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27 juin 2009 6 27 /06 /juin /2009 18:57

Au village, tout le monde l’aimait Mamadou.

Mamadou, il était né ici et il avait jamais voulu partir. Même jeune-homme quand il a commencé à courir les filles, il est toujours resté au village. C’était un débrouillard, Mamadou. Alors il avait vite trouvé des tas de combines pour s’acheter d’abord un vélo, puis une mobylette, puis une petite voiture et enfin une camionnette, ce qui fait qu’il avait toujours pu sillonner la région pour trouver tout ce qui lui manquait au village. Du coup il avait jamais eu besoin de partir. Et puis il était devenu un peu comme un genre d’épicier. Tout ce qu’on n’arrivait pas à trouver facilement ici ou au marché, il nous le dégotait ailleurs, Mamadou.

Une fois, il avait rapporté un générateur électrique. Comme ça on avait pu éclairer un peu les chemins et quelques maisons. On gardait tous toujours quand même lampe torche ou bougie et briquet, parce que ça sautait souvent, mais c’était bien agréable. Et un jour, Mamadou, il avait ramené un poste de télévision. Au début il marchait pas très bien, mais tout le monde avait redoublé d’efforts et d’ingéniosité et on avait réussi à bricoler un genre d’antenne et pour finir on voyait à peu près bien l’image. Du coup, les grands soirs, tout le village et parfois même les villages voisins se réunissaient devant chez Mamadou et on regardait la télévision tous ensemble. C’était drôlement sympathique.

Et puis il y a eu ce fameux jour… une panne de courant comme il en arrivait souvent, mais disons que celle-ci est un peu plus mal tombée que les autres. A peine l’image a-t-elle disparu de l’écran que la cohue a éclaté. Hommes, femmes, enfants, tout le monde huait, pestait, menaçait… personne ne sait exactement ce qui s’est passé, mais quand le courant est revenu Mamadou avait la tête encastrée dans le poste de télévision.

Du coup on n’a jamais vu la fin et on a mis un temps fou à savoir si oui ou non il avait marqué. La coupure avait eu lieu le 31 mai 2002. France-Sénégal, ouverture du Mondial, 29ème minute de jeu, Diop avait la balle et se dirigeait vers le but français…

 

 

 

Variation autour du thème de la panne de courant proposé la semaine dernière par les défiants du samedi.

 

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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 22:04
 

Lors d'une panne de courant ma mère, enceinte de sept mois, a chu dans les escaliers et a dévalé cul par-dessus tête soixante-douze marches et deux paliers. Après que trois chirurgiens et six infirmières se sont acharnés sur elles pendant treize heures, j'ai été sauvé mais elle non.

J'ai été placé en couveuse et sous respirateur, lequel a cessé de fonctionner pendant trente-sept minutes en raison d'une nouvelle panne de courant au terme de laquelle les médecins ont déclaré qu'ils ne seraient pas étonnés que j'en garde quelques séquelles.

Mon père, qui m'en a toujours un peu voulu pour le décès de ma mère, m'a néanmoins élevé quasiment de la même façon que mes cinq frères et soeurs, même si j'ai vite remarqué que j'étais de corvée de vaisselle cent-quatre-vingt-trois jours sur trois-cent-soixante-cinq alors que, si on compte bien, ç'aurait dû être beaucoup moins vu qu'on était six.

Un jour que, pour la huitième fois consécutive, c'était mon tour de débarrasser la table, j'ai été surpris par une coupure de courant alors que je m'acheminais, chargé d'une haute pile de quatorze assiettes, vers la cuisine. Le pied d'un de mes frères, à moins que ce ne fût celui de mon père, s'est malencontreusement glissé devant les miens, provoquant ma chute ainsi que celle de mes assiettes sales. Jouant de malchance, il a fallu que je les fasse tomber sur les douze verres posés sur la table et rien ne fut sauvé dans l'accident. Pas même mon oeil gauche.

J'avais espéré que cette nouvelle tare me vaudrait au moins un nouveau sobriquet, mais non. Toute la famille continua de m'appeler « tête d'ampoule » alors que, outre les circonstances amusantes dans lesquelles j'avais perdu une partie de mes facultés mentales, ce surnom me rappelait aussi douloureusement le décès de ma mère.

En revanche, l'incident me valut une nouvelle punition et je fus expédié en pension, à quatre-cent-cinquante kilomètres de la maison. Là, je suis vite devenu la tête de turc des cent-vingt-neuf autres pensionnaires, mais au moins ont-ils eu le bon sens de me surnommer « oeil de lynx ».

J'étais plutôt bien intégré, jusqu'au fameux jour de la boum. J'étais secrètement amoureux de la belle Margot, dont je m'amusais à compter les tâches de rousseur en classe et, rien que sur le visage, elle en avait quatre-vingt-onze. A la boum, les copains m'ont dit qu'elle était d'accord pour que je l'embrasse alors, prenant mon courage à deux mains, je me suis dirigé vers elle, quand une panne de courant nous a plongés dans le noir. J'ai voulu profiter de l'obscurité pour mener à bien mon entreprise malgré ma gêne et mon embarras, mais, quand la lumière est revenue, je fus surpris tâtant les miches replètes de Madame Mongerin et je préfère ne pas évoquer l'endroit où ma langue s'agitait en quête d'un baiser de la jolie Margot.

On me surnomma alors « déviant sexuel juvénile » et je fus expédié dans un établissement spécialisé où, au terme de neuf séances avec un docteur, il fut décidé que je resterais enfermé pendant trente-six mois. Au cours du trente-quatrième survint une panne de courant pendant laquelle je voulus aider en brûlant quelques allumettes. Un mauvais courant d'air entraîna l'accident bête et l'ensemble du bâtiment brûla, ainsi qu'une poignée de pensionnaires et médecins, au nombre de vingt-trois. Il fut alors décidé que mon séjour serait prolongé jusqu'à ma majorité.

Il devait également m'être administré un nouveau traitement à base de chocs électriques dans mon cerveau, mais de nombreuses coupures de courant ont mis à mal cette tentative et pour finir je n'en ai bénéficié que seize fois au lieu des quarante-huit prévues initialement et je fus relâché, plus par dépit, je crois, que par bon sens.

A peine dehors je décidai de me prendre en main pour réussir ma vie et j'allai voir le travailleur social qui devait m'aider. Il m'offrit une boisson au distributeur et, alors qu'il attendait la sienne, une panne de courant stoppa net la machine. Désireux de bien faire j'essayai de lui obtenir néanmoins sa boisson et, alors que j'avais une main dans la machine et l'autre en appui sur son bras, le courant fut rétabli et je fus traversé d'une décharge qui ne me fit ni chaud ni froid mais le tua, lui, sur le coup.

J'ai été arrêté et jeté en prison. Mon procès dura vingt-deux jours au terme desquels je fus reconnu coupable à l'unanimité des douze jurés et condamné à mort. Le jour de mon exécution, alors que j'étais ficelé à la chaise électrique, une panne de courant me sauva la vie et j'obtins une grâce exceptionnelle.

Ce jour-là, j'ai décidé de mettre à profit la chance qui m'était donnée et d'apprendre le métier d'électricien.




 

Ecrit pour le Défi du samedi sur le thème de la panne de courant avec pour contrainte d'inclure au moins dix nombres.


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22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 21:19
 

Dans le petit boudoir de Mademoiselle, y a que moi qu'a le droit d'aller. C'est parce qu'avant on était un peu comme des soeurs, vu que c'est un peu maman qui nous a élevées toutes les deux. C'était avant que ses parents y disent qu'il fallait faire son éducation.

Après, on a plus eu le droit de jouer ensemble. De toute façon on avait plus le temps. Elle, à cause des leçons avec sa gouvernante ou son précepteur. Moi, à cause de mon travail. Le matin j'aidais au jardin parce que maman elle disait qu'à mon âge c'était bien que je soye dehors. L'après-midi je l'aidais pour le ménage. C'est comme ça que Mademoiselle elle a décidé que y a que moi qui ira dans son boudoir. Comme on avait plus le droit de se voir, elle a dit que c'est que moi qui fera le ménage. Comme ça on avait quand même comme une cachette pour se voir un peu.

Sauf qu'en vrai on se voyait presque jamais, parce que les heures de ménage c'était plutôt les heures où elle était pas là. Au début, on se laissait des petits cadeaux. Elle elle me faisait des jolis dessins où elle écrivait des choses que je savais pas lire mais je reconnaissais quand même mon nom et moi, je lui apportais ses gâteaux préférés que maman faisait. Mais petit à petit il devenait triste son boudoir. Au début c'était tout joli. Elle avait tout le temps des fleurs et des jouets partout. Après y a plus eu de fleurs. Elle a mis un gros rideau sur la fenêtre. Elle laissait traîner partout des jouets tout abîmés et des livres déchirés. Même une fois j'ai trouvé une poupée qu'elle avait cassée exprès. Elle lui avait tout coupé les cheveux, arraché un bras et crevé les yeux. Et elle lui avait planté une épingle à chapeau dans le ventre. Ça m'a rendue triste parce que je savais qu'elle l'aimait drôlement, cette poupée. Elle la gardait toujours avec elle quand elle venait jouer avec moi avant.

Et puis y a que moi qu'a le droit d'y aller, dans son boudoir, alors que normalement c'est là qu'on se dit des secrets avec ses amies. Moi, avec la fille du chauffeur et des fois le fils du jardinier, j'ai mon boudoir dans la cabane à outils au fond du parc. On rigole drôlement.

Mademoiselle elle rigole jamais.

Elle a arrêté de manger mes gâteaux. Au début elle voulait me faire croire, mais je les retrouvais dans sa poubelle. Après elle les laissait juste là où je les avais posés. Alors j'ai pensé qu'elle aimerait autre chose, mais non. Elle a arrêté de manger tout ce que j'apportais.

Quand on la voit passer, on dirait comme un fantôme. Moi j'ai grandi et grossi et je ressemble plus du tout à comment j'étais quand on se retrouvait toutes les deux dans les cuisines pour le goûter. Elle, on dirait qu'elle est encore plus petite et plus maigre. On dirait que bientôt on la verra plus.

Je sais pas si c'est parce que ses parents la regardent pas qu'elle disparaît, ou si c'est parce qu'elle disparaît que ses parents la regardent pas.



 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires avec l'incipit obligatoire : « Dans le petit boudoir de Mademoiselle ».


 

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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 00:01
 

Au début, avec Lucien, on n'était pas complètement mécontent quand le patron nous a comme qui dirait mis sur la touche. Pas qu'on n'aime pas le boulot, faut pas croire, mais c'est vrai que ces derniers temps on n'avait pas bien le vent en poupe et quand y nous a demandé comme ça si ça nous ferait rien de nous faire oublier un peu, on s'est dit que des vacances nous feraient pas de mal.

Le Lucien il a sa vieille Maman qu'a plus sa tête ni ses dents, mais qu'a toujours une jolie bicoque à la campagne, alors on y est allé se mettre au vert un moment. Quand on y a dit au patron où c'est qu'il pourrait nous trouver, il nous a répondu comme ça qu'il espérait que le temps, lui, au moins, on réussirait à le tuer. Les gars se sont marrés comme des baleines, mais avec Lucien on n'en menait pas large parce que sous ses airs de rigolard, le patron il peut se montrer intraitable avec son personnel et faut bien dire ce qui est, nos derniers coups, avec Lucien, on les avait foirés.

Alors on est donc parti chez la mère à Lucien pour se ressourcer, comme qui dirait.

J'ai vite senti que ça allait pas être tout à fait comme on avait prévu. Déjà, toute folle et édentée qu'elle était, la mère à Lucien, elle en était pas moins fermement décidée à nous rendre chaque instant passé dans sa turne parfaitement insupportable. Elle parlait en permanence. Jour et nuit. Comme elle savait pas trop bien qui on était, on lui a fait croire qu'on était des infirmiers de la maison de retraite et qu'on serait obligé de l'emmener si elle se taisait pas, mais ça a pas marché.

Les choses se sont encore corsées quand la nièce à Lucien s'est pointée avec son gnard haut comme trois pommes, mais bruyant comme un car de hooligans après une défaite. On a eu beau lui montrer plein de farces amusantes à faire à la vieille, il préférait nous faire des farces à nous.


Quand on s'est retrouvé nez à nez à la cave, Lucien sur le point de découper le moutard à la scie à métaux et moi en train d'étrangler la vieille avec ses bas de contention, on s'est dit qu'on était prêt à reprendre le boulot. Une semaine déjà que le patron nous avait donné personne à dessouder. On tenait plus. Fallait qu'on rentre.





Ce texte clôture (enfin!) ma semaine sans cadavre (quoi, qui a triché ?), mais peut-être pas les aventures de Lucien et son comparse qui avaient eu une première vie ici ici et une deuxième .



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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 13:42


ta voix

ton regard

ta chaleur

tes gestes

tes mots

tes baisers

tes ronflements

ton sourire

tes caresses

ton souffle

tes mains

tes envies

tes yeux

ton linge sale

tes doigts

ta douceur

ton rire

tes ardeurs

ta musique

ton odeur

tes lèvres

tes erreurs

ta vie

ton corps

tes joies

tes douleurs

ta peau

ton amour

tes doutes

ton chant

ton être

 

toi

toi

toi

 

tu me manques

reviens-moi

vite


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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 13:27

Comme en sa prime heure, j'entends

le doux chant de l'ondine

vibrer tout contre ma poitrine

quand se mêlent à l'unisson

nos deux passions

 

C’est à la lecture de ces vers que j’ai su. Il me les avait adressés directement, alors fini de jouer l’oie blanche. On ne se connaissait pas. J’en avais le rose aux joues et le feu au ventre, mais ses poèmes m’étaient bel et bien destinés.

 

J’ai saisi l’invisible et sa taille fluide

m’a tout fait oublier de l’horreur et du vide

et de l'heure avancée.

J’ai saisi l’invisible et je l’ai tant aimé.

 

Tout ça me paraissait trop… beau, trop tôt.  

 

et je bois ce trésor, ton parfum, ce nectar

où logent les envies que nous aurons plus tard

à satisfaire encore

 

… que nous aurons plus tard à satisfaire encore. Envisageait-il de passer de la romance virtuelle à une vraie histoire dans la vraie vie ?

 

si je veux t'épouser, je le ferai d'un geste

si je veux t'embrasser, il suffira d'un mot

 

Trop beau, trop tôt.

 

et puis

dans l'affleurement de ce baiser, déjà vibre ma lippe emprisonnée par deux tendres et juteux délices déjà mes doigts qui t'apprivoisent le cou déjà mon souffle dans ton souffle tient, déjà nous

 

Ouuuuh la la.

 

Quand, à portée de vue, tu ne chanteras plus

nous nous connaîtrons nus, dans le jour

ma reine.

 

Je n’y tenais plus.

Allez, franchement, qui aurait résisté à l’envie de rencontrer cet amoureux-là ? Alors je l’ai invité. Et que de promesses pour cette rencontre…

 

déposer sur tes lèvres

de mon amour la sève

et ma vie et mon rêve

en profession de joie

 

Je le lisais, encore et encore, étonnée, émue à ne plus savoir comment le dire, impatiente de donner corps à cette drôle d’idylle.

 

une étoile si lente à fendre le cosmos

est allée se nicher sous ta paupière close

à côté de ton rêve où le mien s’assoupit

 

dans tes bras je repose et s’achève la nuit.

 

Je n’étais pas sûre d’être à la hauteur de toute la beauté qu’il m’offrait mais l’invitation lancée, plus question de reculer…

 

étrangement
ma vie, ma vie

tout ce désastre me ravit

manque m'en plus que je mesure

de notre amour la démesure

 

Il est venu.

 

On s’est découvert avec l’évidence de ceux qui se sont toujours connus.

Nos corps, nos regards, nos souffles semblaient n’avoir jamais existé que pour s’accorder l’un à l’autre.

On a connu des délices que je ne peux écrire sans en altérer la beauté.

 

Il est reparti.

Il reviendra.

 

je t'offrirai mon bras

pour entrer dans la danse

nouvelle, nouvelle et éternelle

qui toute résistance effacera

 

J’ai bien fait de l’inviter.

 

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18 juin 2009 4 18 /06 /juin /2009 10:41

Une semaine.

Une semaine sans cadavre.

Les gars commençaient à trouver le temps long.

Pas qu’au prétexte qu’on est flic on a forcément une attirance macabre pour la viande froide, mais c’est qu’ici on s’était un peu fait une spécialité dans le crime de sang. Plus par élimination que par vocation, pour dire le vrai, n’empêche qu’au final, il nous en venait des quatre coins du pays, des collègues avec des macchabées encombrants qui voulaient qu’on les aide. Alors une semaine sans le moindre petit bout de meurtre, c’était foutrement inhabituel.

C’est pas tant qu’on s’ennuyait, faut pas croire. On avait toujours bien nos ivrognes à mettre en cellule de dégrisement et l’hiver, on ramassait large, même les pas bourrés, histoire qu’ils passent la nuit au chaud. Et puis y avait les gamins, ceux qu’avaient plus besoin d’aller à l’école qu’en prison, à qui ça faisait jamais de mal qu’on prenne le temps de foutre un peu la trouille… Pour ça, on se servait de Dédé. Dédé, c’est pas le mauvais bougre, c’est même un sacrément fin limier, mais la nature a pas été trop clémente avec lui et, pas rasé, il ferait peur à un régiment entier de légionnaires. Alors quand on attrape un môme, le Dédé il se déguise en crado, il ébouriffe sa tignasse et on le colle au trou pour montrer aux gosses ce qu’ils deviendront s’ils continuent. Nous on se marre et y a des gamins que ça suffit à remettre dans le droit chemin.

Mais faut bien dire ce qui est, tout ça, pour les statistiques, c’est pas bon. Sans cadavre, on n’a pas grand-chose pour faire écran et au bout d’un moment, ça risque de se voir qu’on fait bien gaffe à pas retrouver les sans-papiers qu’il faudrait « reconduire ». A pas mettre la main sur les petites prostituées du boulevard qu’ont déjà bien assez de soucis sans qu’on en rajoute. Même les pilleurs de banques, on n’a plus le cœur à les emmerder. On préfère les vrais méchants. Un assassin, y a quand même moins de risques que ce soit le bon gars qu’a pas de chance.

Alors on n’est pas exactement désœuvré, mais faudrait pas que la situation s’éternise. Le Riton, par exemple, il commence à s’agiter. Riton, c’est notre légiste. Hier, il a craqué, il a sorti une vieille du frigo pour la découper. Elle était morte dans son lit de sa belle mort, comme on dit, à 102 ans. Une chance que personne ait réclamé le corps sinon on aurait pris un sacré savon.

Le seul mort qu’on a eu de toute la semaine, on n’a pas pu le garder. Il nous est venu tout droit d’Angleterre par le tunnel sous la manche. On l’a trouvé à l’arrivée, mais à sa coupe de cheveux il était évident qu’il était de là-bas et vu son état de décomposition, ça faisait pas un pli qu’il était mort bien avant le départ du train. On a donc dû le laisser aux collègues de Scotland Yard, avec interdiction d’y toucher avant de le restituer. Ils sont pointilleux, là-dessus, les grands bretons. Quand ils sont venus le chercher, on en a profité pour proposer un genre d’échange de vues, un partage d’expérience, un coup de main en somme.

Ils étaient pas complètement contre. On a essayé de discuter scène de crime, test ADN, profileur, calibre et test de résidu de poudre, mais ils avaient beau parler un peu français et nous un peu anglais, le vocabulaire technique c’était pas ça.

Alors ils nous ont parlé de Navarro, on leur a parlé de Miss Marple, on s’est engueulé en parlant foot et rugby, réconcilié en buvant une bière belge et ils sont repartis avec leur cadavre. La coopération franco-rosbeef, c’était pas pour cette fois.



Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème de la Grande-Bretagne.

 



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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 01:10
 

Fallait pas regarder par la fenêtre. Surtout que celle-ci donnait sur une autre qui n'existait pas la veille. Dit comme ça ça paraît idiot, mais si on m'avait mise en garde j'en serais pas là...

 

Je m'étais réveillée ni plus ni moins vaseuse que tous les matins, ou disons un peu plus peut-être, mais guère, et comme tous les matins j'avais tiré mon rideau et ouvert la fenêtre. Comme tous les matins j'étais en train de me dire que j'avais pas assez dormi et que la journée allait être longue, et j'espérais que la fraîcheur relative du dehors aurait un effet bénéfique sur la mise en route de mes mécanismes internes. Il n'en fut rien. En revanche, quand mon regard encore tout voilé de restes de sommeil tenaces s'est éclairci, ça m'a fait l'effet d'une douche froide. Disons tiède, plutôt, sans quoi le choc thermique m'aurait probablement paralysée, au lieu de quoi je me suis mise à trépigner et à tourner la tête en tous sens pour voir si quelqu'un d'autre que moi voyait ce que je voyais. Mais non, bien sûr.

Ah ça, quand t'as le malheur de te balader malencontreusement à poil devant ta fenêtre, tu peux être sûre qu'y a toujours un voisin qui, comme par hasard, avait justement choisi ce moment pour s'en griller une sur son balcon juste en face, mais le jour où tu voudrais bien un témoin...

 

J'en croyais pas mes yeux. Là, juste devant moi, tellement près que j'aurais presque pu la toucher en tendant le bras, une fenêtre. Pas de murs autour, pas de trucages apparents, juste une fenêtre, là, sous mes yeux, comme suspendue dans les airs. Et c'est pas tout. C'est qu'elle était ouverte, cette fenêtre. Mais ouverte sur un extérieur qu'était pas du tout mon extérieur à moi de d'habitude. Pas du tout du tout. Au lieu de la rue bruyante et de l'immeuble rouge, cette fenêtre donnait sur un genre de paysage de conte de fée. Il y avait des collines verdoyantes, mais d'un vert que jamais de la vie dans la vraie vie tu trouves dans l'herbe, à moins d'en avoir fumé pas mal avant. Les collines étaient parsemées de tâches de couleurs lumineuses qui étaient autant de fleurs qu'existent sûrement pas, même si je dois confesser de sérieuses lacunes en matière de botanique. En arrière-plan il y avait une cascade d'un bleu presque turquoise dans laquelle on voyait virevolter des genres de poissons volants, même si je ne jurerais pas de l'appartenance des bestioles à la faune marine. Mais là encore, je ne suis pas une spécialiste. Disons qu'en tout cas le fait que ces poiscailles sifflaient comme des pinsons m'a fait douter.

 

Partout où je posais mon regard, je tombais sur un objet ou un personnage insolite. Là un genre de fée scintillante, ici un mini-troll tout vilain mais l'air affable et bonhomme, là encore une licorne qui galopait sans toucher terre. Et puis des espèces de champignons qui gonflaient, gonflaient, et éclataient en laissant échapper des étoiles de toutes les couleurs. Un truc de dingue. Et toujours personne pour voir ça. Pourtant là, ça faisait un moment que j'étais à poil à la fenêtre, pour le coup. Quand l'espèce de nain de jardin rigolard a sauté sur mon rebord de fenêtre en criant, j'ai failli lui retourner une droite direct et l'envoyer dinguer cinq étages plus bas. Il a eu du bol, le nabot. Il s'est mis à jacter à toute vitesse dans une langue super bizarre qui ressemblait à rien et il a bondit d'un coup vers l'autre fenêtre, où il a atterri sur un genre de nuage. Il s'est retourné vers moi l'air de se demander ce que j'attendais. Je devais avoir le même air vu que je me demandais ce qu'il attendait. Alors il s'est mis à me faire des grands gestes assez explicites et j'ai compris qu'il voulait que je le rejoigne.

Je sais pas trop bien ce qui m'a pris, mais j'ai enjambé la fenêtre et j'ai sauté.

 

Son nuage était pas bien grand, je l'ai raté et je me suis rétamée le nez dans l'herbe. J'étais un peu sonnée, et vu d'ici le paysage mirifique était vachement moins mirifique. C'était tout petit, déjà. Et tout plat. Et figé. Et silencieux. Flippant, pour tout dire. Alors j'ai cherché mon espèce de lutin, mais je l'ai pas retrouvé. J'ai levé le nez vers la fenêtre pour voir si je pouvais l'atteindre, et là je me suis aperçue qu'en fait de fenêtre, vu de ce coté, c'était plutôt comme si quelqu'un était en train de replier une moitié du paysage sur l'autre. J'ai vu l'interstice par lequel je pensais être arrivée se réduire progressivement jusqu'à disparaître complètement.

 

Depuis je suis coincée là.

 

 

 

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16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 11:07

Fallait pas regarder par la fenêtre. Surtout que celle-ci donnait sur une autre.

J’aurais dû filer comme je m’apprêtais à le faire, sans me retourner. Un reflet ou un mouvement avait dû capter mon attention et il avait fallu que je jette ce coup d’œil…

Le vis-à-vis n’était pas à proprement parler une surprise, j’habitais ici depuis assez longtemps : en face, la vieille aux oiseaux, qui n’en finissait plus d’inventer des stratagèmes pour faire fuir les pigeons et avait le balcon le plus assidument fréquenté par l’indésirable volaille de tout l’immeuble. Au-dessus la jolie fumeuse avec le bananier décoré d’une guirlande de Noël parfaitement incongrue. Et la ménagère acharnée d’en-dessous, qui semblait ne faire rien d’autre que frotter, récurer, nettoyer du lever du jour au coucher du soleil… Mais sur la gauche, ce couple entre deux âges qui semblait comme figé dans cette pièce au mobilier spartiate, je ne l’avais jamais remarqué. Je n’étais pas du genre à observer le voisinage à l’affut du moindre ragot, mais pour autant je ne m’interdisais pas de voir mes voisins d’en face. Et ceux-là, je ne les avais jamais vus.

Sans savoir pourquoi, quelque chose me gênait dans cette scène dont je n’arrivais pas à détacher mon regard. Je me faisais l’effet d’une voyeuse, mais je n’ai pas bougé quand la femme, dans un lent mouvement un peu mécanique, s’est approchée de sa fenêtre et m’a vue. Ni surprise ni reproche dans son regard, mais une détresse infinie. Elle m’a fixée longuement. Je me sentais affreusement mal à l’aise, sans savoir si c’était d’avoir été surprise en train de l’observer ou de devoir affronter la douleur dans ses yeux. Et, figée dans une attitude presque fantomatique, sans me quitter du regard, elle a clairement articulé les mots « aidez moi ».

L’homme s’est approché à son tour. Il l’a tirée par le bras, sans violence mais fermement et elle a reculé, la détresse remplacée par la résignation sur son visage. Il m’a lancé un regard qui m’a glacée et a fermé fenêtre et volet.

Plus tard dans la journée j’ai saisi ce qui avait attiré mon regard de prime abord : je n’avais jamais vu cette fenêtre autrement que volet clos auparavant. J’ai essayé de chasser l’image de cette femme de mon esprit et surtout essayé de me convaincre que ce que j’avais cru lire sur ses lèvres n’était que le fruit de mon imagination, mais je restai perturbée toute la journée. En rentrant le soir la fenêtre était comme je l’avais toujours vue, close. Je ne l’ai plus jamais vue ouverte depuis. Je n’ai plus jamais vu cette femme. Pas plus que je ne l’ai revu, lui.

Sauf la nuit. Toutes les nuits, où mes rêves sont hantés par cette femme qui n’en finit plus de me demander une aide que je ne lui apporte pas.

 

 

 

Y a kékunkimadi… tu veux une idée ? ok, alors : « Fallait pas regarder par la fenêtre. Surtout que celle-ci donnait sur une autre ».  Et voilà.

 

 

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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 00:01

Au moment où le réveil a sonné, j'ai regretté d'avoir accepté ce voyage.

Ecrasée de chaleur malgré l'heure matinale, j'étais comme collée au matelas par la sueur. Entre le ronron lancinant du ventilateur qui ne servait qu'à brasser un peu d'air chaud et un moustique tenace que je n'avais pas réussi à tuer, je n'avais pour ainsi dire pas dormi.

Je me suis extirpée du lit avec lenteur, comme dans du coton, le moindre de mes gestes nécessitant un effort dans la moiteur de cette chambre d'hôtel miteux.

J'ai essayé de me rafraîchir sous le fin filet d'eau qu'offrait la douche, mais en vain. A peine sèche, j'étais de nouveau humide de sueur. J'ai enfilé une robe légère, noué mes cheveux sur ma nuque et je suis descendue déjeuner.

Je me suis installée au bout d'une grande tablée de touristes fraîchement débarqués avec qui j'ai échangé quelques mots polis et je me suis forcée à manger un peu de pain sec et de beurre rance, que j'ai fait passer avec du mauvais café.

Je n'arrivais toujours pas à comprendre ce qui m'avait poussée à accepter de venir... Dix ans avaient passé et je m'étais juré de ne jamais remettre les pieds ici. Il avait pourtant suffi d'un coup de fil.

J'ai décliné les offres de chauffeurs de taxi plus ou moins autorisés qui se proposaient de m'emmener à peu près n'importe où et je suis partie à pieds.

Dix ans, mais rien n'avait changé. Les routes poussiéreuses, les trottoirs inexistants ou défoncés, les étals de viandes côtoyant ceux de vis, boulons et autres écrous graisseux, la cahute branlante du coiffeur adossée au maquis où l'on n'est jamais sûr de trouver une boisson fraîche... et le bruit, le monde, l'effervescence, malgré le poids écrasant d'un soleil déjà de plomb.

Dix ans, mais je n'avais pas oublié le chemin du commissariat. Je croyais avoir pourtant réussi à tout oublier de cette histoire, mais à peine avais-je entendu l'écho caractéristique quand j'avais reçu l'appel que tout m'était revenu. Notre décision précipitée de partir, la préparation hâtive du voyage, notre arrivée et nos premiers déboires à la douane, qui n'avaient entamé ni notre bonne humeur ni notre soif d'aventure. Et puis ce fameux jour où on était partie chacune de son coté... on devait se retrouver à l'hôtel. Je ne l'ai jamais revue.

Ça avait duré des semaines. Chaque jour je m'étais rendue au commissariat, j'avais raconté mon histoire des centaines de fois, passé des heures, dégoulinante de sueur dans une pièce où il devait faire cinquante degrés, à ne reconnaître personne sur des centaines de mauvaises photos qu'on me montrait, rien. J'avais cru que je ne rentrerais jamais, mais les flics avaient fini par me laisser repartir, en promettant de me contacter s'ils avaient du nouveau.

Dix ans.

La communication avait été très mauvaise, mais j'avais compris qu'ils voulaient que je revienne.


 

 

Ecrit pour le Défi du samedi avec pour consigne d'utiliser l'incipit : « Au moment où le réveil a sonné, j'ai regretté d'avoir accepté ce voyage. » (« La fascination du pire », Florian Zeller)


 

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Published by poupoune - dans Défi du samedi
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