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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 07:52

 

Pour qui ceux qui m’adoooooorent et/ou pour ceux qui auraient loupé la version précédente, voici une nouvelle version de ma dernière nouvelle. Ou une dernière version de ma nouvelle nouvelle. Ou… bref. 




Quand la dame entre deux âges, un peu rondouillette, avec l’air de chercher un coin où se cacher, est entrée dans le bureau, j’ai pensé qu’elle avait dû se tromper de porte. Ça arrivait tout le temps.

-          Euh… Bonjour monsieur. Excusez-moi, je cherche… Gigi.

-          C’est moi.

-          Vous n’êtes pas monsieur Jérôme ? Sur la porte…

-          Si, mais on m’appelle JJ. Notez que j’aime pas ça.

-          Ah, pardon. Je… Pourquoi ?

-          Pourquoi JJ, ou pourquoi j’aime pas ?

-          Gigi.

-          Jérôme Jérôme. C’est comme ça que je m’appelle. JJ.

-          Ah ?

-          Oui, c’est une longue histoire.

-          Ah. Bon, ben excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur Jérôme.

-          Vous ne vouliez pas me voir ?

-          Si, non… enfin… c’est-à-dire que je m’attendais à ce que vous soyez une femme. Ginette, Gislaine… Gigi.

-          Ah… oui, euh… Ah ! Cette Gigi là ? Bien sûr, excusez-moi !

La dame m’avait tout l’air d’être une cliente potentielle normale, sans lien avec la pègre ou quelque autre association de malfaiteurs et je tenais pas à la laisser filer sans savoir ce qu’elle voulait. Il me fallait une clientèle fréquentable pour pouvoir me défaire de mes truands habituels et elle, elle voulait une femme, alors je lui donnerais une femme. On allait sûrement trouver un moyen de s’entendre.

-          Elle est absente. Sur le terrain. Une enquête.

-          Ah… mais vous pensez qu’elle… euh…

-          Oui, oui ! Pas de souci. Dites-moi ce qui vous amène, je lui dirai et…

-          Non.

-          Non ?

-          Non je… euh… Pardon, mais je préfère en parler directement avec elle.

-          Ah… bon. Bien… Ben donnez-moi une adresse : on viendra dès qu’elle sera rentrée. Ça vous va ?

-          C’est très bien, oui, merci !

 

Bon. Il me fallait une femme qui accepterait de jouer à la détective privée le temps de résoudre l’affaire mystère de la dame ronde. J’aimais pas bien me rappeler au bon souvenir des gens qui se sentaient redevables, je peinais moi-même assez pour me débarrasser des criminels de tous poils avec qui j’étais en dette, mais les principes, ça nourrit pas son homme. J’ai donc appelé la fille d’Hervé « La trique ». Une chic fille. Elle avait pas eu la vie facile, entre le trottoir et la drogue, et puis y avait eu cette histoire où elle avait dû dessouder son mac qui se trouvait être également son père, mais ça allait mieux depuis et elle trouvait que le mérite m’en revenait. C’est donc elle que j’ai appelée.

-          Jérôme ! Ça fait plaisir de t’entendre !

-          Merci… moi aussi je suis content, mais…

-          Quoi ? Un problème ? Ils ont retrouvé mon père ?

-          Non ! non…

Bon, ça n’allait peut-être pas si bien finalement. Elle avait fait murer l’accès à la cave dans laquelle son père pourrissait, mais manifestement ça ne suffisait pas à sa tranquillité d’esprit. Je lui ai quand même expliqué mon problème. Ça l’a fait marrer. Elle a dit oui.

-          Euh… une dernière chose… Il faudrait que tu t’appelles Gigi.

-          JJ ? Comme toi ?

-          Oui. Ou Ginette, ou…

-          Ah. Gigi. OK. J’ai l’habitude que les hommes m’appellent n’importe comment de toute façon. En général c’est plutôt Ginger ou Mildred. Ou Gretchen. Mais va pour Gigi.

 

²

 

On est arrivés chez la cliente, qui habitait une maison coquette avec un petit jardin bien entretenu. Ça sentait le propre sur soi et les patins dans l’entrée.

-          Bonjour ! Je vous amène ma… mon associée, Gigi. Gigi, Madame Bériot, Madame Bériot…

-          Ah ! Formidable ! Vous êtes venus vite, merci ! Entrez, Madame euh… Gigi.

-          Bien je… j’entre aussi ?

-          Non !

-          …

-          Pardon, je veux dire… enfin… vous n’avez pas d’autres enquêtes ?

-          Ah, euh… si, bien sûr, mais…

-          J’aimerais autant ne parler de ça qu’avec… Gigi.

-          Ah. Bon… ben je vais attendre dans la voiture, alors ?

-          Voilà. Merci. C’est très aimable.

Je les ai laissées entre filles… ça sentait l’adultère à plein nez et la bourgeoise devait penser qu’un homme comprendrait pas son problème. Ce que les clients comprenaient jamais, c’est qu’un privé s’en cogne que monsieur s’envoie une jeunette ou un camionneur ou que madame s’adonne aux plaisirs du sado-maso avec ses potes du club de bridge ! Mais bon… au final, je gagnais une cliente et j’avais même pas besoin de l’écouter pleurer, alors je ne m’en sortais pas si mal.

 

²

 

-          Je voudrais que vous m’aidiez à sortir ma fille du pétrin.

-          Ah. Oui, bien sûr. De quel pétrin s’agit-il ?

-          C’est justement ce que je ne sais pas.

-          Ah. Bien… C’est ce vous voulez qu’on vous aide à savoir ?

-          Oui, je… en fait… c’est un peu compliqué.

-          Hm… je vois. Vous n’êtes pas très proches, c’est ça ? Elle ne vous dit rien, fume en cachette, va au planning familial, sort avec…

-          Elle ne sait pas que je suis sa mère.

-          Ah ?

-          Oui… non… c’est… enfin… j’étais jeune, mes parents pas très scrupuleux, ils m’ont fait accepter n’importe quoi et… voilà.

-          Et voilà quoi ?

-          Et bien… Ils ont réussi à me convaincre que c’était mieux pour elle.

-          Ah oui ?

-          …

-          Et pour vous ? Ils ont pensé aussi que c’était mieux ?

Elle a eu un geste comme pour chasser un moucheron, alors que ce souvenir semblait peser  infiniment plus lourd. Elle avait paru gênée jusque là, elle avait soudain l’air affreusement triste et c’est Gigi qui était mal à l’aise.

-          Bon… donc vous pensez qu’elle est… dans le pétrin ?

-          Oui. En fait, dès que j’ai pu, je l’ai recherchée et… trouvée.

-          Vous êtes sûre que c’est elle ? Non parce que peut-être…

-          C’est elle.

-          Ah. Bien… et donc elle ne sait pas…

-          Elle n’a jamais cherché à savoir.

-          …

-          Depuis que je l’ai retrouvée je… comment dire ? Je m’assure qu’elle mène une vie… non… enfin… je…

-          Vous l’observez ? La surveillez ? L’espionnez ?

-          Non, c’est pas… enfin… oui. En quelque sorte. Pour m’assurer qu’elle va bien.

-          Et elle ne va pas bien ?

-          Elle s’est acoquinée depuis quelques mois avec des gens qui ne me font pas bonne impression. Elle a beaucoup maigri. Je crois qu’elle est un peu la petite amie de celui qui ressemble à un genre de chef de bande. Ça se dit toujours, ça ?

-          De quoi donc ? Petite amie ou chef de bande ?

-          Hm… les deux je suppose. Il a des airs de petits coqs, donne des ordres et tripote ma fille sans même la regarder.

-          Alors je dirais plutôt qu’elle est la poule d’un genre de merdaillon, non ?

-          Oui. Enfin… je ne parlerais pas comme ça de ma fille, mais… oui.

-          Et qu’est-ce qui vous inquiète exactement ? C’est de son âge, non ? Elle a quel âge ?

-          17 ans. Mais je pense que ces gens se livrent à des activités… malhonnêtes.

-          Ah tiens ? Et de quel genre ? Non, parce que fumer en cachette, par exemple…

-          Non. Non… Je ne sais pas… je n’y connais rien, ce n’est pas mon milieu, mais… Ils ont souvent l’air de ne rien faire. Ils ne vont nulle part et ils ne font rien, mais… vous verriez leurs voitures et leurs fringues ! Ma fille a même un énorme diamant au doigt…

-          Peut-être des gosses de riches qui…

-          PAS MA FILLE ! ET ELLE N’EST PLUS QU’UN SAC D’OS SAPEE COMME UNE PUTE ET… Et… Pardon.

-          …

-          …

-          C’est rien.

-          Si, c’est quelque chose ! Vous venez gentiment m’aider et…

-          Non. Non, je vous assure, c’est rien. Vous savez, dans le fond, on n’est pas là par gentillesse, hein… On va surtout s’en occuper parce que vous êtes une cliente.

-          On ?

-          JJ et moi.

-          …

-          Jérôme, là, que vous avez rencontré…

-          Ah ? Vous vous appelez tous les deux Gigi ?

-          Non. Si… enfin c’est une longue histoire.


²


Dès qu’elle est sortie j’ai fondu sur elle. Plus vite j’aurais connaissance de l’affaire, plus vite elle serait réglée et plus vite je serais payé.

-          Alors ? Un mari volage ?

-          Non.

-          Ah ?

-          T’es déçu ? T’as l’air déçu.

-          Non… pas déçu, non. Etonné. Quoi alors ?

-          C’est à moi qu’elle a confié l’affaire, Jérôme.

-          Arrête tes conneries !

-          Quelles conneries ?

-          Eh ! Je te suis très reconnaissant pour le coup de main, mais c’est moi, le détective, hein… Alors tu me donnes les billes, j’enquête, et une fois l’affaire réglée tu reviens lui filer le rapport et récupérer mon chèque.

-          Non.

-          Non ?

-          Non. Elle est perdue, angoissée, désespérée… elle a besoin qu’on l’aide.

-          Oui. Et justement je suis payé pour ça.

-          Je veux bosser avec toi.

-          J’ai pas les moyens de me payer tes services, ma jolie.

-          Je te demande pas de me payer.

-          Non ?

-          Je manque pas de fric.

Sûr. En tuant son père elle avait non seulement barboté une mallette bourrée de biftons, mais en plus elle s’était retrouvée à la tête d’un hôtel de grand luxe qui devait lui rapporter un max. Je commençais à craindre le caprice d’enfant gâtée qui voulait jouer les détectives pour tuer le temps.

-          Tu sais, c’est pas si marrant qu’on pense, comme boulot.

-          Marrant ? Tu crois vraiment que t’as la tronche d’un gars qui se marre, Jérôme ? Allons… T’en fais pas, là-dessus, y a pas de méprise possible !

-          …

-          Ecoute… cette femme… peut-être que si quelqu’un avait fait pour moi ce qu’elle essaie de faire pour… bref. Je veux l’aider. T’aider à l’aider. Et c’est non négociable.

-          Sinon ?

-          JJ…

J’avais vu cette nana exploser la cervelle de son père sans ciller alors je me doutais bien qu’elle ferait à peu près tout ce qui était faisable pour me faire céder. Alors j’ai accepté et elle m’a expliqué de quoi il retournait.

 

²

 

Comme la mère éplorée avait donné des photos et le coin de rue où sa fille et ses potes zonaient la plupart du temps, on n’a eu aucun mal à les trouver. La môme avait que la peau sur les os et le regard vide. J’ai bien vu à sa tête que ça la remuait, Gigi, cette espèce de rencontre avec ce qu’elle avait été. Mais c’est pas en faisant du sentiment qu’on résout les enquêtes, alors j’ai pas tendu la perche pour qu’elle s’épanche. On est restés un moment à observer les allés et venues, j’ai pris des photos de la petite bande, du marlou qui jouait au caïd, des gens qui leur tournaient autour. J’ai reconnu un ancien collègue dans le lot : je l’ai photographié sous tous les angles, histoire de m’assurer sa collaboration. Si les mômes étaient cleans, il en aurait rien à carrer de mes photos et l’enquête s’arrêterait là : la fille serait juste en pleine crise d’adolescence tardive. En revanche, si la bande traficotait du lourd, le collègue se ferait un plaisir de bavasser en échange des photos… C’est pas que je voulais à tout prix le faire chanter, mais c’est toujours plus sûr que de compter sur le souvenir du bon vieux temps.

-          Pourquoi tu mitrailles ce type ?

-          C’est un flic.

-          Tu déconnes ?

Si seulement. Dans mes rêves les plus fous, j’imagine qu’en me virant la police a viré son dernier ripou.

 

J’ai chopé le flic véreux dès qu’il s’est éloigné des mômes. Il a eu un sourire mauvais en me reconnaissant, mais son expression s’est faite moins assurée quand j’ai parlé des photos. C’était pas le courage et la loyauté qui l’étouffaient et il a jacté comme une fillette.

La petite bande donnait dans le trafic de drogue et un peu de maquereautage, à petite échelle. Ils étaient restés cantonnés à leur coin de rue, mais ils avaient réussi à se mettre en cheville avec un gros bonnet pour un gros coup, qui dépassait de loin tout ce qu’ils avaient pu traficoter jusque là. La môme ? Une paumée en crise ordinaire, au parfum de rien ou pas grand-chose. Mais elle participerait, oui. Non, les marlous étaient pas à la hauteur. Oui, ils risquaient gros. Non, il ne savait pas qui était le cerveau. Oui, il serait de la partie.

-          Bon… ben t’oublies.

-          Impossible !

-          …

-          Non, sans déc’, JJ…

Il avait vraiment basculé du mauvais coté, y avait que les truands pour avoir toujours recours à ce surnom ridicule. J’allais lui en coller une, comme ça, gratuitement, par plaisir, mais Gigi m’a coupé dans mon élan :

-          Eh ! tu crois qu’ça les fera marrer, tes collègues, de savoir que t’as besoin de porter une guêpière pour prendre ton pied ? Et ton chef, il appréciera de savoir que tu paies jamais les putes que tu sautes parce que tu protèges leurs macs ?

Hé hé… Je m’étais pas attendu à ça ! Mais c’est vrai que Gigi avait dû faire la pute pour son père et se taper tous les types avec qui ce salopard était en affaires, alors pas étonnant qu’y ait eu du flicard corrompu dans le lot. J’ai eu l’impression de voir passer dans ses yeux ce même éclat glacial que celui que j’avais vu le jour où elle avait descendu son père. Je l’avais connue atone et décharnée, elle était devenue volubile et tout en rondeurs, mais cette noirceur au fond de son regard était restée la même. Je l’aurais bien laissée poursuivre, mais c’était quand même moi le détective :

-          Bon. C’est pour quand ce gros coup ?

-          Ce soir.

-          Où ?

-          Le labo pharmaceutique derrière le stade.

En effet, l’entreprise était culottée. L’endroit était pas exactement réputé pour être facile d’accès. Les gamins savaient sans doute pas où ils fourraient les pieds.

-          T’as moyen de les faire renoncer ?

-          Non.

-          …

-          Non ! J’te jure ! C’est pas moi qui les tiens…

-          Alors tu te contentes de te désister…

-          Merde…

-          … et de pas faire ton boulot. Ça devrait aller, ça, non ? Tu t’assures qu’y aura pas d’intervention musclée et pas de grabuge, OK ?

-          …

-          OK ?

-          Ouais, ouais…

 

²

 

On avait peu de temps pour agir. Peu de solutions aussi. On irait sur place et on essaierait de dissuader la gosse si on pouvait la choper seule. Sinon on veillerait au moins qu’il lui arrive rien pendant leur coup. Gigi a brièvement expliqué la situation à la mère qui faisait le pied de grue devant le bureau pour avoir des nouvelles. On l’a ensuite gentiment mais rapidement congédiée et on est partis au labo. J’étais pas très chaud pour emmener Gigi, mais elle m’a pas exactement laissé le choix.

Une fois au labo, on s’est planqués et on a attendu. Les mômes sont arrivés en ordre dispersé et avec une discrétion toute relative. Je donnais pas cher de leur peau s’ils se calmaient pas fissa. Une chance, la fille est restée dehors pour faire le guet. Je me suis tourné vers Gigi pour lui dire que j’allais tenter une approche, mais elle était déjà en train d’avancer vers la môme, qui la regardait sans avoir l’air de savoir si ça méritait qu’elle alerte ses potes ou nom. Gigi s’est mise à lui parler doucement et c’est là que tout a merdé.

-          Ecoute ce qu’elle te dit !

La mère. On avait merdé dans les grandes largeurs, là. La fille a eu l’air surtout agacée.

-          C’est une délégation d’emmerdeuses ou quoi ?

-          Non, y a aussi un emmerdeur.

J’étais assez content de ma réplique, mais un peu sec pour poursuivre. Fallait sortir non plus une, mais trois gonzesses du pétrin et il était plus question de traîner. Profitant de son effet de surprise et de notre silence à Gigi et moi, la mère a repris :

-          Ecoute… tu n’as pas à traîner avec ces gens. C’est dangereux. Mes amis sont venus pour te sortir de là. Je vais t’aider maintenant. Viens…

-          T’es qui toi ?

-          Je… je…

Oh non !

-          Je suis ta mère.

-          …

-          Je t’expliquerai tout.

-          Ma… man ?

Les yeux de la mère se sont brouillés. Pas ceux de la fille. Je ne sais pas si elle a agi vite ou si j’étais simplement pas concentré, mais je ne l’ai pas vue faire, j’ai seulement vu la mère tomber. Puis la fille avec le flingue au bout de son bras maigre et le regard sombre fixé sur le corps. Gigi m’a rejoint et m’a entraîné vers la voiture. On entendait déjà les sirènes approcher. J’ai jeté un coup d’œil derrière nous. La fille n’avait pas bougé.

-          J’ai perdu une cliente.

-          T’as gagné une assistante.

 

Je comprendrais jamais rien aux femmes.

 

 

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Published by poupoune - dans JJ
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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 22:40

 

Quand la dame entre deux âges, un peu rondouillette, avec l’air de chercher un coin où se cacher, est entrée dans le bureau, j’ai pensé qu’elle avait dû se tromper de porte. Ça arrivait tout le temps.

-          Euh… Bonjour monsieur. Excusez-moi, je… je cherche… Gigi.

-          Oui, c’est moi.

-          Vous n’êtes pas monsieur Jérôme ? Sur la porte…

-          Si, mais on m’appelle JJ. Notez que j’aime pas ça.

-          Ah, pardon. Je… Pourquoi ?

-          Pourquoi JJ, ou pourquoi j’aime pas ?

-          Gigi.

-          Jérôme Jérôme. C’est comme ça que je m’appelle. JJ.

-          Ah ?

-          Oui, c’est une longue histoire.

-          Ah. Bon, ben excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur Jérôme.

-          Vous ne vouliez pas me voir ?

-          Si, non… enfin… c’est-à-dire que je m’attendais à ce que vous soyez une femme. Ginette, Gislaine… Gigi.

-          Ah… oui, euh… Ah ! Cette Gigi là ? Bien sûr, excusez-moi !

La dame m’avait tout l’air d’être une cliente potentielle normale, sans lien avec la pègre ou quelque autre association de malfaiteurs et je tenais pas à la laisser filer sans savoir ce qu’elle voulait. Il me fallait une clientèle fréquentable pour pouvoir me défaire de mes truands habituels et elle, elle voulait une femme, alors je lui donnerais une femme. On allait sûrement trouver un moyen de s’entendre.

-          Elle est… absente… sur le terrain. Une enquête.

-          Ah… mais vous pensez qu’elle… euh…

-          Oui, oui ! Pas de souci. Dites-moi ce qui vous amène, je lui dirai et…

-          Non.

-          Non ?

-          Non je… euh… Pardon, mais je préfère en parler directement avec elle.

-          Ah… bon. Bien… Et bien donnez-moi une adresse et on viendra vous voir dès qu’elle sera de retour. Enfin si ça vous va ?

-          C’est très bien, oui, merci !

 

Bon. Il me fallait une femme qui accepterait de jouer à la détective privée le temps de résoudre l’affaire mystère de la dame ronde. J’aimais pas bien me rappeler au bon souvenir des gens qui se sentaient redevables, je peinais moi-même assez pour me débarrasser des criminels de tous poils avec qui j’étais en dette, mais les principes, ça nourrit pas son homme. J’ai donc appelé la fille d’Hervé « La trique ». Une chic fille. Elle avait pas eu la vie facile, entre le trottoir et la drogue, et puis y avait eu cette histoire où elle avait dû dessouder son mac qui se trouvait être également son père, mais ça allait mieux depuis et elle trouvait que le mérite m’en revenait. C’est donc elle que j’ai appelée.

-          Jérôme ! Ça fait plaisir de t’entendre !

-          Merci… moi aussi je suis content, mais…

-          Quoi ? Un problème ? Ils ont retrouvé mon père ?

-          Non ! non…

Bon, ça n’allait peut-être pas si bien finalement. Elle avait fait murer l’accès à la cave dans laquelle son père pourrissait, mais manifestement ça ne suffisait pas à sa tranquillité d’esprit. Je lui ai quand même expliqué mon problème. Ça l’a fait marrer. Elle a dit oui.

-          Euh… une dernière chose… Il faudrait que tu t’appelles Gigi.

-          JJ ? Comme toi ?

-          Oui. Ou Ginette, ou…

-          Ah. Gigi. OK. J’ai l’habitude que les hommes m’appellent comme ils veulent de toute façon. En général c’est plutôt Ginger ou Mildred. Ou Gretchen. Mais va pour Gigi.


***


On est arrivés chez la cliente qui habitait une maison coquette avec un petit jardin bien entretenu. Ça sentait le propre sur soi et les patins dans l’entrée.

-          Bonjour… Je vous amène ma… mon associée, Gigi. Gigi, Madame Bériot, Madame Bériot…

-          Ah ! Formidable ! Vous êtes venus vite, merci ! Entrez, Madame euh… Gigi.

-          Bien je… euh… j’entre aussi ?

-          Non !

-          …

-          Pardon, je veux dire… enfin… vous n’avez pas d’autres enquêtes ?

-          Ah, euh… si, bien sûr, mais…

-          J’aimerais autant ne parler de ça qu’avec… Gigi.

-          Ah. Bien. Bon… ben… Je vais attendre dans la voiture, alors ?

-          Voilà. Merci. C’est très aimable.

Je les ai laissées entre filles… ça sentait l’adultère à plein nez et la bourgeoise devait penser qu’un homme comprendrait pas son problème… Ce que les clients comprenaient jamais, c’est qu’un privé s’en cogne que monsieur s’envoie une jeunette ou un camionneur ou que madame s’adonne aux plaisirs du sado-maso avec ses potes du club de bridge ! Mais bon… au final, je gagnais une cliente et j’avais même pas besoin de l’écouter pleurer, alors je ne m’en sortais pas si mal.


***

 


Dès que Gigi est sortie j’ai fondu sur elle. Plus vite j’aurais connaissance de l’affaire, plus vite elle serait réglée et plus vite je serais payé.

-          Alors ? Un mari volage ?

-          Non.

-          Ah ?

-          T’es déçu ? T’as l’air déçu.

-          Non… pas déçu, non. Etonné. Quoi alors ?

-          C’est à moi qu’elle a confié l’affaire, Jérôme.

-          Arrête tes conneries !

-          Quelles conneries ?

-          Eh ! Je te suis très reconnaissant pour le coup de main, mais c’est moi, le détective, hein… Alors tu me donnes les billes, j’enquête, et une fois l’affaire réglée tu reviens lui filer le rapport et récupérer mon chèque.

-          Non.

-          Non ?

-          Non. Elle est perdue, angoissée, désespérée… elle a besoin qu’on l’aide.

-          Oui. Et justement je suis payé pour ça.

-          Je veux bosser avec toi.

-          J’ai pas les moyens de me payer tes services, ma jolie.

-          Je te demande pas de me payer.

-          Non ?

-          Je manque pas de fric.

Sûr. En tuant son père elle avait non seulement barboté une mallette bourrée de biftons, mais en plus elle s’était retrouvée à la tête d’un hôtel de grand luxe qui devait sans doute lui rapporter un max. Je commençais à craindre le caprice d’enfant gâtée qui voulait jouer les détectives pour tuer le temps.

-          Tu sais, c’est pas si marrant qu’on pense, comme boulot.

-          Marrant ? Tu crois vraiment que t’as la tronche d’un gars qui se marre, Jérôme ? Allons… T’en fais pas, là-dessus, y a pas de méprise possible !

-          …

-          Ecoute… cette femme… peut-être que si quelqu’un avait fait pour moi ce qu’elle essaie de faire pour… bref. Je veux l’aider. T’aider à l’aider. Et c’est non négociable.

-          Sinon ?

-          JJ…

J’avais vu cette nana exploser la cervelle de son père sans ciller alors je me doutais bien qu’elle ferait à peu près tout ce qui était faisable pour me faire céder. Ou couler. Alors j’ai accepté et elle m’a expliqué de quoi il retournait.


***

 


La dame ronde avait dû abandonner sa fille à la naissance sous la pression de parents peu scrupuleux. Adulte elle l’avait recherchée, retrouvée et… surveillée. Histoire de jouer un peu la maman à distance. Elle ne s’était pas manifestée auprès de la gosse et la gosse ignorait tout d’elle. Peut-être pour ça qu’elle tournait mal. La mère éplorée s’inquiétait des fréquentations de sa fille depuis quelques temps et craignait qu’elle baigne dans des affaires louches avec ses nouveaux copains.

Comme elle avait donné des photos et le coin de rue où sa fille et ses potes zonaient la plupart du temps, on n’a eu aucun mal à les trouver. La môme avait que la peau sur les os et le regard vide. J’ai bien vu à sa tête que ça la remuait, Gigi, cette espèce de rencontre avec ce qu’elle avait été dans le passé. Mais c’est pas en faisant du sentiment qu’on résout les enquêtes, alors j’ai pas tendu la perche pour qu’elle s’épanche. On est restés un moment à observer les allés et venues, j’ai pris des photos de la petite bande, d’un marlou qui jouait au caïd et des gens qui leur tournaient autour. Le peu que j’ai pu apprendre auprès de mes informateurs restait maigrichon : des petits malfrats sans envergure, même pas fichés pour la plupart.

J’avais besoin de fric, mais j’étais pas un voleur alors dès le deuxième jour, je pensais stopper là l’enquête et dire à la mère que tout allait bien, quand j’ai reconnu un ancien collègue dans le lot : je l’ai photographié sous tous les angles, histoire de m’assurer sa collaboration. Si les mômes étaient cleans, il en aurait rien à carrer de mes photos et l’enquête s’arrêterait là : la fille serait juste en pleine crise d’adolescence tardive. En revanche, si la bande traficotait du lourd, le collègue se ferait un plaisir de bavasser en échange des photos… C’est pas que je voulais à tout prix le faire chanter, mais c’est toujours plus sûr que de compter sur le souvenir du bon vieux temps.

-          Pourquoi tu mitrailles ce type ?

-          C’est un flic.

-          Tu déconnes ?

Si seulement. Dans mes rêves les plus fous, j’imagine qu’en me virant la police a viré son dernier ripou.

 

J’ai chopé le flic véreux dès qu’il s’est éloigné de la môme et sa bande. Il a eu un sourire mauvais en me reconnaissant, mais son expression s’est faite moins assurée quand je lui ai parlé des photos. C’était pas le courage et la loyauté qui l’étouffaient et il a jacté comme une fillette.

La petite bande donnait dans le trafic de drogue et un peu de maquereautage, mais à petite échelle. Ils étaient restés cantonnés à leur coin de rue, mais ils avaient réussi à se mettre en cheville avec un gros bonnet pour un gros coup, qui dépassait de loin tout ce qu’ils avaient pu traficoter jusque là. Cerise sur le gâteau, les gamins avaient décidé de doubler le cerveau de l’opération. La môme ? Une paumée en crise ordinaire, au parfum de rien ou pas grand-chose. Mais elle participerait, oui. Non, les marlous étaient pas à la hauteur. Oui, ils risquaient gros. Non, il ne savait pas qui était le cerveau, mais pas un amateur, ça c’était sûr.

-          Il a fait jouer des tas de relations très haut placées pour rendre l’opération possible.

-          Et t’as pas idée de qui ça peut être ?

-          Un mystère. C’est pour ça que je suis sûr que c’est pas un amateur.

-          Et toi t’es de la partie ?

-          Non ! Non… au départ oui, mais je suis sûr que le gars qu’est derrière ça se sert des gosses et s’en débarrassera après. Comme en plus ils se sont mis en tête de le doubler…

-          Comment ?

-          En y allant ce soir au lieu de demain.

-          Bon… ben tu vas t’arranger pour qu’ils y aillent pas.

-          Impossible !

-          …

-          Non, sans déc’, JJ…

Il avait vraiment basculé du mauvais coté, y avait que les truands pour avoir toujours recours à ce surnom ridicule. J’allais lui en coller une, comme ça, gratuitement, par plaisir, mais Gigi m’a coupé dans mon élan :

-          Eh ! tu crois qu’ça les fera marrer, tes collègues, de savoir que t’as besoin de porter une guêpière pour prendre ton pied ? Et ton chef, il appréciera de savoir que tu paies jamais les putes que tu sautes parce que tu protèges leurs macs ?

-          Putain…

-          Oui.

Hé hé… Je m’étais pas attendu à ça ! Mais c’est vrai que Gigi avait dû faire la pute pour son père et se taper tous les types avec qui ce salopard était en affaires, alors pas étonnant qu’y ait eu du flicard corrompu dans le lot. J’ai eu l’impression de voir passer dans ses yeux ce même éclat glacial que celui que j’avais vu le jour où elle avait descendu son père. Je l’avais connue atone et décharnée, elle était devenue volubile et tout en rondeurs, mais cette noirceur au fond de son regard était restée la même. Je l’aurais bien laissée poursuivre, mais c’était quand même moi le détective :

-          Bon. C’est quoi ce gros coup ?

-          Le labo pharmaceutique derrière le stade.

En effet, l’entreprise était culottée. L’endroit était pas exactement réputé pour être facile d’accès. Les gamins savaient sans doute pas où ils fourraient les pieds.

-          Et t’as pas moyen de les faire renoncer ?

-          Non.

-          …

-          Non ! J’te jure ! C’est pas moi qui les tiens…

-          OK… alors tu vas te contenter de pas faire ton boulot. Ça devrait aller, ça, non ? Tu t’assures qu’y aura pas d’intervention musclée et pas de grabuge, OK ?

-          …

-          OK ?

-          Ouais, ouais…


***

 

On avait peu de temps pour agir. Peu de solutions aussi. On irait sur place et on essaierait de dissuader la gosse si on pouvait la choper seule. Sinon on veillerait au moins qu’il lui arrive rien pendant leur coup. Gigi a rapidement expliqué la situation, sans rentrer dans le détail pour pas l’affoler, à la mère qui faisait le pied de grue devant le bureau pour avoir des nouvelles. On l’a ensuite gentiment mais rapidement congédiée et on est partis au labo. J’étais pas très chaud pour emmener Gigi, mais elle m’a pas exactement laissé le choix.

 

Une fois sur place, on a choisi une position qui nous paraissait stratégique et on a attendu. Les mômes sont arrivés en ordre dispersé et avec une discrétion toute relative. Je donnais pas cher de leur peau s’ils se calmaient pas fissa. Une chance, la fille est restée dehors pour faire le guet. Je me suis tournée vers Gigi pour lui dire que j’allais tenter une approche, mais elle était déjà en train d’avancer vers la môme, qui la regardait sans avoir l’air de savoir si ça méritait qu’elle alerte ses potes ou non. Gigi s’est mise à lui parler doucement – trop pour que je l’entende – et c’est là que tout a déconné. La mère est sortie de je ne sais où, elle avait dû nous suivre. On avait merdé dans les grandes largeurs. Je me retrouvais non plus avec une, mais trois gonzesses à sortir du pétrin et il était plus question de traîner. La fille avait l’air aussi étonnée qu’apeurée.

-          Maman ?

Maman ?! Comment ça maman ? Je suis sorti de ma planque et j’ai croisé le regard de Gigi, aussi perplexe que le mien. La fille connaissait la mère qui avait prétendu le contraire. Embrouille. Les yeux de la môme se sont voilés. Pas ceux de la mère. Le temps que tous les signaux d’alarme se mettent en route dans ma tête, tout était fini.

Je ne sais pas si elle a vraiment agi très vite ou si j’étais pas assez concentré, mais j’ai seulement vu la fille s’effondrer. Et la mère ranger son flingue avant d’entrer dans le labo. En passant devant Gigi elle lui a balancé quelque chose en disant :

-          Ça d’vrait suffire. Barrez-vous maintenant.

Gigi m’a rejoint, m’a pris le bras et m’a entraîné vers la voiture. Le truc qu’avait balancé la mère était une enveloppe pleine de fric. On a entendu d’autres coups de feu et des sirènes au loin. On a pas traîné dans le coin.

-          Jérôme…

-          Hm ?

-          On s’est fait baiser, hein ?

-          Hm.

-          Tu m’en veux ?

-          Ça dépend… elle a filé combien ?

-          …

-          Je déconne.

-          Ah.

-          J’ai perdu le sens de la répartie.

-          T’as gagné une assistante.


Je comprendrais jamais rien aux femmes.

 

 

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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 00:43


Quand la dame entre deux âges, un peu rondouillette, avec l’air de chercher un coin où se cacher, est entrée dans le bureau, j’ai pensé qu’elle avait dû se tromper de porte et qu’elle cherchait sûrement le cabinet du psy qui partageait le palier. Ça arrivait tout le temps.

-          Euh… Bonjour monsieur. Excusez-moi, je… Monsieur Jérôme ?

Ah tiens, non, elle s’était pas trompée.

-          C’est moi, oui, bonjour. On se connaît ?

-          Non, non. Mais c’est le nom sur la porte.

Ah si.

-          Vous cherchez le psy ?

-          J’ai l’air folle ?

-          Non… mais…

-          Je cherche Gigi.

Ah non.

-          Et ben c’est moi.

-          Vous n’êtes pas monsieur Jérôme ?

-          Si, mais on m’appelle JJ. Notez que j’aime pas ça.

-          Ah, pardon. Je… Pourquoi ?

-          Pourquoi JJ, ou pourquoi j’aime pas ?

-          Gigi.

-          Jérôme Jérôme. C’est comme ça que je m’appelle. JJ.

-          Ah ?

-          Oui, c’est une longue histoire.

-          Ah. Bon, ben excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur Jérôme.

-          Vous ne vouliez pas me voir ?

-          Si, non… enfin… c’est-à-dire que je m’attendais à ce que vous soyez une femme. Ginette, Gislaine… Gigi.

-          Ah… oui, euh… Ah ! Cette Gigi là ? Bien sûr, excusez-moi !

La dame m’avait tout l’air d’être une cliente potentielle normale, sans lien avec la pègre ou quelque autre association de malfaiteurs et je tenais pas à la laisser filer sans savoir ce qu’elle voulait. Il me fallait une clientèle fréquentable pour pouvoir me défaire de mes truands habituels et elle, elle voulait une femme, alors je lui donnerais une femme. On allait sûrement trouver un moyen de s’entendre.

-          Elle est… absente… sur le terrain. Une enquête.

-          Ah… mais vous pensez qu’elle… euh…

-          Oui, oui ! Pas de souci. Dites-moi ce qui vous amène, je lui dirai et…

-          Non.

-          Non ?

-          Non je… euh… Pardon, mais je préfère en parler directement avec elle.

-          Ah… bon. Bien… Et bien donnez-moi une adresse et on viendra vous voir dès qu’elle sera de retour. Enfin si ça vous va ?

-          C’est très bien, oui, merci !

 

Bon. Il n’était pas question de me travestir, alors il me fallait une femme qui accepterait de jouer à la détective privée le temps de résoudre l’affaire mystère de la dame ronde. J’aimais pas bien me rappeler au bon souvenir des gens qui se sentaient redevables, je peinais moi-même assez pour me débarrasser des criminels de tous poils avec qui j’étais en dette, mais les principes, ça nourrit pas son homme, hein, et si je voulais pas crever la dalle fallait bien que je bosse. J’ai donc appelé la fille d’Hervé « La trique ». Une chic fille. Elle avait pas eu la vie facile, entre le trottoir et la drogue, et puis y avait eu cette histoire où elle avait dû dessouder son mac qui se trouvait être également son père, mais ça allait mieux depuis et elle trouvait que le mérite m’en revenait. C’est donc elle que j’ai appelée.

-          Jérôme ! Ça fait plaisir de t’entendre !

-          Merci… moi aussi je suis content, mais…

-          Quoi ? Un problème ? Ils ont retrouvé mon père ?

-          Non ! non…

Bon, ça n’allait peut-être pas si bien finalement. Elle avait fait murer l’accès à la cave dans laquelle son père pourrissait, mais manifestement ça ne suffisait pas à sa tranquillité d’esprit. Je lui ai quand même expliqué mon problème. Ça l’a fait marrer. Elle a dit oui.

-          Euh… une dernière chose…

-          Oui ?

-          Il faudrait que tu t’appelles Gigi.

 

***

 

On est arrivés chez la cliente qui habitait une maison coquette avec un petit jardin bien entretenu. Ça sentait le propre sur soi et les patins dans l’entrée. On a sonné et elle a ouvert avec méfiance, en nous adressant un regard presque apeuré.

-          Qu’est-ce que c’est ? Qui êtes… Oh ! Pardon ! Je… Vous… euh…

Elle m’avait remis

-          Bonjour… Je vous amène ma… mon associée, Gigi. Gigi, Madame Bériot, Madame Bériot…

-          Ah ! Formidable ! Vous êtes venus vite, merci ! Entrez, Madame euh… Gigi.

-          Bien je… euh… j’entre aussi ?

-          Non !

-          …

-          Pardon, je veux dire… enfin… vous n’avez pas d’autres enquêtes ?

-          Ah, euh… si, bien sûr, mais…

-          J’aimerais autant ne parler de ça qu’avec… Gigi.

-          Ah. Bien. Bon… ben… Je vais attendre dans la voiture, alors ?

-          Voilà. Merci. C’est très aimable.

Je les ai laissées entre filles… ça sentait l’adultère à plein nez et la bourgeoise devait penser qu’un homme comprendrait pas son problème… Ce que les clients comprenaient jamais, c’est qu’un privé s’en cogne que monsieur s’envoie une jeunette ou un camionneur ou que madame s’adonne aux plaisirs du sado-maso avec ses potes du club de bridge ! Mais bon… au final, je gagnais une cliente et j’avais même pas besoin de l’écouter pleurer, alors je ne m’en sortais pas si mal.

 

***

 

-          Je voudrais que vous m’aidiez à sortir ma fille du pétrin.

-          Oui, oui. Bien sûr ! De quel pétrin s’agit-il ?

-          C’est justement ce que je ne sais pas.

-          Ah. Bien bien… Peut-être que c’est ce vous voulez qu’on vous aide à savoir ?

-          Oui, je… en fait… c’est un peu compliqué.

-          Hm… je vois. Vous n’êtes pas très proches, c’est ça ? Elle ne vous dit rien, fume en cachette, va au planning familial, sort avec…

-          Elle ne sait pas que je suis sa mère.

-          Ah ?

-          Oui… non… c’est… enfin… j’étais jeune, mes parents pas très scrupuleux, ils m’ont fait accepter n’importe quoi et… voilà.

-          Et voilà quoi ?

-          Et bien… Ils ont réussi à me convaincre que c’était mieux pour elle. Ma fille.

-          Ah oui ?

-          …

-          Et pour vous ? Ils ont pensé aussi que c’était mieux ?

Elle a eu un geste comme pour chasser un moucheron, alors que ce souvenir semblait peser  infiniment plus lourd. Elle avait paru gênée jusque là, elle avait soudain l’air affreusement triste et c’est Gigi qui était maintenant gênée.

-          Bon bon… donc vous pensez qu’elle est… dans le pétrin ?

-          Oui. En fait, dès que j’ai pu… m’émanciper, me dédouaner de l’emprise de mes parents, je l’ai recherchée et assez facilement trouvée.

-          Et vous êtes sûre que c’est elle ? Non parce que peut-être…

-          Oui. C’est elle. Je le sais.

-          Ah. Bien… mais elle vous connait ? Je veux dire, elle sait que vous existez ? Enfin je veux dire… elle ne sait pas qui vous êtes ? Que vous êtes sa…

-          Elle n’a jamais cherché à savoir.

-          …

-          Bref. Depuis que je l’ai retrouvée je… comment dire ? Je m’assure qu’elle mène une vie… non… enfin… je…

-          Vous l’observez ? La surveillez ? L’espionnez ?

-          Non, c’est pas… enfin… oui. En quelque sorte. Pour m’assurer qu’elle va bien.

-          Et elle ne va pas bien ?

-          Elle s’est acoquinée depuis quelques mois avec des gens qui ne me font pas bonne impression. Elle a beaucoup maigri. Elle me fait un peu l’effet d’être… comme la petite amie de celui qui ressemble à un genre de chef de bande. Ça se dit toujours, ça ?

-          De quoi donc ? Petite amie ou chef de bande ?

-          Hin hin… les deux je suppose… Bref. Il a des airs de petits coqs, donne des ordres et tripote ma fille sans même la regarder.

-          Alors je dirais plutôt qu’elle est la poule d’un genre de merdaillon, non ?

-          Oui. Enfin… je ne parlerais pas comme ça de ma fille, mais… oui.

-          Et qu’est-ce qui vous inquiète exactement ? C’est de son âge, non ? Elle a quel âge ?

-          Elle a 17 ans. Mais je pense que ces gens se livrent à des activités… malhonnêtes.

-          Ah tiens ? Et de quel genre ? Non, parce que fumer en cachette, par exemple…

-          Non. Non… Je ne sais pas… je n’y connais rien, ce n’est pas mon milieu et encore moins mon métier, mais… Ils ont souvent l’air de ne rien faire. Je n’en ai vu aucun aller régulièrement ni au travail, ni à la fac ni… je ne sais où. Ils ne vont nulle part. Moi j’en ai un, de travail, alors je ne les vois pas tout le temps, bien sûr, mais… Vous verriez leurs voitures et leurs fringues ! Ma fille a même un énorme diamant au doigt…

-          Peut-être des gosses de riches qui…

-          PAS MA FILLE ! ET ELLE N’EST PLUS QU’UN SAC D’OS SAPEE COMME UNE PUTE ET… Et… Pardon.

-          …

-          …

-          C’est rien.

-          Si, c’est quelque chose ! Vous venez gentiment m’aider et…

-          Non. Non, je vous assure, c’est rien. Vous savez, dans le fond, on n’est pas là par gentillesse, hein, quand on y pense… On va surtout s’en occuper parce que vous êtes une cliente.

-          On ?

-          JJ et moi.

-          …

-          Jérôme, là, que vous avez rencontré…

-          Ah ? Vous vous appelez tous les deux Gigi ?

-          Non. Si… enfin c’est une longue histoire.

 

***

 

Dès qu’elle est sortie j’ai fondu sur elle. Plus vite j’aurais connaissance de l’affaire, plus vite elle serait réglée et plus vite je serais payé.

-          Alors ? Un mari volage ?

-          Non.

-          Ah ?

-          T’es déçu ? T’as l’air déçu.

-          Non… pas déçu, non. Etonné. Quoi alors ?

-          C’est à moi qu’elle a confié l’affaire, Jérôme.

-          Arrête tes conneries !

-          Quelles conneries ?

-          Eh ! Je te suis très reconnaissant pour le coup de main, mais c’est moi, le détective, hein… Alors tu me donnes les billes, j’enquête, et une fois l’affaire réglée tu reviens lui filer le rapport et empocher mon chèque.

-          Non.

-          Non ?

-          Non. Elle est perdue, angoissée, désespérée… elle a besoin qu’on l’aide.

-          Oui. Et justement je suis payé pour ça.

-          Je veux bosser avec toi.

-          J’ai pas les moyens de me payer tes services, ma jolie.

-          Je te demande pas de me payer. C’est pas pour l’argent…

-          Non ?

-          J’en manque pas.

Sûr. En tuant son père elle avait non seulement barboté une mallette bourrée de biftons, mais en plus elle s’était retrouvée à la tête d’un hôtel de grand luxe qui devait sans doute lui rapporter un max. Je commençais à craindre le caprice d’enfant gâtée qui voulait jouer les détectives pour tuer le temps.

-          Tu sais, c’est pas si marrant qu’on pense, comme boulot.

-          Marrant ? Tu crois vraiment que t’as la tronche d’un gars qui se marre, Jérôme ? Allons… T’en fais pas, là-dessus, y a pas de méprise possible !

-          …

-          Ecoute… cette femme… peut-être que si quelqu’un avait fait pour moi ce qu’elle essaie de faire pour… bref. Je veux l’aider. T’aider à l’aider. Et c’est non négociable.

-          Sinon ?

-          Je lui dis que t’es le seul JJ de l’histoire, que moi je suis tout sauf détective et je l’adresse à la concurrence.

-          Tu le ferais pas.

-          Tu veux vérifier ?

Non. Je préférais pas. J’avais vu cette nana exploser la cervelle de son père sans ciller alors je me doutais bien qu’elle ferait à peu près tout ce qui était faisable pour me faire céder. Ou couler. Et après tout, qu’est-ce que ça faisait ? Au pire sa compagnie serait agréable, au mieux elle serait même vraiment utile. J’ai évidemment accepté et elle m’a expliqué de quoi il retournait. Son empathie et sa compassion avaient l’air sincères.

 

 

 

A suivre…

 

 

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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 01:07

 

La première partie, c’est ici. La deuxième, .

 


 

 

Entre la divine Appoline et le chaleureux Victor – puisque désormais je l’appelais ainsi, le vieux – il me prenait le soir des envies de ronronner au coin du feu. Compte tenu des moyens mis à ma disposition, l’enquête allait être facilement réglée. Le point fort du vieux Sam, c’était de pouvoir acheter à peu près qui il voulait, quitte à vendre sa mère si nécessaire. Son point faible, c’était que les loyautés promises au plus offrant ne sont fiables que tant qu’on est le plus offrant.

Victor avait l’argent, j’avais les noms ; il ne restait plus qu’à payer. Il me suffisait de contacter les plus corruptibles des sbires du vieux Sam, qui en contacteraient d’autres, qui en contacteraient d’autres encore. Jusqu’à dégoter ceux qui savaient quelque chose, mais qu’il ne serait plus possible de relier à moi ou à Victor. Méthode classique, facile, mais parfois un peu longue à mettre en œuvre. Il y a les informateurs qu’on paie simplement en liquide, mais il y en a qui ne veulent que de la came et qui sont difficiles à loger parce que défoncés dans un cagibi ou un caniveau quelconque et il y a ceux qui veulent voir disparaître une condamnation ou autre désagrément judiciaire de leur casier. Et tout ça nécessite de mettre en branle des réseaux parallèles plus ou moins durs en affaires et lents à réagir. Sans compter qu’il ne suffisait pas d’obtenir l’information, encore fallait-il qu’elle revienne jusqu’à moi.

Une fois la machine lancée, je n’avais plus qu’à me tenir informé de la bonne marche des opérations et, le cas échéant, à filer le fric nécessaire. Ce qui me laissait du temps pour profiter de la compagnie de Victor et faire le beau auprès d’Appoline, qui semblait apprécier le mal que je ne me donnais même pas pour passer des heures à la dévorer du regard en buvant ses paroles, avec un sourire idiot accroché à mes lèvres. Victor semblait s’en amuser. Je n’en revenais pas du cadeau que m’avait fait le vieux Sam. Il n’avait sans doute pas imaginé que les choses se passeraient ainsi. Moi non plus.

En revanche, si je m’étais moins laissé emporter par mon enthousiasme naïf j’aurais tout-à-fait pu anticiper la suite.

J’étais dans le parc avec Victor quand Appoline est arrivée en courant, l’air hagard, les vêtements déchirés et, à la main, une lettre qu’elle nous a tendue avant de rejoindre la maison à pas rapides. Victor a pâli en lisant la lettre et me l’a donnée d’une main tremblante :

 

Mon Papounet,

 

Je suis certain que tu ne voudrais pas qu’Appoline souffre encore par ta faute. Lâche l’affaire. Et embrasse JJ pour moi.

 

Ton fiston, Sam.

 

-          C’est bien son écriture ?

Victor a hoché la tête. Il avait les larmes aux yeux. Il m’a tourné le dos et a regagné la maison à son tour. Je me sentais comme un gosse qui vient de décevoir son père. Il fallait d’urgence que je me reprenne. Je suis rentré dans ma chambre et j’ai cherché où j’avais merdé pour que non seulement le vieux Sam ait vent de l’affaire, mais en plus assez rapidement. Je n’en avais pas encore la moindre idée quand Victor a frappé à ma porte.

-          Nous allons en rester là, Jérôme.

-          Non, Victor ! Ne le laissez pas vous…

-          Ma décision est prise.

-          Mais on va l’avoir ! J’irai moi-même glaner les derniers renseignements nécessaires pour accélérer les choses, à mes frais, même, mais il faut aller au bout !

-          Parce que vous ne croyez pas qu’il ira au bout, lui ? Que croyez-vous qu’il fera à Appoline, la prochaine fois ?

Il était inutile d’essayer de le raisonner ce soir.

-          On peut en reparler demain ? Vous êtes sous le choc, on l’est tous, c’est normal… demain on y verra plus clair, d’accord ?

-          Demain, d’accord. Mais je ne changerai pas d’avis.

Je ne les ai vus ni l’un ni l’autre au dîner et j’ai passé des heures à vérifier comment les choses s’étaient déroulées pour essayer de trouver la faille. Sans résultat. Au beau milieu de la nuit, on a frappé doucement à ma porte.

-          Monsieur Jérôme…

-          Oui… Grégoire, c’est ça ?

-          C’est ça. Est-ce que je peux vous parler ?

Et comment qu’il pouvait me parler ! S’il avait la moindre information susceptible de me mettre sur une piste, je pourrais même payer pour l’entendre !

-          C’est à propos de Mademoiselle Appoline.

-          Oui ?

-          Ce n’est pas la nièce de Monsieur Victor.

Et voilà. C’était bien sa maîtresse. Je m’étais fait avoir comme un débutant, aveuglé par sa beauté ravageuse et la bonhomie de Victor !

-          C’est sa petite-fille.

Ah…

-          Ah ?

-          Oui.

-          Mais… pourquoi m’ont-ils dit…

-          Il n’est pas au courant.

-         

-         

-          Euh… vous m’expliquez ?

-          En fait, c’est bien un peu sa nièce… la fille de l’épouse du frère de Monsieur Victor.

-          Ben alors…

-          Attendez !

-          Pardon.

-          Elle est née 8 mois après le décès du frère de Monsieur.

-          Pas de chance.

-          Elle était prématurée.

-         

-          A la mort du frère de Monsieur, son épouse n’était pas enceinte. D’ailleurs cela faisait des années qu’ils essayaient d’avoir des enfants, sans succès.

-          Comment le savez-vous ?

-          Ma femme travaillait pour elle.

-          Qui est le père alors ?

-         

-         

-          Quelques mois avant l’accident du frère de Monsieur, Sam est arrivé en prétendant être le fils de Monsieur Victor.

-         

-         

-          Mais elle… Appoline… Elle est…

-          Je dois y aller, Monsieur. Je vous souhaite une bonne nuit.

J’avais vu juste. C’était bien par elle que les emmerdes allaient arriver. J’avais plutôt imaginé une histoire de fesses entre elle et moi qui aurait contrarié Victor. Finalement Victor allait bien être contrarié, mais moi je ne la sauterais pas. Dommage.

En quelques coups de fil, j’ai facilement pu découvrir qu’elle visitait régulièrement le vieux Sam en prison. Ce qui ne prouvait rien puisqu’il était supposément son cousin. J’ai eu un peu plus de mal à trouver les dates et heures des appels qu’elle lui avait passés. Ceux-ci semblaient très rares sur les 6 derniers mois, sauf depuis le début de mon enquête : elle avait appelé la prison 4 fois en 3 jours. Si ça se trouve c’était elle qui cachait le trésor volé de Villethierry, peut-être même sous le propre toit de son oncle… son grand-père. Pauvre vieux. J’ai fait le tour de mes informateurs pour voir s’ils avaient du nouveau. Rien n’accusait fermement cette garce d’Appoline, mais aucun élément ne permettait non plus de la mettre hors de cause. Il y avait même plutôt comme on dit un putain de faisceau de présomptions contre elle. Victor ne s’était sûrement pas attendu à ça. Il tomberait de haut. Je n’étais pas sûr qu’il s’en relèverait ; j’avais intérêt à être sûr de mon coup.

Le jour commençait à se lever et j’ai décidé d’essayer d’acculer la traîtresse. Je suis entré sans frapper dans sa chambre et je l’ai réveillée sans ménagement, en tirant ses couvertures et en l’examinant dans les moindres détails de la tête aux pieds. A demi ensommeillée et sous le coup de la surprise, elle n’a opposé que très peu de résistance.

-          Dites donc ma jolie, vous marquez peu, sous les coups, hm ?

-          Quoi ?

-          Vous n’avez pas été agressée, hier ?

-          Si, mais…

-          Mais quoi ? Ils ont tiré votre jupe et ébouriffé vos cheveux, les vilains ? C’est ça qui vous a traumatisée ?

-         

-          Vous avez toujours su que Sam était votre père ?

-         

-          C’est pour hériter que vous mentez à Victor ?

-         

-          Comment osez-vous lui faire ça ? Il vous aime comme sa fille et vous, vous le manipulez sans vergogne… Est-ce vous imaginez seulement comme il est malheureux de se croire responsable de votre prétendue agression ?

-         

-          Quand il saura la vérité, croyez-moi qu’il n’en aura plus rien à foutre du trésor et qu’il vous foutra dehors quoi qu’il lui en coûte !

-          Mais enfin comment pouvez-vous être aussi stupide ?

-          Hein ?

-          Le… chauffeur est au courant et vous, vous pensez vraiment que Victor ne sait pas ?

-         

-          Alors Monsieur le grand détective ?

-          Mais s’il sait, pourquoi…

-          Il est vieux, sa femme est morte, son frère est mort, sa belle-sœur s’est fait sauter par son propre fils dont il n’est pas tout-à-fait sûr d’être le père et vous, vous étonnez qu’il s’attache à moi et préfère faire semblant de ne rien savoir ? Je suis sa seule famille présentable et sa seule compagnie. La seule dont il peut essayer de se convaincre qu’elle n’est pas là que pour son argent.

-          Putain, vous êtes bien la fille de votre père !

-          Je prends ça pour un compliment !

Le rire qu’elle a eu en disant ça me paraissait d’un coup beaucoup moins élégant. Mais elle avait beau faire la fière, je savais quand même tout et je ne voyais pas bien comment elle espérait s’en tirer sur ce coup.

-          Allez, mon cher Jérôme, ne faites pas cette tête ! Vous n’êtes pas tout-à-fait une oie blanche, n’est-ce pas ? Vous ne devez pas être tellement surpris.

-          Vous ne vous en tirerez pas comme ça.

-          Allons… vous l’aimez, Victor, ça se voit. Ce n’est pas de me découvrir malhonnête qui vous attriste, nous le savons tous les deux ! Moi vous espériez juste éventuellement me sauter avant de partir. Mais lui, vous allez devoir choisir entre lui briser le cœur ou lui cacher la vérité et ça…

Salope.

J’en avais assez entendu. J’ai quitté sa chambre et je suis tombé nez à nez avec Victor qui se tenait là, devant la porte, droit comme la justice. Nous nous sommes regardé un moment. Il allait falloir que je lui dise. Merde, à son âge, est-ce qu’il pourrait en mourir ? Il fallait que je le fasse asseoir d’abord ? Je devrais peut-être le préparer progressivement. J’ai fait mine de commencer à parler et il a eu un regard… implorant. Avec un signe de tête presque imperceptible. Je me suis détourné et j’ai regagné ma chambre pour y ramasser mes quelques affaires. Grégoire m’a conduit à la gare. Nous n’avons pas échangé un mot, mais j’avais l’impression de sentir dans le rétroviseur son regard lourd de reproches peser sur moi.

 

Quelques jours plus tard, j’ai reçu une petite fortune, accompagnée d’une carte pré-imprimée : « Avec les remerciements de Mr Victor Laibrize. » J’ai reçu également un paquet contenant un genre de médaillon en bronze et une courte lettre : « Merci pour le service, mon JJ. Tu restes un de mes meilleurs atouts. A très bientôt, ton ami, Sam ».

 

 

 

Fin.

 

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29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 23:19

 

La première partie, c’est par là.



 

Evidemment que j’allais accepter son affaire… quelle qu’elle soit, probablement, oui. Le bonhomme me plaisait et il avait l’air aussi sympathique et chaleureux que son fils était pédant et mauvais, alors j’avais bien envie de lui être agréable. Et il le savait déjà.

 

-          Vous avez entendu parler du trésor de Villethierry ?

-          Euh…

-          Oui, non, bien sûr. Il s’agit de bijoux de l’âge de bronze. 867. Exposés au musée de Sens. Sens, vous connaissez, hm ?

-          Oui. Enfin… la gare.

-          Oui. Bref. Il n’y en a plus que 847.

-          Gares ?

-          Bijoux.

-          Ah ?

-          On en a volé 20.

-          Ah ?

-          C’est mon fils qui a fait le coup.

-          Ah ?

-          Oui.

-         

-         

-          Euh… et vous attendez quoi de moi, exactement, si vous savez déjà que c’est lui ?

-          Il l’a fait pour se protéger.

-          De… ?

-          Moi.

-          Vous ?

-          Moi.

-          Ah…

-          Vous savez, on ne bâtit pas une fortune comme la mienne sans construire en même temps un solide réseau de relations influentes.

-          J’imagine, oui.

-          Il sait, mon fils, que d’un claquement de doigts je peux les ruiner, lui et sa réputation. Et ce crétin ne peut pas imaginer une seconde que le fait d’être mon fils suffit à le protéger !

-          Ah… ça suffit ?

-          Oui et non, pour être honnête.

-          Ah ?

-          Pour dire le vrai, je ne suis pas certain que ce soit vraiment mon fils.

-          Ah ?

-          Vous pourriez essayer de ne pas dire « ah » à chacune de mes phrases ?

-          Ah ? Je dis… Ah oui. Pardon. Donc vous n’êtes pas sûr que le vieux Sam soit votre fils ?

-          Ne me regardez pas comme ça ! Vous êtes absolument certain, vous, de ne pas avoir un ou deux bâtards à votre actif ? Bref. Quoi qu’il en soit, dans le doute… Mais ce truand n’a pas l’ombre du début d’un principe ou d’une valeur morale, vous le connaissez… Alors ça le dépasse. Et il a volé ces bijoux pour pouvoir me mettre le forfait sur le dos.

-          Oui… ça lui ressemble assez. Mais… encore une fois, qu’attendez-vous de moi ?

-          Que vous retrouviez le trésor de Villethierry et confondiez mon fils. Je ne peux pas vivre avec cette menace sur le dos.

-          Mais… pourquoi moi ?

-          Vous connaissez ses méthodes, ses contacts, ses planques.

-          Je suis aussi sérieusement en dette avec lui. Si je le… « trahis », je peux dire adieu à ma licence. Et c’est tout ce que j’ai.

-          Non.

-          Tiens donc ?

-          Maintenant vous m’avez moi.

-          Vous ?

-          Moi et mes relations. Soyez tranquille pour votre licence… Et savez-vous combien d’hommes riches, très occupés par leur travail et peu préoccupés par leur foyer, sont prêts à payer des fortunes pour s’assurer que leurs femmes ne les trompent pas ? Sans parler des femmes en question qui seraient prêtes à vous payer pour coucher avec vous rien que pour se venger !

-          Tiens donc !

-          Et il suffit que je vous recommande pour vous assurer un avenir doré.

-          Hm… mais j’ai déjà une clientèle fortunée.

-          Honnête ?

-          Non.

-          Et ça ne vous intéresserait pas de ne plus avoir à frayer avec la pègre ?

-          Si.

-          Marché conclu ?

-          Marché conclu.

Est-ce que j’allais vraiment pouvoir me débarrasser aussi facilement du vieux Sam ? J’essayais de mesurer les risques que tout ça se retourne finalement contre moi, mais aussi stupide que ça puisse paraître, je faisais confiance au vieux. Quand il m’a montré la chambre qu’il mettait à ma disposition pour la durée de l’enquête, j’ai su que j’avais fait le bon choix. Au pire, j’aurai au moins eu le plaisir de péter dans la soie avant de sombrer. Toujours ça de pris. Le vieux m’a proposé de m’installer et de le rejoindre pour dîner, « si cela m’agréait ». Tu m’étonnes que ça m’agréait ! Vu le cadre et la compagnie, je n’allais pas faire la fine bouche. Sans compter que je plaçais de grands espoirs dans la qualité du repas qui serait servi. J’ai sorti les deux caleçons et le tee-shirt que j’avais apportés – j’avais pas prévu de rester longtemps, je regrettais – je les ai rangé dans… quoi ? le placard ? la penderie ? C’était grand comme mon bureau et il y avait de la lumière à l’intérieur ! Donc j’y ai rangé mes affaires, j’ai posé ma brosse à dents dans la salle de bain – la salle de bain !!! Il y avait une porte-fenêtre dans la salle de bain ! Et une baignoire et une douche, mais séparées. Et deux lavabos. Et… bref. J’ai passé un moment à m’émerveiller de tout et ça m’a occupé jusqu’à ce qu’on m’appelle pour le dîner. Le vieux était déjà installé à table et il y avait trois couverts. J’ai pris place là où il m’a dit, sans savoir que penser des assiettes ordinaires et des couverts inox. Je commençais à craindre de manger un jambon-nouilles. Que je sais apprécier à sa juste valeur, mais je m’étais préparé à autre chose.

-          Monsieur Jérôme ?

-          Oui ?

-          Est-ce que je peux vous appeler… Jérôme ?

-          Bien sûr.

-          Bien. Jérôme, je vous présente Appoline. Appoline, Jérôme.

-         

-         

-          Et bien… Je vous sers à boire ?

La jeune femme qui venait d’entrer dans la pièce était d’une beauté et d’une grâce qui supplantaient toutes les splendeurs du lieu. Je ne pouvais lui faire l’injure de la comparer aux femmes que j’avais croisées avant elle. En la voyant s’avancer et – je ne rêvais pas ? – se troubler un peu en croisant mon regard, j’ai vu également par où allaient arriver les emmerdes.

-          Monsieur…

-          Oui Jérôme ?

-          J’ai trouvé le trésor de Villethierry. Votre épouse est…

Ils ont ri tous les deux. Elle, en rougissant légèrement. Elle avait un petit rire élégant, mais franc et totalement craquant. J’étais sous le charme. Conquis. J’avais envie qu’ils m’adoptent. Et je voulais vivre un œdipe scandaleux.

-          Appoline est ma nièce, Jérôme. Détendez-vous.

J’adressai rapidement une prière muette à la bonne étoile qui semblait avoir élu domicile au-dessus de ma tête, pour qu’il y ait à Villethierry ou pas loin un magasin où je pourrais m’offrir quelques fringues correctes. J’allais tout faire pour prolonger mon séjour.

 

 

 

 

A suivre…

 

 

 

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28 décembre 2009 1 28 /12 /décembre /2009 23:48

Le chauffeur taciturne qui m’emmenait de plus en plus loin, dans plus de verdure que je n’en avais jamais vue, n’avait pas dit un mot depuis l’échange de politesses minimaliste qu’on avait eu sur le quai de gare. Je n’étais pas du genre très causant, mais comme j’ignorais tout de l’endroit où on allait et des raisons de ma présence ici, j’aurais aimé qu’il soit plus loquace. D’autant que souvent le petit personnel des vieux riches à l’ancienne est beaucoup moins avare en renseignements utiles que les patrons. Moi qui étais un pur produit de la ville et un habitué des bas-fonds, je me retrouvais en pleine cambrousse à devoir bosser pour un genre de châtelain dont j’ignorais tout, à part que c’était le père du vieux Sam. Alors j’aurais aimé glaner quelques informations avant d’arriver.

Déjà que le vieux Sam on l’appelait le vieux Sam depuis des lustres, j’imaginais son père comme une espèce de momie baveuse et incontinente nourrie par intraveineuse. Et une fois de plus je me maudissais de n’avoir pas encore réglé ce problème avec le vieux Sam, qui me tenait toujours et à qui je n’étais toujours pas en mesure de refuser grand-chose. J’avais cru que son emprise sur moi allait diminuer quand il s’est retrouvé en taule, mais c’est tout le contraire qui s’est produit : il s’est fait des nouvelles relations et il est devenu plus influent et plus nuisible qu’avant. Le miracle de la réinsertion en prison. Alors quand il m’a demandé si je voulais bien aller trouver son père qui avait besoin d’un bon détective pour une affaire qui paierait bien à Villethierry, je ne me suis pas permis le luxe d’essayer de refuser. Et puis dans Villethierry il y a « ville », alors je ne m’étais pas attendu à ça. Quand j’ai reçu le billet de train et que j’ai vu que c’était un TER, j’ai commencé à flairer l’embrouille. Si j’avais imaginé qu’en plus il faudrait encore faire une vingtaine de bornes en voiture, j’aurais quand même essayé de trouver un moyen de me défiler, mais c’était trop tard maintenant. Il ne me restait plus qu’à espérer que l’air de la campagne n’allait pas me coller des migraines, que le vieux du vieux Sam s’avèrerait plus fréquentable que son fils et que son affaire serait au moins un peu intéressante. Ou à défaut vite résolue.

Le chauffeur a enfin desserré les mâchoires, devant une grande grille, pour m’annoncer que « nous y étions ». La grille s’est ouverte sur un parc avec une maison gigantesque au milieu. J’aurais bien dit « château » avec un sifflement admiratif, mais je ne voulais pas passer pour un type trop impressionnable, ça ne va pas avec l’image que les gens ont des gars comme moi. Et quand tu salopes l’image, tu as toutes les chances de perdre des clients. Je me suis donc retenu et j’ai juste hoché la tête en lui retournant son regard dans le rétroviseur.

Il a arrêté la voiture devant les quelques marches menant à une large porte, qui s’est ouverte sur un grand type tiré à quatre épingles et de stature à peu près aussi impressionnante que la baraque. Le majordome, ou le gardien, ou… je ne sais pas comment on appelle le gars qui fait l’accueil dans ce genre de milieu, je suis plus habitué aux sbires ou aux matons. J’ai grimpé l’escalier et il a dit :

-          C’est vous monsieur… JJ ?

-          Jérôme.

-          Ah ? Monsieur… JJ n’a pas pu venir ?

-          Non, si, c’est pas ça. C’est moi, mais mon nom c’est Jérôme.

-          Ah… Pardon. Mon fils m’avait dit JJ.

-          Oui, il m’appelle comme ça, oui. Mais je préfère Jérôme.

-          J’imagine, oui. C’est pénible, ces manières de truands, à vouloir à tout prix affubler tout le monde de sobriquets ridicules !

Le vieux, je l’aimais déjà. Non seulement il était venu lui-même m’accueillir, mais en plus, il n’était pas si vieux et semblait d’entrée vouloir se démarquer de son rejeton. Un bon point. Il m’a fait signe de le suivre. L’intérieur était beau, mais sobre et pas prétentieux. Un deuxième bon point.

-          Jérôme comment ?

-          Jérôme.

-          Jérôme tout court ? Des manières de privé, ça ?

-          Non ! Non… Je m’appelle Jérôme Jérôme. Comme le prénom. Les deux.

-          Allons bon. Vos parents manquaient à ce point d’imagination ?

-          Ah non ! Détrompez-vous. Ils étaient très créatifs ! Au lieu de m’abandonner comme tout le monde devant une église, ils m’ont laissé en pleine forêt devant un terrier avec des carottes, pour que les lapins m’élèvent au lieu d’essayer de me bouffer !

Ça l’a stoppé net, le vieux du vieux Sam pas si vieux finalement. Il s’est retourné vers moi, incrédule.

-          Vous plaisantez ?

-          J’aimerais mieux. Mais c’est ce qu’on m’a toujours raconté. J’ai été trouvé dans un couffin rempli de carottes devant un terrier. Mais c’était un terrier de renard.

-          Et vous les avez retrouvés ?

-          Les renards ?

-          Vos parents.

-          Pour quoi faire ? Ils n’avaient pas tellement l’air d’y tenir…

-          Vous auriez pu vous venger.

-          Mouais. Mais je ne suis pas si bon détective, ça m’aurait pris une éternité de les trouver.

-         

-          Je plaisante.

-         

-          Non, vraiment, c’était une plaisanterie. Je suis très bon. D’ailleurs, pourquoi votre fils m’aurait-il envoyé, sinon ?

-          Justement, je me méfie.

-          Ah ?

-          Vous n’êtes pas sans savoir que mon fils est une enflure de la pire espèce, n’est-ce pas ? Je crois d’ailleurs que vous n’êtes pas totalement étranger à son séjour derrière les barreaux… je me trompe ?

-          Euh…

-          Je ne me trompe pas, je sais. Pour ma part, je l’ai rayé de l’héritage il y a bien longtemps. Il le sait. Alors on ne peut pas dire que je lui fasse aveuglément confiance.

-          Pourquoi avoir fait appel à lui alors ?

-          Parce qu’avec son pedigree il a le carnet d’adresses le mieux fourni en avocats marron, flics véreux et autres infréquentables du même acabit. Et c’est exactement ce dont j’ai besoin aujourd’hui.

-          Ah oui, mais moi…

-          Hm ? Vous ne l’êtes plus, je sais.

-          Euh… vous voulez dire flic ou véreux ?

-          Je vous aime bien, vous êtes marrant.

Je devais bien reconnaître que moi aussi je l’aimais bien, le vieux. Il avait autrement plus de classe que le fiston. Un mystère, ça… Comment il l’avait élevé, pour en faire la caricature de mafieux qu’il était devenu ? On n’était pas encore assez intimes pour que je pose la question. Il m’a fait entrer dans une bibliothèque et fait asseoir dans un grand fauteuil avant de m’offrir un cigare et un cognac. Grande classe, définitivement. Rien à voir avec les visites en prison à son fils. Il est entré dans le vif du sujet :

-          Bon. Peu importe ce que paie mon fils habituellement, je vous paierai mieux. Vous pourrez loger ici ou dans une chambre d’hôtes au village, à votre convenance. Je mettrai tout ce dont vous aurez besoin à votre disposition. Vous pourrez utiliser autant que nécessaire la voiture, avec ou sans Grégoire, le chauffeur. Vous êtes déjà venu dans l’Yonne ?

-          Dans quoi ?

-          L’Yonne.

-         

-          Le département.

-         

-          Ici.

-          Ah ! Euh…

-          Bien. Vous garderez Grégoire, ce sera plus sûr. Des questions ? Vous prenez l’affaire ?

-          Euh… oui, sans doute, mais quelle affaire ?

 

 

 

 

 

 

A suivre…

 

 


 

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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 10:09

 

Au commencement il y avait ça.



 

 

 J’ai commencé par vérifier comment la mallette avait pu être sortie du coffre. Une clé et une combinaison de 8 chiffres choisie par le client et connue de lui seul. Il y avait bien un double de la clé en cas de perte, mais qui ne servait à rien sans la combinaison. A moins de couper tout le système, mais l’opération nécessitait la présence de beaucoup de monde, y compris d’un représentant de l’ordre et c’est tout juste s’il fallait pas une commission rogatoire pour pouvoir lancer le protocole, alors ça semblait exclu. Soit le client était venu la récupérer lui-même, soit il avait filé la combinaison à quelqu’un. Le gars de la sécurité n’avait vu personne et les caméras de surveillance avaient été déplacées juste ce qu’il fallait pour qu’on ne voie rien.

Ça ne m’avançait donc pas à grand-chose, si ce n’est à la confirmation que la mallette avait effectivement disparu d’une façon pas très nette.

Je suis ensuite allé voir la chambre où le gus s’était envoyé la fille de… Putain ! Rien que d’y penser… La môme, je l’avais vue au procès de son père. Une blondinette aux joues roses et au teint frais. Une poupée. Dont il avait fait une poule. Si je tenais pas tant à mes genoux…

Hervé m’a envoyé la femme de chambre qu’avait constaté l’absence du client en apportant son petit déjeuner. Elle m’a ouvert la porte, m’a fait entrer, est entrée derrière moi et a sorti de sous sa jolie tenue de soubrette un flingue plus gros que ses avant-bras. Je pense qu’elle a commencé par m’insulter copieusement en portugais – à moins que ce ne fût du russe – et elle m’a demandé ce que je foutais là. Je lui ai retourné sa question, mais comme c’est elle qu’avait le flingue j’ai quand même répondu en premier. Quand elle m’a dit, avec son joli petit accent sexy, quoiqu’indéfinissable, « Alors je vais devoir te tuer », je me suis dit qu’il était temps de développer de bons arguments.

-         Ce serait dommage. On est là, tous les deux, dans cette superbe suite avec le lit à peine défait…

Tiens, oui, le lit était à peine défait.

-         Tiens, oui, le lit est à peine défait… tu l’as refait ?

-         Moi ?

-         Non, la femme de chambre… Ah oui, tiens, toi.

-         Ben non… mais qu’est-ce que ça peut faire ?

-         C’que ça peut faire ? Le mec est supposé s’être envoyé une pute… si y a eu de la gaudriole ici, au mieux c’était à la papa et je te garantis que c’est pas un truc pour lequel les hommes paient. Ou alors les tordus, mais ceux-là en général ils laissent un cadavre.

Elle avait à peine détourné son regard de moi. Sa prise restait ferme sur le flingue et elle ne s’est pas laissé distraire assez pour que je tente quoi que ce soit. J’ai voulu reprendre la parole mais elle m’a coupé la chique d’un « ta gueule » que j’aurais pu juger un brin agressif sans cet accent adorable. Elle a sorti un téléphone – incroyable tout ce qu’on pouvait faire tenir dans une tenue de soubrette – et a appelé tout en continuant de braquer arme et regard sur moi.

-         Il a fait venir un flic…

-         Détective.

-         Ta gueule !... Un détective… Je suis avec lui dans la chambre…

Ah cet accent ! « Je suis avec lui dans la chambre »… Dommage qu’il y ait eu ce flingue et cette tension entre nous.

-         Je sais pas… JJ ?...

Et merde…

-         Oui, on dirait... OK. Tu me suis, JJ.

-         Où tu iras j’irai.

-         Hein ?

-         Je te suis, oui. On va où ?

-         Ta gueule.

Pas causante ma soubrette exotique. Elle a vérifié que le couloir était vide et on est sortis rapidement pour aller vers ce qui ressemblait à une porte de placard. Et c’était un placard. Elle l’a ouvert et m’a poussé dedans. Il y faisait noir comme dans un four. Ou comme dans un placard, disons. Je l’ai entendu traficoter et elle a ouvert une porte au fond qui donnait sur un escalier. On se serait cru dans un passage secret d’un château. D’ailleurs, c’est sûrement ce que c’était, à bien y réfléchir. Ma soubrette autoritaire manquait un tout petit peu de vigilance dans sa façon de conduire son prisonnier, vu qu’elle ouvrait la marche et me tournait donc le dos, mais j’ai pensé que j’en apprendrais sûrement plus en la suivant qu’en me carapatant. Sans compter que je me serais sûrement paumé en cherchant la sortie et que je préférais encore prendre une balle plutôt que sécher dans un dédale.

On a fini par arriver dans un grand sous-sol, où j’ai reconnu facilement mon client disparu en la personne d’un type trapu à poil attaché mains en l’air avec du gros scotch – qu’il avait aussi sur la bouche, ce qui fait que je n’ai pas bien compris son « sgnourfgn » quand il nous a vu entrer. J’ai supposé reconnaître également la mallette perdue, posée ouverte sur une table et débordant de billets. J’ai logiquement pensé que la blonde qui comptait le fric était la pute. Quand elle s’est approchée de nous, j’ai vaguement cru retrouver dans ses traits ceux de la jolie gamine croisée au tribunal, à ceci près que l’innocence avait déserté son regard et que les ravages du temps, de la drogue et du malheur avaient eu raison plutôt deux fois qu’une de sa fraîcheur d’antan. J’ai détesté plus que jamais cet enculé de « la trique ». Quand elle a parlé, sa voix était rauque, presque caverneuse. C’était troublant dans un corps si frêle.

-         Combien il te paie ?

-         Pas assez. Pourquoi tu l’as laissé te faire faire… ça ? j’ai demandé en montrant le gros.

Elle a eu une espèce de rire sans joie.

-         Pourquoi une pute quitte pas son mac… tu te poses vraiment la question ?

Non. Bien sûr que non.

-         Je touche même pas une thune. Je suis comprise dans le prix de la chambre.

La soubrette est venue et lui a tendu le flingue.

-         Je dois retourner travailler. Qu’est-ce que je dis si ton père me demande pour JJ ?

Dans sa bouche, c’est marrant, le JJ me paraissait moins ridicule.

-         Dis que tu l’as laissé dans la chambre. Merci.

-         Oui, merci madame. Et si c’était possible d’avoir mon dîner dans ma chambre ce…

Elles m’ont fusillé du regard toutes les deux. L’heure était pas encore à la déconne. Je l’ai regardé partir à regret et j’ai repris :

-         Bon. Et c’est quoi ce pognon ?

-         T’es bien curieux pour un mec qu’a un flingue braqué sur lui, JJ.

-         Déformation professionnelle. Comment ça s’fait que tu te souviennes de moi ?

-         Le mec qu’a mis mon père à l’ombre ? Je bénis ton nom tous les jours ! Sauf que fallait pas le laisser sortir.

-         C’est le syst…

-         Ça va, ça va… me casse pas les burnes avec ces conneries. Comment tu t’es démerdé pour qu’il finisse par te tenir ?

-         Un peu mieux que toi on dirait… même si j’en suis pas fier non plus. Alors, ce fric ?

-         C’est le gros, là…

-         Schgnourfgn !

-         Ouais, ta gueule ! Un comptable ou un truc comme ça. Il apportait le pognon pour un deal que papa doit régler demain.

-         Drogue ?

-         Quoi d’autre ?

-         Et comment t’as fait pour qu’il te le file, ce fric ?

-         Il tient plus à sa vie qu’à ses genoux.

-         Ça se tient.

Un éclair de panique est passé dans ses yeux. J’ai compris pourquoi quand j’ai à mon tour entendu le bruit dans l’escalier. Quelqu’un venait. Elle m’a regardé l’air effaré.

-         Putain tu l’as amené là ?

-         Non, j’ai pas… merde ! L’accolade…

Elle s’est précipitée vers l’obscurité en me suppliant d’un ton à fendre l’âme :

-         Lui dis pas que j’suis là !

J’ai juste eu le temps de me retourner pour voir la porte s’ouvrir sur « la trique » et ses molosses. Il a vu son comptable et a tout de suite repéré le fric. Il est venu vers moi avec un air de vainqueur, a fait mine d’enlever une poussière dans mon dos. Un capteur. Je m’étais fait avoir comme un bleu. Il est allé prendre l’argent pendant que les gorilles détachaient le gros. Je donnais pas cher de ses genoux maintenant. Et puis il m’a fait signe de le suivre et on s’est dirigés vers la sortie.

-         On va condamner la pièce, maintenant. Et l’accès là-haut. Des coups à voir pulluler la vermine sinon. 

Je l’ai pas vue elle, mais j’ai bien vu briller le canon du flingue. Lui non. Il avait pas dû imaginer une seule seconde que les choses pourraient se passer comme ça. A-t-on jamais vu une pute dessouder son mac ? Une camée liquider son dealer ? Une fille abattre son père ?

Il n’a pas eu le temps de comprendre. Moi je n’ai pas eu le temps de m’écarter. Ensuite elle s’est approchée des cerbères et leur a annoncé qu’elle était la nouvelle patronne, mais qu’ils étaient libres de démissionner. Ils ont pas bronché. Le changement de direction paraissait pas les troubler.

-         Faudra condamner la pièce et l’accès.

Elle a dit ça en passant la porte sans un regard en arrière pour feu son père, dont j’avais des morceaux dans les cheveux. On l’a tous suivie. Je suis allé faire un brin de toilette dans la chambre que m’avait fait préparer « la trique ». Il s’était pas foutu d’ma gueule. Et il m’avait mis à disposition une garde-robe grande classe. Sa fille m’a rejoint un peu plus tard.

-         Merci JJ.

-         J’ai rien fait ma jolie.

-         Plus que tu crois… Combien tu veux ?

-         Pour m’être fait avoir par une femme de chambre et par le coup de l’accolade ?... C’est la maison qui régale, va !

-         Alors combien pour ton silence ?

-         Arrête…

-         JJ… j’y tiens.

-         D’abord, t’arrêtes de m’appeler JJ. Mon nom c’est Jérôme.

-         OK Jérôme. Et… ?

-         Je peux garder la chambre ? Ton père il avait dit…

-         Tout c’que tu veux Jérôme !

Elle a eu un rire qui a fait briller ses yeux un instant. Un court instant. Mais tout n’était peut-être pas perdu pour elle.

 

J’ai voulu inviter la soubrette pas commode à partager un verre, mais elle m’a gentiment envoyé chier. Assez peu gentiment, d’ailleurs, en fait. Du coup je me suis bourré la gueule tout seul. J’avais mangé trop d’olives et de cacahuètes pour pouvoir dîner après. Je suis retourné à ma chambre et je me suis affalé sur le tapis dans l’entrée, aussi moelleux et plus doux que le canapé de mon bureau qui me sert de plumard.

Y a pas à dire, l’hôtellerie de luxe, ça se connaît, hein… question confort, ça se pose là.

 

 

 

J’ai doublé mon « J » en clin d’œil discret à un simple « J. » que je vous invite à aller découvrir par là si vous ne le connaissez pas déjà.

 

 

 

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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 01:41


J’ai pas toujours eu que des fréquentations très recommandables, faut reconnaître. Alors c’est vrai que quand on m’appelle pour me demander un service au nom d’une « amitié passée », c’est le plus souvent quelqu’un avec qui je suis en dette qui se rappelle à mon bon souvenir. Et avec un passé de flic alcoolo recyclé en privé, il va sans dire que j’ai un carnet d’adresses qui n’a rien à envier au gratin de la pègre. Mais là, c’était rien moins que le Directeur du Château d’Isergny qui faisait appel à mes services alors j’avais pas hésité trop longtemps avant d’aller voir ce qu’il voulait. Je l’avais connu, il se faisait encore appeler Hervé « la trique » Mougin. Il était devenu Monsieur Hervé de Mougin le jour où il avait décidé, sur les conseils d’un juge d’instruction pas très net, de troquer ses hôtels de passe contre un 4 étoiles et le proxénétisme contre la direction d’un hôtel de luxe. Le maquereautage et la location de chambres à l’heure avaient dû foutrement bien rapporter, parce qu’avec la monnaie il avait même pu se payer une particule.

Mais tu peux te draper de tous les artifices de respectabilité que tu veux, un truand reste un truand et y a que sur l’étiquette que la trique avait disparu. Dans les faits, on racontait qu’il la maniait toujours aussi volontiers et qu’il continuait de semer des boiteux sur son chemin. Son truc, c’était les genoux. Moi j’avais pas de raison de craindre pour les miens et comme j’étais pas vraiment un habitué de l’hôtellerie de luxe, j’ai saisi l’occasion pour aller faire un saut dans son château. Et puis ça me coûtait rien d’aller au moins voir ce qu’il voulait.

En arrivant dans le parc, j’ai pas pu m’empêcher d’être impressionné. Je savais que l’endroit serait classe, mais alors là ! Du coup je me suis dit que j’aurais peut-être dû faire un effort pour mes fringues, parce qu’avec mon falzar usé et ma veste rapiécée j’allais forcément faire tache. Mais de toute façon, même sapé comme un milord, dans ce genre d’endroit où t’oses pas péter au lit de peur qu’un laquais vienne t’éventer, je me serais sans doute pas senti plus à ma place. Alors j’ai pris mon air de celui à qui on la fait pas, j’ai évité de m’extasier devant la taille du lustre dans le hall et je suis allé droit vers la réception comme si j’allais voir la gardienne de mon immeuble.

Je trouvais bien que le gars me regardait un peu de travers, mais je me suis pas laissé démonter :

-          Salut Nestor, je viens voir Hervé. J’veux dire le Directeur. Il m’attend.

-          Vous devez être « JJ » ?

Putain ! Déjà je déteste qu’on m’appelle JJ – un truc de truand, ça, de filer des surnoms à la con à tout le monde ! – mais alors en plus me le prendre dans les dents par un Nestor revanchard… merde. Je l’avais pas volée, mais quand même.

-          Jérôme, oui, c’est ça.

-          Monsieur de Mougin vous attend au petit salon, Pénélope va vous conduire.

Là, comme sortie de nulle part, une jolie potiche au visage affable et à l’allure d’hôtesse de l’air sexy m’a servi un large sourire figé et du « par ici si vous voulez bien monsieur ». Je voulais bien, oui. J’apercevais déjà Hervé « la trique » au fond de la pièce mais apparemment Pénélope devait me conduire. Je me demandais s’il allait falloir que je lui donne un pourboire, mais le temps qu’Hervé me donne l’accolade grand prince que les truands affectionnent autant que les surnoms ridicules, elle avait disparu. J’en ai déduit que non.

-          Ah ! JJ !… ça fait plaisir de te revoir ! ça fait combien… ?

-          Ça dépend, t’es sorti quand, de taule, déjà ?

-          Ah ah ah ! Tu changeras jamais, hein !

J’ai ri de bon cœur avec lui, même si je ne voyais pas bien ce qu’il y avait de drôle, mais j’avais encore besoin de mes genoux et la présence de deux gros types silencieux et apparemment inutiles derrière lui me donnait aussi plutôt envie d’être de compagnie agréable.

-          Alors Hervé, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

-          Ah non, t’as pas changé, hein ? Toujours boulot boulot !

-          C’est pour ça que tu m’as fait venir… Et tu dois avoir du travail aussi dans un endroit pareil, non ?

-          Tu as vu ça ? Ça t’a une sacrée gueule, hein ?

-          Sûr, ça en jette ! Les affaires marchent bien ?

-          Ah ça ! J’vais t’dire un truc : avec le sexe et la drogue, si y a bien un secteur sûr, c’est le luxe. Et souvent les trois marchent ensemble. Mais tu gardes ça pour toi.

On en était déjà aux confidences. Deux vieux potes. Alors que notre dernière rencontre remontait à sa conditionnelle. Bon, y avait bien eu cette fois où il m’avait fourni un alibi pour une sombre histoire d’abus de pouvoir supposé, mais on ne s’était pas croisés, les choses s’étaient faites par intermédiaires. J’ai respecté les quelques secondes qui s’imposent après un tel moment de connivence et j’ai repris :

-          Qu’est-ce qui peut bien te faire du souci dans un tel endroit ?

-          Ah ! JJ… derrière les dorures tout n’est pas si rose, tu sais, faut pas croire…

J’ai essayé de prendre mon air d’oie blanche, mais il commençait à m’agacer un brin… n’étaient les deux molosses j’aurais pu lui demander d’arrêter son cirque et d’en venir au fait. Au lieu de ça j’ai enchaîné poliment :

-          Allons bon ! C’est vrai ? Raconte…

-          Ah… C’est délicat, tu sais.

Là, j’ai pris mon air conscient de la gravité de la situation et je me suis légèrement penché en avant, vers lui, pour lui montrer comme j’étais prêt à tout entendre.

-          Faudra pas que ça sorte d’ici, hein mon JJ ?

« Mon » JJ. Je n’étais plus son pote, j’étais devenu son frère. Il me témoignait sa grande confiance et je ne pouvais qu’opiner gravement pour lui montrer ma gratitude. Tout ce cinéma me gonflait. On savait très bien tous les deux qu’on se tenait l’un l’autre par les couilles et qu’y en avait pas un qui pouvait se permettre de faire une crasse à l’autre, mais il fallait malgré tout qu’il nous joue tout le décorum. Les truands… Il s’est renfoncé dans son fauteuil et a fait mine de jeter un œil autour de lui pour vérifier qu’aucune oreille indiscrète ne traînait :

-          J’ai un client qui a disparu.

-          …

-          …

-          Comment ça disparu ?

-          Comme je te le dis, mon JJ. Disparu.

-          Disparu ?

-          Un jour il était là et le lendemain, pfuit. Disparu.

-          Ben c’est pas normal, ça, pour un client ?

-          Sans payer ?

-          Ben… je sais pas le prix des chambres, mais…

-          Non non non. Il est parti sans payer et sans emporter ses affaires.

-          Ah… et c’est arrivé quand ?

-          Ce matin.

-          Ce matin ?

-          Ce matin.

-          Il était là hier soir et plus ce matin ?

-          C’est ça.

-          Et il peut pas être juste parti en balade ?

-          Sans petit déjeuner ?

-          …

-          …

-          Bon. Y a une raison particulière pour que tu t’inquiètes à… 11 heures de la disparition d’un type – adulte ?... adulte – juste parce qu’il a raté son petit déjeuner ?

-          Tu sais JJ, dans un établissement comme…

-          Arrête ton char, c’est bon Hervé. C’est moi, là, je suis pas un espion à la solde du Gault et Millau ou du Michelin !

Les deux gros se sont avancés un peu, il les a stoppés d’un geste à peine perceptible. Ça c’était la classe, quand même. Il s’est de nouveau penché vers moi et il est enfin entré dans le vif du sujet.

-          Le type, il a pas vraiment disparu tout seul. Il a demandé une fille hier soir.

-          Ah ! Le décor a changé, mais les affaires continuent ?

-          JJ, non ! Tu me blesses, là ! Ça n’a rien à voir !

-          Passons. Donc tu lui as envoyé une fille ?

-          Oui. Vers 23 heures.

-          Et ?

-          Et… je suppose qu’ils ont…

-          Oui, non, ça je m’en fous. La fille est repartie ?

-          Personne ne l’a vue.

-          Et le type non plus ?

-          Non.

-          La fille a pu repartir sans qu’on la voie ?

-          Elle aurait pu, éventuellement, mais c’est peu probable. Et surtout elle aurait dû m’appeler ce matin pour dire que tout allait bien.

-          Allons bon ! Si c’est pas mignon, ça, un proxo qui se soucie des conditions de travail de ses gagneuses ! T’as pas plus solide ?

-          …

-          Hmm ?

-          C’est ma fille.

-          Pardon ?

-          C’est ma…

-          Oui oui, j’ai entendu, oui. Putain tu maquereautes ta propre fille ?

-          C’est pas ça JJ… Tu comprends pas…

-          Non. Je comprends pas, non. Cherche même pas à m’expliquer… Bon. Elle a pas pu simplement se barrer avec le miché ?

-          On voit que t’as pas vu sa tronche ! Et je t’ai dit, il a laissé ses affaires. Et puis y a autre chose…

-          Ta mère était de la partie ?

-          Arrête JJ…

-          …

-          Le type avait déposé quelque chose au coffre.

-          Quoi donc ?

-          Une mallette.

-          Et ?

-          Disparue aussi.

J’avais donc un homme, une pute et une mallette disparus depuis moins de douze heures dans un hôtel de luxe et un client en qui je n’avais aucune confiance. J’étais pas bien sûr que l’affaire m’intéressait vraiment, mais j’étais encore moins sûr de pouvoir me permettre de la refuser. L’air de rien les deux molosses s’étaient un peu rapprochés, juste de quoi m’impressionner. Alors bon… J’ai accepté de m’en occuper, mais j’ai essayé d’en tirer le maximum :

-          Bon, OK, mais il va falloir que je puisse rester dans l’hôtel, tu comprends ? Discrètement. Je veux dire qu’il faudrait que j’aie l’air d’un client, quoi. Tu crois que c’est possible de me…

-          Tu auras une chambre dans 10 minutes.

Il a fait un geste et un des cerbères est parti vers la réception. Quelle classe, ça, quand même.

-          Ah oui, mais là j’ai rien à me mettre et…

-          On s’en occupe. Je ne veux pas que tu perdes du temps.

-          OK… Je pourrai aller au bar, au restaurant… ?

-          Partout où ce sera nécessaire, JJ.

-          Et le room service… ?

-          N’abuse pas, JJ.

-          OK.

-          Retrouve cette mallette, JJ.

-          Et… ta fille ?

-          Et ma fille, bien sûr.

 

 

 

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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 12:00


Le premier épisode,
c'est là .


 

J’avais déjà un bon gros tas de volailles mortes et toujours pas l’ombre d’une idée quand un pigeon est venu se poser sur les cages. Puis un deuxième. Et un troisième. J’ai regardé Nina qui m’a répondu en haussant les épaules :

-          Ça doit être les derniers qu’il a lâchés.

-          Mais il les lâche d’où ?

-          J’en sais rien, moi.

-          Et il en lâche souvent ?

-          Tout le temps. Il est jamais là. Il emmène ses pigeons je ne sais où et il revient les attendre. Il fait que ça tout le temps.

Je comprenais de moins en moins comment la jolie Nina avait pu s’amouracher de ce type. Et l’aimer encore, qui plus est. Les femmes resteraient probablement toujours un mystère pour moi. Mais pour le moment c’était les secrets des volatiles que j’avais besoin de percer. Une chance, les bestioles étaient pas farouches et j’ai pu en attraper une, au prix d’à peine quelques coups de bec timides. Mais ni Nina ni moi ne savions comment nous y prendre pour défaire la bague. Les bagues : il y en avait deux, une petite et une plus grosse. Nina reconnaissait la petite, mais n’avait aucune idée de ce qu’était la grosse. On a bataillé un moment pour réussir à les détacher et j’ai compris le pourquoi des pattes coupées quand j’ai eu moi-même envie d’arracher celle de mon pigeon. Mais je voulais pas passer pour une brute aux yeux de Nina. Quand on a finalement réussi, on s’est aperçu qu’il n’y avait qu’un numéro de téléphone, que Nina ne connaissait pas, sur la petite bague. La plus grosse semblait être un genre d’étui. Qui a commencé lui aussi par me résister quand j’ai essayé de comprendre comment il s’ouvrait, mais je me sentais moins tenu de m’faire passer pour un tendre alors je l’ai éclaté d’un coup de poing. Et parmi les petits éclats de plastique s’est répandue une fine poudre blanche. Nina m’a regardé d’un air perplexe. Je savais pas quoi en penser. J’ai demandé :

-          T’as pas idée de c’que c’est ?

-         

Même air perplexe, sourcils un peu plus relevés. J’ai trempé mon doigt dans la poudre et j’ai goûté par acquis de conscience, mais je savais déjà :

-          Héroïne.

-          Hein ?

-          Héroïne.

-          Comment ça ?

-          Ben… la poudre, là, c’est de l’héroïne.

-          Ben non.

-          Ben si.

-          Ben qu’est-ce qu’elle fait à la patte d’un pigeon de mon…

-         

-          Merde.

-          Ouais.

-          Tu crois que… ?

J’ai senti venir une nouvelle embrassade en voyant son menton commencer à trembler, mais elle s’est reprise assez vite :

-          C’est pas possible…

-         

-          Qu’est-ce que t’en penses ?

-          Rien pour le moment. Je vais passer deux trois coups de fil et je reviens, OK ?

J’ai appelé les copains des stups et je leur ai demandé si le marché de l’héro était toujours aux mains du vieux Sam et sa clique. Ils m’ont expliqué qu’une grosse part du marché avait été raflée par un nouveau réseau qui transitait par l’Espagne. Apparemment les gars de Sam étaient presque tous disposés à jouer les indics pour faire tomber la concurrence et calmer Sam qui fulminait et commençait à menacer sérieusement ses troupes, mais personne savait rien sur rien. Un mystère. Le passage de la frontière espagnole avec la came relevait du miracle.

Moi j’avais mon idée. J’en connaissais un qu’allait tomber de haut en apprenant c’que traficotait son couillon de gendre colombo-bidule ! Je suis retourné chez Nina et je l’ai trouvée pâle et au bord de l’évanouissement. Elle m’a conduit de nouveau sur le toit et m’a montré une cage dans laquelle un pigeon roucoulait peinard. Je me suis approché et j’ai vu qu’il avait un truc accroché à sa patte :

-          Encore un qu’est revenu ?

Elle a hoché la tête. J’ai continué :

-          Y en a eu beaucoup ?

-          Seulement deux… celui-là et…

-          Merde ! T’as vu… ?!

Oui, elle avait vu. C’est pour ça qu’elle avait l’air d’avoir vu un fantôme. Ce putain de pigeon avait un œil accroché à sa patte. Un putain d’œil humain !

-          Merde… et t’as dit qu’y en avait un autre ?

-          Oui.

Elle m’a montré le pigeon en question. Il avait une bague à la patte. En or.

-          C’est…

-          Son alliance, oui. Y avait ça avec.

Elle m’a tendu un petit bout de papier en même temps qu’elle s’est remise à pleurer. Je l’ai reprise dans mes bras, mais j’étais moins à ce que je faisais et j’ai lu en même temps le message. Illisible en fait. Il était rédigé en mauvais espagnol ou, pour être exact, en mauvaise imitation d’espagnol. A peine assez bonne pour convaincre Nina qu’en parlait pas un mot. Je lui ai expliqué le trafic probable auquel se livrait feu son couillon de mari. Elle a pâli encore un peu, j’aurais pas cru ça possible. Et sa réaction m’a étonné :

-          C’est ses fournisseurs espagnols qui l’ont tué.

-          Ben en fait, tu sais, le message…

-          Faut surtout pas que Papa apprenne ça.

-          Qu’il est mort ?

-          Qu’il trafiquait sur son terrain !

-          Tu vas pas prévenir la police ?

-          Pour qu’on me croie complice pour la came et que Papa m’en veuille à mort d’avoir installé la concurrence au sein de la famille ? Ben voyons ! Dis rien, je t’en supplie. T’as qu’à dire à Papa qu’il est juste parti avec une autre ou n’importe quoi… S’il te plaît !

Elle a su user d’arguments convaincants en se recollant contre moi. Et de toute façon j’étais pas dupe. C’est le vieux Sam qu’avait compris le manège du couillon de gendre et qui l’avait fait éliminer. Mais il voulait surtout pas que sa Nina sache que c’était lui. C’est pour ça qu’il m’avait confié l’affaire. Pas pour que j’enquête, mais seulement pour que sa fille pense pas une seconde qu’il avait quoi que ce soit à voir dans cette histoire.

J’ai téléphoné au vieux pour lui faire mon rapport :

-          C’est réglé, Sam.

-          Ah ! JJ… je savais que tu m’arrangerais ça.

-          Tu avais mâché l’boulot, faut dire…

-          Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Ah ! Mon JJ… Je te fais livrer une petite indemnisation à ton bureau dans la journée, d’accord ? Tu es un bon garçon, tu sais ? C’est toi qu’elle aurait dû épouser, ma Nina.

J’avais pas voyagé des masses, dans cette histoire de colombo-machin, mais je m’étais bien fait balader et comme pigeon, je me posais là.

 


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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 11:58


Petite nouvelle en deux épisodes écrites avec une contrainte de genre (Polar) et un thème : Pigeons voyageurs.


 

J’étais pas trop sûr que c’était une si bonne idée d’aller voir le vieux Sam en prison. Y aurait une trace de ma venue et j’étais prêt à parier que ce qu’il avait de si important à me demander allait être du genre à flirter avec l’illégalité. Mais j’étais toujours plus ou moins en dette avec lui depuis qu’il avait sauvé ma licence de privé.

-         Ah ! JJ ! Tu es venu !

Je détestais qu’il m’appelle JJ. Mon nom c’était Jérôme et j’avais aucun besoin d’un surnom aussi ridicule. JJ… ça faisait « Ginette ». J’aurais pu le tuer rien que pour ça. Sauf qu’on tue pas le vieux Sam quand on veut pas mourir soi-même. Alors je me suis contenté de lui sourire poliment.

-         Bien sûr que je suis venu, Sam. Alors, comment ça se passe, ici ?

-         Oh… ça va, ça va. Tu sais, à mon âge, hein, j’attends juste que le temps passe.

Je sais pas si c’est pour moi qu’il disait ça ou pour les oreilles qui traînaient, mais il était de notoriété publique qu’il dirigeait toujours la plupart de ses affaires depuis sa cellule.

-         Alors Sam, dis-moi, qu’est-ce que j’peux faire pour toi ?

-         Ah, JJ… c’est mon gendre…

-         Celui qui t’a balancé ?

-         Ce fils de pute, oui.

-         T’aurais pas dû menacer d’le tuer !

-         Mais il savait bien que je l’aurais pas fait ! Ma Nina est folle de ce couillon !

-         Mouais… passons. Alors, qu’est-ce qui lui arrive ?

-         Il a disparu.

-         Et t’as quelque chose à voir là-dedans ?

-         Non ! Que veux-tu que je fasse, d’ici, mon pauvre… Et à mon âge en plus…

Il recommençait son numéro. Il devait s’entraîner souvent, il était bon. J’ai poursuivi :

-         Ben qu’est-ce que ça peut t’faire alors ?

-         C’est ma Nina. Elle m’a appelé en larmes… Ah ! ça m’a crevé le cœur, JJ, tu sais ? Ma pauvre Nina… Elle veut que je l’aide à le retrouver, son couillon.

-         Elle a pas prévenu la police ?

-         Si, mais tu les connais, hein… Ils disent que pour un homme adulte et quelques pigeons crevés ils vont pas ouvrir une enquête.

-         Ouais, en même temps… il a pas pu juste se tailler ?

-         Il aurait pu laisser sa femme, mais pas ses pigeons.

-         C’est quoi c’t’histoire de pigeons ?

-         Ce couillon est colombophile.

-         Hein ?

-         Colombophile.

-         Ça veut dire qu’il est sexuellement attiré par Columbo ? Hé hé…

-         T’es con. Il élève des pigeons.

-        

-         Ben oui, me regarde pas comme ça ! C’est pas moi qui l’ai épousé, hein, et Dieu sait si j’ai essayé d’la dissuader, ma Nina !

-         Des pigeons ?

-         Des pigeons.

-         Et il leur apprend à éviter les bus ?

-         Mais non, c’est des pigeons voyageurs.

-         Tu déconnes ?

-         Même pas !

Je regrettais pas d’être allé le voir, le vieux Sam, finalement. D’une, son affaire était a priori complètement légale – même si l’argent avec lequel il proposait de me payer était tout ce qu’il y a de plus sale – et de deux j’étais pas opposé à l’idée de travailler pour les beaux yeux de Nina. Le fait de la savoir mariée à un colombo-machin-chose la rendait bien un peu moins sexy, mais on a tous nos petits défauts.

Le gendre, le vieux Sam le détestait. Il prétendait que c’était parce qu’il était stupide – ce qui était vrai – mais je pense que c’était surtout parce qu’il était honnête et avait toujours refusé de mouiller dans les combines du beau-père. Il n’avait dû son salut qu’à l’amour incompréhensible que lui portait Nina et celui que vouait Sam à sa fille.

Nina. Même les yeux rougis et gonflés par les pleurs, elle était jolie. Elle m’est littéralement tombée dans les bras quand elle m’a reconnu. En larmes, à se lamenter sur son pauvre couillon de colombo-truc qu’avait disparu. A elle aussi j’ai demandé s’il avait pas simplement pu partir, mais elle a répondu comme son paternel :

-         Il aurait pu me laisser moi, mais pas ses pigeons ! Et viens voir un peu si ça te fait penser à un mari volage…

Je l’ai suivie sur le toit et j’ai découvert là-haut un spectacle aussi surprenant qu’écœurant. Des dizaines de pigeons étaient disséminés ici et là, par terre et dans les cages restées ouvertes et le sol était couvert de sang.

-         Ça saigne tant que ça un pigeon ?

J’ai compris ma maladresse quand elle s’est remise à sangloter en criant :

-         Tu veux dire qu’ils l’ont… ils l’ont…

-         Non, non ! Je veux rien dire du tout.

J’en profitai pour la serrer de nouveau dans mes bras, ses seins lourds contre ma poitrine, et c’est à ce moment là que je me suis aperçu qu’il manquait une patte à tous les pigeons. Et nulle part je ne voyais de pattes orphelines. Elles avaient disparu. Envolées, si j’puis dire. J’ai pensé à un genre de rite vaudou ou un truc comme ça, mais en me souvenant de la tronche du gendre et de sa colombophilie, je m’suis dit que ça collait pas. J’ai demandé à Nina si elle avait une idée de ce que ça pouvait signifier et elle m’a expliqué que chaque pigeon avait à la patte une bague avec l’adresse et le téléphone de son propriétaire, au cas où quelqu’un en trouverait un égaré. C’était les pattes baguées qui avaient été coupées. Je voyais pas bien ce que le tueur de pigeons pourrait faire de dizaines de bagues avec les coordonnées du couillon, mais ça rendait l’affaire effectivement louche.

J’ai proposé à Nina de l’aider à nettoyer le merdier – le fientier ? – ce qui me donnerait un peu de temps pour réfléchir à la meilleure façon de démarrer cette enquête.



                                                                                              La suite, ici.


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