’est moi qui t’nais l’parapluie à m’sieur l’curé pour pas qu’y mouille ses prières. Même que c’était joli avec plein d’fleurs en rond sur l’cercueil. Mais c’était triste aussi parce que tout l’monde pleurait. Faut dire qu’il était gentil et puis c’était l’papa à Lili. Mais si Lili y z’ont dit qu’elle est morte aussi ça veut dire qu’on f’ra encore des prières sous la pluie, alors… mais c’est pas possible d’être mort quand on est p’tit comme ça… pass’que Lili elle est toute petite, que même quand j’la porte sur mes épaules c’est même pas lourd comme les sacs de terre qu’j’avais portés une fois pour m’sieur l’maire pour faire son p’tit jardin. Alors elle peut pas être morte. Et pis si elle est morte ça veut dire que j’la verrai plus alors. Et ça c’est pas possible non plus pass’que quand y va faire beau on a dit qu’on va aller aux jonquilles. On y va tout l’temps pass’qu’elle aime bien ça les jolies choses la p’tite Lili et les jonquilles elle trouve ça joli. Moi j’trouve ça surtout jaune et l’jaune j’trouve ça bof mais j’aime bien quand elle est contente Lili et aux jonquilles elle est toujours contente. Mais la policière elle a dit qu’les gens y croyent que j’y a fait du mal à la p’tite Lili… ça veut dire qu’y croyent que j’l’ai fait morte, alors ?... oh la la… môman elle va sûr’ment pleurer encore et pis moi aussi à cause que j’voulais pas qu’elle soye morte, Lili ! Mais si c’est moi qui l’a fait alors c’est normal qu’les aut’ y soyent fâchés après moi alors, hein… mais moi j’y ai rien fait, j’crois, à Lili… oh la la moi j’sais pu rien j’voudrais môman pis Lili pis sortir d’ici pass’que j’ai peur et j’comprends rien et c’est l’heure qu’j’aille aider m’ame Jouillard avec ses mauvaises herbes que j’suis sûr qu’si j’y dis qu’j’ai pas cassé Lili elle elle m’croira. Oui mais les aut’ y z’y croyent pas qu’j’ai pas fait du mal et j’suis sûr qu’y voudront m’faire la ceinture ou l’martinet si j’sors pis y diront à môman qu’c’est ma faute si on fait des prières dans la pluie pour Lili et môman elle s’ra triste et y diront encore que j’y cause ben du malheur et moi j’aurai d’la honte et du chagrin et pis Lili elle s’ra même pas là pour faire des blagues comme elle fait quand j’ai du chagrin et…

 

Elle

 

Je n’ai pas été mécontente de retrouver mes bons petits meurtres de dealers, maquereaux et autres putes. Mes cadavres anonymes, mes corps non réclamés, mon quotidien sordide et dégueulasse. Ce n’était ni pire ni mieux, j’étais simplement habituée. Blindée. Chaque gosse camée jusqu’aux yeux retrouvée lacérée dans un caniveau effaçait un peu plus le souvenir de la petite Lili. Chaque mère alcoolique même pas surprise d’apprendre la mort de son gosse m’aidait à oublier ces deux braves femmes qui ne se remettraient sûrement jamais d’avoir perdu leurs enfants. En revanche, je ne parvenais pas à ne plus penser à Martin. Justin. Le simplet. Le naïf. L’innocent.

Le maire l’avait retrouvé pendu dans son bureau peu de temps après que je l’avais quitté. Sa mort avait calmé les villageois, apaisé les tensions, chacun y trouvait son compte et la vie avait repris son cours. Le maire a été réélu. Les mamans de Lili et Justin ont quitté le village. On m’a retiré l’enquête sur laquelle je n’avais pas vraiment de raison d’être de toute façon, mais pour finir l’affaire n’avait pas été résolue. Bien sûr tout laissait à penser qu’il s’agissait d’un rôdeur, un type de passage, un gars qu’on ne retrouverait probablement que s’il sévissait plusieurs fois et si un flic plus tenace, peut-être, ou plus chanceux, faisait un rapprochement judicieux. Bien sûr.

Officiellement, l’enquête était toujours ouverte. Officieusement, c’est moi que Léon, le gendarme du coin, avait appelée quand il avait retrouvé les vêtements de la petite dans la grange où se planquait Martin. Justin. Le simplet. Le naïf. L’innocent.

 

 

 

 

Ecrit sur le thème « Intime conviction ».

 

 

 

Par poupoune - Publié dans : nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Mardi 17 novembre 2009


L'épisode précédent, c'est ici, et la première partie, c'est là.


 

Elle

 

Les inquiétudes du maire semblaient justifiées. Les gens étaient déjà quasiment en train d’organiser une battue pour retrouver Justin. Et quoi ? Le pendre ? Le lapider ? Je trouvais ça flippant. C’est sûr que je n’avais pas trop l’habitude de la campagne et encore moins de la campagne profonde secouée par un événement de ce type, mais j’étais horrifiée par ce que je voyais et entendais. Je suis vite retournée auprès de la mère du gamin pour lui demander si elle avait une idée d’où il pouvait se trouver. Elle s’est d’abord montrée méfiante et réticente à « donner » son môme, mais quand un type est passé devant sa maison avec une fourche en gueulant qu’il ne pourrait pas leur échapper, sa détermination à protéger son fils contre moi a faibli. Je lui ai assuré que je voulais surtout le mettre à l’abri des autres et elle s’est résolue à me conduire près de lui.

La pauvre femme… Toute une vie dans un bled au milieu de voisins qui ont vu naître son fils et voilà qu’elle finissait par devoir faire confiance à une inconnue susceptible de coffrer son gosse à vie. Elle paraissait totalement perdue. On le serait à moins. Elle m’a emmenée vers une grange en m’expliquant que son gamin y jouait souvent avec la petite et qu’il aimait bien y venir même tout seul. Il y était effectivement.

Je m’attendais à un gosse, c’était en fait un grand gaillard qui affichait bien vingt-cinq ans. En voyant sa mère il s’est jeté dans ses bras en sanglotant. Pas une trace de sang sur lui, pas de griffures sur les mains ou les joues. Ma certitude se confirmait : il n’était pour rien dans la mort de la môme.

Sa mère l’a consolé en lui filant un bonbon et lui a expliqué que j’étais de la police et qu’il fallait qu’il vienne avec moi. Il a paru inquiet et un peu déconcerté, mais d’évidence il ferait n’importe quoi que sa mère lui dirait. Je suis allée chercher la voiture pour pouvoir sortir Justin discrètement et j’ai appelé le maire, qui m’a proposé de le cacher dans son bureau à la mairie en attendant que ça se calme. J’avais l’impression d’être dans un film. Ou un cauchemar. Planquer un innocent au sens le plus large du terme pour lui éviter de finir lynché par une foule en colère armée de pioches, de pelles, de n’importe quoi… c’était complètement surréaliste.

 

Eux

 

-          Qu’est-ce qu’elle fout la parisienne ?

-          Et où qu’elle est la mère à Martin ? Faudrait voir à pas la laisser l’planquer, son rej’ton !

-          On a r’tourné toute la maison, personne !

-          Quelqu’un a d’mandé à m’sieur l’curé si l’Martin s’était planqué chez lui ?

-          On a fouillé l’église, l’y était pas non plus !

 

Lui

 

Pourquoi elle veut qu’j’aille à la police môman ? Elle m’a donné un bonbon alors elle doit pas être fâchée mais la police c’est une punition, non ? Pourquoi j’ai une punition ? La dame j’la connais pas et puis pourquoi faut qu’j’aille me cacher ailleurs alors que j’suis très bien caché ici ? Pourquoi môman elle a dit où qu’elle est ma cachette à la dame de la police ? Et pourquoi y crient encore, les gens ? Et où qu’elle est Lili ? Ouah ! J’ai jamais vu une voiture aussi belle ! Et j’vais monter d’dans ! Quand j’vais raconter ça à Lili, elle os’ra pu dire que j’peux pas être le prince !

 

 

A suivre…

 


Par poupoune - Publié dans : nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Lundi 16 novembre 2009


La première partie, c'est là.



 

Elle

 

-          C’est vous la parisienne ?

-          Euh… oui. Monsieur ?

-          Durange. J’suis l’maire. Z’êtes pas v’nue toute seule, hein ?

-          Si, pourquoi ?

-          Y m’avaient dit qu’y z’enverraient un commissaire.

-          Je suis commissaire.

-          Ah ? Ben ça… Z’avez pas pris un gars avec vous ?

-          Je suis tout à fait qualifiée et…

-          Mais oui, non, c’est pas ça. J’sais bien qu’y z’ont bien dû choisir quelqu’un d’bien, rapport au cousin d’ma femme, là… mais bon, vous savez, par ici, les étrangers, déjà, les gens y z’aiment pas bien ça, y s’méfient, alors en plus une femme…

-          Je m’en sortirai.

-          Dites, c’est vraiment la p’tite Lili, alors ?

-          La p’tite Lili ?

-          La fille à la Maud. Elle est pas rentrée hier.

-          Vous avez un gendarme du coin qui la reconnaîtrait ?

-          Ben y a Léon, qu’a d’jà dû la voir, ouais, mais y a longtemps… Mais j’peux vous dire, moi, hein…

-          C’est dur, vous savez, de voir… ça.

-          Mais ça vous aiderait de savoir vite, non ?

-          Bien sûr.

-          Et on va quand même pas d’mander à la Maud ?

-          Non. Non, pas maintenant.

-          Allez, montrez-moi.

Sympathique, le bonhomme. Gentil, sous ses airs bourrus. Je l’ai conduit près du corps que le légiste avait fini d’examiner. Il a eu du mal à réprimer sa surprise et son dégoût. On s’attend toujours à ce qu’un mort ressemble à un vivant qui dort. Il a hoché la tête et fermé les yeux avant de se détourner pour qu’on ne le voie pas pleurer. Je lui ai laissé le temps de se redonner une contenance et je suis allée vers lui.

-          C’est bien elle ?

Il a opiné gravement. Il était pâle comme un linge. J’avais peur qu’il tombe dans les pommes, mais il a toussé, secoué la tête et il s’est repris :

-          Lili Grandin. C’est bien la p’tite qu’est pas rentrée hier. J’espère que c’est pas l’Martin qu’a fait ça.

-          Martin ?

-          Justin Desrozes. Martin, c’est comme ça qu’on l’appelle, parce que tous les ânes… ‘fin vous savez, quoi. C’est la campagne, ici, hein…

-          Et pourquoi ce serait lui ?

-          Martin – j’veux dire Justin, c’est notre… comment dire… notre idiot du village, quoi. ’Scusez, hein, mais autant appeler un chat un chat, non ? C’est un simplet, mais pas l’mauvais l’bougre. Un gentil garçon, même.

-          Alors pourquoi il aurait fait ça ?

-          Par accident ? Allez savoir c’qui peut s’passer dans la tête des gens comme lui… La Lili elle l’adorait, Martin. Elle a pu d’papa la p’tite, et l’Martin y s’occupait drôlement d’elle. Grand et fort comme un papa, simple et joueur comme un frangin… z’étaient cul et ch’mises ces deux-là.  

-          C’est un peu facile, non ?

-          Sûr… mais j’vous fiche mon billet qu’c’est déjà c’qui s’dit au village. Et j’ai peur d’c’qu’y pourraient y faire, au Martin, les gars.

-          Vous croyez vraiment que…

-          Oui.

-          Et on le trouve où Justin ?

-          D’mandez à sa pôv’ mère, c’est la dame qu’est là, avec la maman d’la p’tite Lili. Vous allez y dire à la Maud ?

-          La mère de Lili ? Bien sûr.

-          Et ça vous embêterait pas que j’vienne avec vous ? Elle est fragile, la Maud. Elle s’est même pas encore remise de la mort de son mari, elle vit que pour la p’tite… alors ce s’rait p’t’êt’ bien qu’y ait quelqu’un qu’elle connaît pour entendre ça.

Je suis convaincue que personne ne peut entendre une chose pareille. Peu importe qui le dit, comment, qui est là ou qui n’y est pas, personne à ma connaissance n’est capable d’entendre ça. La plus moche partie du boulot. La plus dure aussi. Il n’existe pas de bonne façon d’annoncer ça et c’est toujours une épreuve. J’y suis donc allée avec le maire et, au passage, j’ai embarqué le légiste, des fois qu’elle aurait besoin d’un médecin. Et ça n’a pas loupé. Elle est tombée dans les pommes, a repris ses esprits et s’est mise à hurler. On lui a administré un calmant et le toubib du patelin a pris la relève pour la raccompagner chez elle. Moi je me suis entretenue avec la mère de Justin. Elle était sûre que ce n’était pas son gamin, bien sûr, et disait que la mère de la petite le croyait pas non plus. Je dois dire que je n’y croyais pas plus. Le légiste n’avait fait qu’un examen superficiel et les gars de la scientifique commençaient à peine leur boulot, mais la gosse était nue, son corps semblait avoir été balancé là à la hâte, ses fringues ne traînaient pas à côté, tout laissait à craindre qu’elle avait été violée et rien de tout ça ne cadrait avec l’acte maladroit et précipité d’un benêt, affectueux qui plus est.

 

Eux

 

-          Z’êtes allés voir chez lui ?

-          Y a personne. Mais y peut pas être bien loin, c’nigaud !

-          Z’avez cherché à l’église ? Y s’rait capable de s’terrer là-bas. Ou à la fontaine où qu’y jouait des fois avec la p’tite Lili !

-          Faut l’trouver avant qu’y fasse du mal à quelqu’un d’autre le dingo !

 

Lui

 

J’sais pas pourquoi y s’sont fâchés, les gens. C’est pas moi qui l’a cassée. Y pens’ront pas à v’nir me chercher ici j’espère. C’est la grange au vieux Jeannot. Y s’en sert plus vraiment pass’qu’il est trop vieux main’nant et nous on y joue d’dans avec la p’tite Lili. On amène des poules à la Marthe, le chien à Lili et mes deux chats et on joue à la ferme. On dit qu’le chien à Lili c’est un chien d’berger et mes chats des moutons ou des vaches. On fabrique des genres de barrières avec de la paille et des bouts d’bois pis ça fait des enclos pour not’ bétail. On aime bien jouer à ça avec la p’tite Lili. Une fois, y a une des poules à la Marthe qu’a même pondu dans la grange pendant qu’on jouait et on a eu l’droit d’garder les œufs et on a fait une omelette avec môman. C’était rud’ment bien.

Y a des policiers qui sont là aussi, main’nant. J’espère qu’y vont pouvoir la réparer, parce que j’l’aime bien et pis c’est pas moi qui l’a cassée la p’tite Lili. J’voudrais bien qu’môman elle vienne. J’ai peur main’nant. J’aime pas tout c’monde qui crie après moi et que j’sais même pas pourquoi.




                                                                                                                       A suivre...



Par poupoune - Publié dans : nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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Lundi 16 novembre 2009

 

Elle

 

Quand je suis arrivée sur les lieux, j’ai tout de suite regretté d’avoir accepté. C’était ce genre de trous qui n’a ni le charme rustique, ni l’avantage notable de la proximité d’une grande ville. Un patelin anonyme et anodin, rendu plus terne encore par la faible lumière du jour naissant. La traversée du village m’avait déjà assez sérieusement entamé le moral, mais alors la découverte de la scène de crime m’a carrément foutu le bourdon. D’une, je n’avais pas du tout les bonnes chaussures. Je suis une citadine, moi. Mes cadavres d’extérieur sont sur le bitume, au pire dans une poubelle, mais pas dans les bois. De deux, il y avait beaucoup trop de monde. Je n’arrive jamais la première, on ne fait appel à moi que si on a déjà trouvé un corps, mais là il y avait carrément foule. Des coups à avoir une scène de crime toute salopée. Je me suis garée et j’ai traversé un terrain de foot gadoueux pour accéder au bosquet derrière lequel se trouvait le corps. Il y avait nettement moins de monde. Les curieux, tout le village apparemment, n’avaient pas pu s’approcher plus. Une chance. Pour nous comme pour eux. Des coups à rester hantés toute leur vie par cette image. Le corps, nu, était chétif et d’une pâleur bleutée qui tranchait à tel point sur le sol sombre et boueux qu’il en paraissait irréel. Il était tourné face contre terre, mais il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait du corps d’un enfant. Une enfant probablement, compte tenu de la longueur de ses cheveux tressés.

Une gosse. Un village. Pas un meurtre anonyme à résoudre dans l’indifférence. Tout le monde connaissait sûrement la gamine.

Je n’aurais vraiment pas dû accepter. Le maire du patelin était l’ami du cousin de l’épouse de je ne sais pas qui, mais pour finir c’est carrément le cabinet du ministre qui avait demandé que soit envoyé quelqu’un.

J’ai entendu de l’agitation, puis des hurlements. Une femme arrivait en courant. C’est elle qui hurlait. Les gens, sur son passage, baissaient la tête et s’écartaient d’elle comme d’une pestiférée. Elle a perdu l’équilibre et s’est effondrée à terre, criant et pleurant. Une autre femme s’est enfin approchée d’elle et l’a aidée à se relever. J’ai envoyé deux agents s’en occuper. La foule s’est alors dispersée. Les gens semblaient s’échanger des regards de connivence et partaient par petits groupes. Sans pouvoir vraiment dire pourquoi, je n’aimais pas ça.

 

Eux

 

-          Ah ! ça… ça devait bien finir par arriver !

-          Depuis l’temps qu’on l’dit, qu’ça va mal finir !

 

Lui

 

C’est même pas vrai. Y a jamais personne qu’a dit ça. Ceux qui causent, là, j’les connais. Y m’disent toujours bonjour gentiment. Tout l’monde y dit bonjour à tout l’monde par chez nous. Et y en a même une, une des dames, là, des fois elle me donne un bonbon quand j’l’aide à sortir sa poubelle. C’est à cause que son mari l’est mort d’une gangrène à l’hiver d’avant çui-là. C’est lui qui s’occupait d’la poubelle. Mais main’nant elle est toute seule et toute petite et maigre et elle dit comme ça que si elle avait eu un bon gars comme moi elle se f’rait bien moins du souci pour ses vieux jours et que j’suis un gentil garçon et que môman elle a bien d’la chance de m’avoir quand même.

Môman, elle dit que même si j’suis comme j’suis elle m’échangerait contre aucun autre. Elle est pas en train d’causer avec les gens, môman. J’sais pas où elle est. J’espère qu’elle va pas pleurer. J’aime pas bien quand elle pleure, môman. Avant j’croyais qu’elle pleurait à cause de mon père qu’est dans l’ciel, mais un jour que j’aidais m’sieur l’curé à la sortie d’la messe j’ai entendu une dame qui disait qu’en vrai mon père c’était qu’un pendard qu’avait abandonné môman et qu’était sûr’ment en train d’croupir quelqu’part dans une prison et que c’est pour ça qu’j’suis comme j’suis. Je sais pas trop c’que c’est un pendard, mais surtout main’nant j’sais plus quoi penser quand elle pleure, môman. J’ai peur qu’c’est à cause de moi.

 



A suivre...


Par poupoune - Publié dans : nouvelles - Communauté : L'Essaim d'Esprits
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  • : poupoune
  • : Le goût des mots - à lire ou à écrire. Entre autres choses.

Merci...

  • à celle qui m'a fait venir jusqu'ici: mam'cacoune
  • à celui qui a réalisé la superbe bannière, vu & pris ici : tiniak

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