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2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 15:54

La scène de crime se situait au beau milieu d’un grand parc.

Les rubans délimitant la scène entouraient un petit cabanon légèrement surélevé sur lequel on pouvait lire « Toilettes sèches ». Devant ma mine perplexe, un technicien de la scientifique m’a éclairée :

 

- Ce sont des toilettes sans eau.

- Un trou dans le sol, en gros ?

- En gros, oui. Sauf que là c’est un trou dans une cuve. Et en guise de chasse d’eau on jette des copeaux de bois. C’est écologique.

- Ah oui, bien sûr… ça doit puer grave, non ?

- Habituellement, je ne sais pas, mais là ça commence, oui.

 

Il a ouvert la porte des charmantes commodités écolo-bucoliques et je n’ai pu réprimer un hoquet quand l’odeur m’est parvenue. Rien à voir avec ce à quoi on peut s’attendre dans des toilettes publiques, aussi rudimentaires soient-elles : c’était clairement le macchabée qui produisait l’essentiel de la pestilence.

Passé le choc olfactif, c’est un rire, que j’ai eu du mal à contenir. Ça me gêne toujours un peu de rire en présence d’un mort et j’éprouve à chaque fois un soupçon de culpabilité quand c’est le mort lui-même qui me fait rire, mais le tableau que j’avais devant les yeux était pour le moins croquignolet : au milieu de la minuscule cabane en bois, planté la tête dans le trou qui tenait lieu de cuvette, mon cadavre du jour était droit comme un i, les pattes en l’air.

J’étais prête à parier que ce n’était pas un suicide, mais j’avais du mal à imaginer quel genre d’esprit criminel avait pu concevoir pareille mise en scène.

 

- Vu l’odeur, ça doit faire un moment qu’il est là, non ?

- Ce coin du parc a été fermé plusieurs semaines, c’est pour ça qu’on l’a pas trouvé plus tôt. Ça n’a rouvert que ce matin.

- Il est mort quand ?

- Dur à dire avec exactitude pour le moment, mais ça doit faire au moins quatre ou cinq jours.

- Cause du décès ?

 

Je n’avais pas eu ma réponse sur les lieux, ce qui est fréquent quand le corps ne présente ni impact de balle, ni lésion évidente, ni poignard dans le cœur, mais il avait finalement été établi que le type était mort de faim. C’était pour le moins inattendu.

La thèse de l’accident n’avait pas encore pu être totalement écartée, mais je n’arrivais pas à concevoir le genre de maladresse nécessaire pour se mettre dans une posture pareille, alors je fus contente d’avoir une autre piste à suivre :

 

- On a des empreintes.

- Des empreintes dans des toilettes publiques ? Je veux bien vous croire… vous avez sûrement aussi pas mal d’échantillons d’ADN, non ?

- Non, non ! Enfin l’ADN, oui, mais pour les empreintes, en fait, on a de la chance ! Un grand nettoyage a été fait avant la fermeture, du coup on n’en a que trois : notre mort, le type de l’entretien et… ben un suspect, sans doute !

 

Ça, c’était effectivement le genre de coup de bol qui te sauve une enquête insoluble plus sûrement qu’une armée complète de fins limiers. J’ai donc convoqué le suspect, qui est arrivé avec une bonne tête de coupable qui assume mal.

 

- Vous connaissez le parc ? Il vous arrive d’y aller ?

- N… Non…

- Ah. Et les toilettes près du plan d’eau ?

- Non… non plus…

- Bon. Une de vos mains a pu s’y promener, peut-être ?

- Hein ?!

- On a vos empreintes dans les toilettes.

 

Il s’est effondré directement et m’a tout déballé en pleurnichant : il avait rencontré notre type pour un minable petit deal d’herbe, ils s’étaient embrouillés sur le prix et, comme il entendait faire savoir qu’il ne se laisserait pas emmerder, il avait voulu lui foutre la trouille en faisant mine de le noyer dans les toilettes.

 

- Le noyer ? Dans des toilettes sèches ?

- Je savais pas, moi ! Franchement, c’est quoi ces conneries de chiottes sans eau dedans ?

- C’est écolo.

 

Il m’a regardée comme si je venais de dire la chose la plus stupide qu’il lui ait été donné d’entendre, avant de décider que ma remarque ne méritait pas qu’il s’y attarde.

 

- J’ai cru que l’eau était simplement un peu plus profond.

- Alors vous avez essayé de l’enfoncer dans les toilettes…

- Voilà. Sauf qu’il criait toujours et que je me rendais bien compte qu’y avait pas d’eau dans ce trou de merde !

- Et… ?

- Ben j’ai eu peur que quelqu’un finisse par l’entendre, alors j’ai voulu le sortir… mais il était coincé.

- Et finalement personne ne l’a entendu.

 

Il avait l’air abattu et presque sincèrement désolé. Il a secoué la tête et, avec un rire sans joie, m’a demandé :

 

- Vous savez le plus drôle ? Au début je voulais lui faire peur en faisant mine de le noyer dans le plan d’eau, mais je me suis souvenu que c’était un bassin écologique… alors j’ai pas voulu risquer de leur saloper leur flotte, aux écolos… Résultat c’est leurs chiottes à la con qu’ont tué ce pauvre type.

 

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires

 

 

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Published by poupoune - dans Les impromptus
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commentaires

caro 03/05/2014 09:25

Excellent, je trouve cela tellement drôle mais ça lui apprendra à faire le délicat quand il s'attaque à qq. pas de remords, pas de quartiers.

poupoune 07/05/2014 15:00



C'est clair : si tu veux jouer les durs, faut te donner les moyens !



Walrus 02/05/2014 20:58

Ben pour ton retour tu nous en racontes de vertes !

poupoune 07/05/2014 14:57



C'est mon côté champêtre, oui... on ne se refait pas !



zigmund 02/05/2014 20:46

sérieux : les toilettes sèches ça pue pas (ça sent pas la rose non plus mais il y a pire )
en dehors de ça j'aime bien ton texte que j'ai dégusté )à l'apéro ... j'ai moins faim maintenant !
bravo !

poupoune 07/05/2014 14:46



J'avoue avoir découvert la chose récemment et m'être dit "c'est moins grave que ce que je craignais"... mais je ne suis qu'à moitié fan quand même !



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