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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 22:56

 

- J’ai un problème d’arythmie. Non, ce n’est pas exactement ça. J’ai plutôt… disons… un problème avec l’arythmie. J’ai besoin… d’un bon rythme. Pour tout. Tout le temps. Comment vous expliquer… ? Dans la rue, par exemple, pour peu que des talons claquent à proximité, il faut je cale mon pas sur le pas de la personne qui les porte. Même quand je n’ai nulle part où aller, c’est plus fort que moi. Le clac-clac sur l’asphalte est comme un appel auquel mes pieds ne peuvent pas résister… Si un robinet goutte dans la cuisine pendant mon repas, ma mastication se fait exactement au rythme du ploc-ploc dans l’évier. Selon l’importance de la fuite, mon repas peut durer affreusement longtemps… mais je vous jure que je ne peux pas faire autrement… Dans le train, même si le bon vieux tatac-tatoum n’est plus vraiment ce qu’il était, l’oreille attentive peut toujours percevoir l’incroyable régularité avec laquelle le bruit des roues sur les rails se fait entendre et je tourne toujours les pages de mon livre en rythme. D’ailleurs, j’ai fini par troquer les romans contre des revues parce que je n’arrivais pas à lire assez vite… A la maison, pour pouvoir essayer de vivre normalement, j’ai mis des métronomes partout pour reprendre un peu la main sur mon rythme de vie, mais c’est presque impossible de tout contrôler… Et tout ça est déjà bien compliqué, docteur, mais en plus, comme je vous disais, j’ai un vrai problème avec l’arythmie. Si le rythme sur lequel j’ai calé mon activité faiblit, s’accélère ou se brise pour une quelconque raison, je suis complètement perturbée. Je perds mes moyens.

-  A…

- C’est même pire que ça…

- Arr…

- A franchement parler, docteur…

- Arrêtez…

- Je crois qu’on peut même aller jusqu’à dire…

- Arrêtez de serrer…

- Oui : on peut dire que ça me rend dingue.

- Arrêtez…

- Par exemple, votre façon de faire cliqueter votre stylo, là…

- Arrêtez de serrer mon cou…

- C’était tellement anarchique !

- Au rythme de l’horloge…

- Non, vraiment, ça me rend folle !

- S’il vous pl…





Ecrit pour le Défi du samedi

 

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 19:47

 

Ma fille, alors qu’elle n’avait rien à se faire pardonner, m’a écrit un poème adorable qu’elle est venue me lire, toute fiérote. Elle y disait qu’elle m’aimait et qu’elle me remerciait de lui avoir montré tous ces pays qu’elle ne connaissait pas… Au-delà du fait qu’un parent est probablement toujours touché par ce genre de témoignage d’affection, j’ai été émue qu’elle exprime ainsi le plaisir qu’elle avait pu prendre à voyager avec moi… Je me suis dit avec une mièvrerie inhabituelle que pour voyager désormais, je n’avais besoin pour tout bagage que de ce poème et de la compagnie de ma fille. Que le poids de ses mots rendrait à jamais légère ma valise enchantée. J’ai eu envie de réserver immédiatement un billet pour n’importe où, du moment que c’était un pays qu’elle ne connaissait pas !

Et puis elle m’a donné son poème, que je me suis empressée de relire.

Bon.

Passe encore qu’elle fasse rimer « je t’aime » avec « pareil », mais… « je t’écrit se poéme » ? « Sais presque pareil » ? « J’ai toujours voulus te remmairsier » ? « Tous c’est pays » ? Franchement ?

Alors le seul voyage qu’elle a fait, c’est un aller simple pour la cave avec un dictionnaire, un Bescherelle et un stylo rouge. Elle aura le droit de sortir quand elle m’aura remis une copie corrigée.

 

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi

 

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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 18:25

 

La planque était sans doute déjà cernée, impossible de se tailler. Les flics donneraient l’assaut d’une minute à l’autre. Il fallait que j’agisse vite.

J’ai viré la latte du plancher sous laquelle était planquée l’héroïne, pour m’en débarrasser avant leur arrivée, mais Roger était aux toilettes et ne semblait pas en mesure d’en sortir rapidement : impossible de faire disparaître la came d’un coup de chasse d’eau. Il me fallait un plan B et, bien sûr, la cheminée offrait une très bonne alternative. J’ai allumé un feu n’importe comment, avec ce qui me tombait sous la main, et balancé toute la dope dans les flammes sans tarder.

Sauf que Roger ne débouchait pas plus les toilettes que la cheminée.

La fumée, au lieu de sortir joyeusement faire rire les oiseaux, a envahi d’abord le salon, puis toute la maison. Je nageais déjà en pleine euphorie quand les flics ont finalement débarqué. Entre le premier effet de la fumée, qui empêchait de voir à plus d’un mètre, et le deuxième effet – hin hin hin… le deuxième ! ha ha ! – la maison est vite devenue un gigantesque bordel.

Moi je riais comme une baleine, même si je me demandais si une baleine pouvait vraiment rire comme un junky défoncé, tandis que les flics se mettaient à tirer dans tous les sens en faisant la ronde autour de Roger qui, à peine sorti des toilettes, avait entonné l’hymne national tchèque. Ou angolais, je confonds toujours.

Tout ça m’a semblé durer des heures, sans doute parce que ça se passait au ralenti et à reculons, et je suis parti avant la fin parce qu’il fallait que je vérifie un truc sur les baleines.

Je n’ai pas revu Roger depuis, mais je crois qu’à sa sortie de prison il est devenu ramoneur.




Ecrit pour le défi du samedi



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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 19:05

 

 

oeuvre-d-art.JPGLe dessin représente une jeune femme en robe de mariée avec de grands yeux aux longs cils savamment recourbés. Elle porte un beau collier et un bouquet de fleurs, et elle a un grain de beauté au-dessus de la lèvre

 

C’est moi. Dessinée par ma fille quand elle était petite.

 

Je n’ai jamais porté et ne porterai certainement jamais de robe de mariée. D’ailleurs, je ne porte jamais de robe. Mes yeux sont plutôt petits et mes cils n’ont jamais été approchés suffisamment par un quelconque mascara pour avoir une courbure pareille. Je n’ai aucun bijou et je n’aime pas les fleurs.

 

- Ben oui mais ce serait quand même mieux que tu te maries, hein, et puis les dames ça se maquille et ça se fait belle !

- Hm… et mon grain de beauté, tu t’es trompée : il est sous mes lèvres, pas au-dessus.

- Ah non, je sais, mais c’est moche, dessous, alors je l’ai mis au-dessus.

 

Ce dessin n’est donc absolument pas moi. En revanche, il est totalement ma fille, alors je le garde très précieusement. D’autant plus que ma fille, elle, je n’ai pas pu la garder, au prétexte qu’une semaine toute nue dans une cave, ce serait trop sévère comme punition pour avoir vexé sa maman.

 

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi : "Quelle oeuvre d'art vous tient particulièrement à coeur ?"

 

 

 

 

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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 23:41

 

« Quand tu seras morte, j'ouvrirai ton corps pour prendre un os et je le garderai précieusement. »

 

Je devais avoir sept ans quand j'avais dit ça à ma mère. Elle avait trouvé ça adorable.

Je savais déjà à l’époque qu'elle était un peu frapadingue, mais à cet âge, ça me paraissait surtout rigolo. J’avais la maman la plus fofolle du quartier et je trouvais ça super cool. Ce n'est que plus tard que j'ai compris qu'en fait, elle était juste folle. Quand elle s'est jetée par la fenêtre de ma chambre au beau milieu d'un jeu et que personne n'a jamais pu trouver une quelconque explication à son geste, j'ai commencé à entrevoir la différence entre « fofolle » et « folle ». Et quand ses dernières volontés m'ont faite héritière d'une de ses côtes, fraîchement récoltée sur son cadavre, j'ai mesuré l'ampleur de son dérangement psychologique.

J'ai longtemps pensé que c'était ma faute si elle s’était foutue en l’air. A cause de cette histoire d'os, comme si elle avait voulu satisfaire un caprice... parce qu'elle était comme ça, ma folledingue de mère, prête à tout et n’importe quoi – surtout n’importe quoi – pour me faire plaisir.

Après de longues années de thérapie, je ne comprends toujours pas, alors je garde cet os précieusement, avec un mélange de dégoût et de fascination, espérant qu’un jour il me livrera les derniers secrets de ma mère. Mais pour le moment, je ne sais toujours rien. Sinon que j'ai drôlement bien fait de ne pas lui demander son cœur ou un œil.

 

 


Ecrit pour le Défi du samedi

 

 

 

 

 

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 23:41

 

Cette histoire de fin du monde me contrarie au plus haut point.

J’ai toujours vécu avec la certitude que tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, les méchants seraient punis et les gentils vengés. Et je ne parle pas de justice divine ou d’un quelconque délire mystique, n’est-ce pas ? Je parle de bons vieux règlements de comptes entre vivants : je me suis toujours dit que les mauvaises personnes qui ont croisé mon chemin et m’ont fait du mal croiseraient fatalement, un jour ou l’autre, le chemin de quelqu’un de moins bonne poire ou de plus revanchard que moi, et qu’ils paieraient une bonne fois pour toutes pour tout le mal qu’ils avaient pu faire auparavant. A moi, entre autres. Alors je ne me suis jamais donné la peine de la vengeance, laissant le soin à la victime de bout de chaîne d’assouvir la vengeance ultime qui solderait les comptes pour tout le monde.

Sauf qu’avec cette satanée fin du monde qui arrive à grands pas, c’est toute ma théorie qui tombe à l’eau et je trouve profondément injuste que ces sales types, qui ont semé douleur et chagrin toute leur vie, puissent bénéficier exactement du même traitement que leurs victimes et mourir comme tout le monde – comme moi, merde ! – sans souffrance particulière et sans même avoir à comprendre qu’ils crèvent pour leurs méfaits. C’est inacceptable pour les innocents, pire encore pour leurs victimes et insoutenable pour moi.

 

Résultat ?

La plupart des gens attendent cette fin du monde comme on imagine : les insouciants font l’amour dans les rues, les angoissés se suicident, les riches se disputent les places dans des fusées dont personne ne sait où elles pourront bien se poser quand le monde aura disparu, les pauvres se félicitent de n’avoir rien à perdre, les optimistes dévalisent les supermarchés en cas de survie,  les pilleurs pillent, les vandales vandalisent, les poètes rimaillent à qui mieux mieux pour être celui qui aura écrit les derniers vers de l’humanité, les bons vivants ripaillent, les sceptiques vont au turbin comme si de rien n’était pour ne pas se faire virer au cas où on ne sait jamais, et moi… Moi je me retrouve à rechercher tous les nuisibles qui ont attenté à mon bien-être un jour, pour être sûre qu’ils paient comme il se doit pour le mal qu’ils ont fait avant qu’il soit trop tard. J’avais déjà une bonne vieille dent contre eux, mais alors là je leur en veux carrément à mort de me gâcher ma fin du monde. Moi qui suis plutôt bonne fille, me voilà réduite à passer mes derniers jours à traquer, violenter, torturer… et malgré l’indéniable satisfaction du devoir accompli à chaque connard que je débusque, à chaque ongle que j’arrache, à chaque doigt que je casse, à chaque testicule que je broie, je ne peux m’empêcher de penser qu’à m’interdire ainsi de profiter de cette fin du monde, c’est encore eux qui me font bien plus de mal que je ne leur en ferai jamais.

Franchement, il est temps que ça s’arrête.

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi.

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 22:46

 

- Maman, regarde ! C’est quoi ?

- C’est une feuille morte.

Je la revois encore me montrer la belle grande feuille qu’elle venait de ramasser par terre. Et je revois son regard s’assombrir une seconde, avant qu’elle ne réponde fièrement, serrant sa feuille contre son cœur :

- Non, c’est une feuille sauvée.

Elle n’avait pas trois ans et j’avais trouvé ça adorable.

Pour la peine, je l’avais même laissée ramener sa feuille à la maison. Elle s’en était occupée comme elle l’aurait fait d’une poupée et avait évidemment voulu dormir avec.

- Oh ben non ma chérie, tu l’abîmerais !

Elle en avait convenu et ce n’est qu’une fois endormie que j’avais procédé à l’évacuation, via le vide-ordure, de la feuille morte. Je pensais qu’elle l’aurait évidemment oubliée le lendemain, mais pas du tout.

- MAMAN !!! Où elle est ma feuille ? Elle a disparu !

J’ai toujours mis un point d’honneur à dire la vérité à ma fille, alors je lui ai avoué que je l’avais jetée, lui expliquant au passage que le sort d’une feuille morte étant soit de pourrir (et de puer), soit de sécher et de tomber en poussière, il était préférable de s’en séparer avant qu’elle ne devienne un problème ménager.

Mon explication n’a aucunement convaincu ma fille qui a hurlé en se roulant par terre pendant environ trois quarts d’heure et qui m’a fait la gueule pendant pas moins de cinq heures – cinq heures sans me dire un mot ! – jusqu’à ce qu’elle trouve une nouvelle feuille à sauver. Dont je me suis une fois encore débarrassée, mais cette fois je n’ai pas joué la carte « on se dit tout » le lendemain matin :

- Elle a dû s’envoler et retourner sur un arbre quand j’ai ouvert la fenêtre.

Ça a failli marcher.

- T’as ouvert la fenêtre de ma chambre pendant la nuit ?

Et merde.

J’ai perdu toute crédibilité en bafouillant une mauvaise excuse pour la fenêtre. Hurlements, bouderie, drame et j’en passe, jusqu’au sauvetage de feuille suivant.

Je ne saurais dire combien de scènes du même genre on a eues. Ou combien d’excuses foireuses j’ai tenté de lui faire gober pour justifier la disparition de ses feuilles. Elle n’en a pas cru une seule. Et puis un jour, elle e eu l’air de se lasser. Victoire peu glorieuse, à l’usure, mais pendant plusieurs jours je n’ai pas entendu parler de la moindre satanée feuille, morte ou vive. Ce n’est qu’au bout de presque deux semaines que l’odeur m’a alertée : j’ai dû retourner sa chambre pour en trouver l’origine et j’ai fini par mettre la main sur un plein sac de feuilles. Les soins qu’elle leur dispensait comprenaient manifestement un arrosage généreux et l’ensemble était désormais une bouillie puante qui dégoulinait sur les vêtements posés dessous. J’ai réussi à prendre sur moi pour ne pas me laisser submerger par la colère et j’ai essayé de gérer l’incident calmement. Ce qui impliquait tout de même nécessairement de jeter le paquet de merde sans tarder. Et toutes mes tentatives d’apaisement ont été vaines : cris, coups de pieds et poings dans les murs et les portes et j’ai cru qu’elle ne cesserait jamais de me faire la gueule. Si bien que le jour où elle a cessé, j’ai supposé qu’elle avait trouvé une nouvelle ruse pour faire entrer frauduleusement ses putain de feuilles dans l’appartement et son silence buté a laissé place à ma suspicion.

C’est à peu près à ce moment-là que notre relation a commencé à se dégrader. Et c’est allé de mal en pis, parce que j’ai déjoué tout un tas de ses plans de sauvetage de feuilles, chacun m’interdisant un peu plus que le précédent de la voir autrement que comme une conspiratrice sournoise et elle a, quant à elle, fini par me voir comme l’ennemie de ses aspirations profondes. Elle s’est mise à me détester bien avant l’adolescence et n’a jamais cessé depuis.

A quoi ça tient, quand même.

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi sur le thème "Les feuilles mortes".

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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 23:16

 

Je me suis naïvement laissée abuser par le fait qu’il écrivait des poèmes et n’avait pas peur de pleurer devant une femme. En plus, son film préféré était une comédie romantique des années soixante, alors il ne pouvait pas être comme les autres. J’y ai vraiment cru. Jusqu’à ce qu’on commande ce fichu bureau en kit.

Il était absent quand le meuble a été livré, alors j’ai commencé à sortir les différents éléments et je me suis penchée sur le mode d’emploi. J’ai d’abord trié les pièces par ordre d’apparition sur la notice, tout en essayant de visualiser la place que chacune tiendrait ensuite sur le bureau, parce qu’il y a deux façons de s’attaquer à un meuble en kit : à la va comme je te pousse, ce qui est le meilleur moyen de se retrouver avec deux vis et trois boulons excédentaires qui avaient obligatoirement un rôle à jouer dans l’équilibre final de l’ensemble, ou alors avec méthode, calme et concentration, en suivant scrupuleusement les instructions. Ce qui est toujours préférable, selon mon expérience personnelle, même avec un mode d’emploi traduit du chinois en passant par le suédois.

J’avais presque terminé le classement des vis quand il est rentré.

- Ben qu’est-ce que tu fais ?

- Je monte le bureau.

- Laisse ! Je vais le faire, enfin !

- Ça va, je m’en sors.

- Mais non, laisse-moi m’en occuper, quand même !

Son air de mâle outragé m’a un peu surprise. Comme si vouloir monter ce meuble moi-même était une atteinte directe à sa virilité. Le poète aurait donc, lui aussi, des choses à prouver. Je n’ai pas insisté et je lui ai tendu le mode d’emploi, qu’il a regardé dédaigneusement comme s’il était parfaitement incongru de mettre entre ses mains un document d’une telle vulgarité. Alors j’ai proposé de lui lire moi-même les instructions pendant qu’il s’occuperait des trucs… d’homme. Mais il a ricané et m’a virée, préférant, je cite, « s’occuper seul de cette affaire-là ».

Je l’ai donc laissé se démerder. Il s’est rapidement mis à faire du raffut : coups de marteau, chute de pièces de tailles diverses… ça ne me paraissait pas tout à fait cadrer avec la façon dont il me semblait normal de monter ce genre de meuble, alors je suis allée voir s’il avait besoin d’aide. Il avait dérangé tout mon classement des différentes pièces, il y en avait au moins une fendue sur la longueur et les deux premières qu’il avait assemblées n’était pas supposées se toucher, d’après le mode d’emploi qui gisait, froissé, sous un sachet de clous et sa chemise – qu’il avait ôtée parce que déjà en nage. Sans vouloir mettre en cause sa conception personnelle du montage de meuble en kit, j’ai tout de même essayé de lui faire remarquer l’incongruité de ce premier assemblage compte tenu de l’allure générale qu’était supposé avoir le bureau à la fin et j’ai, pour appuyer mon propos, essayé d’exhumer la notice, mais il s’est contenté de grogner rageusement avant de marmonner : « va plutôt me chercher une bière, tu seras plus utile ».

Je ne suis pas femme à m’offusquer rapidement, mais là j’étais à un rien d’un début d’agacement. J’ai toutefois jugé préférable de faire une sortie silencieuse plutôt que d’engager une dispute : il serait toujours temps de régler mes comptes quand ce bureau serait monté. Mais je ne suis pas allée chercher sa bière pour autant. Faut quand même pas pousser.

Les coups et les bruits inquiétants ont repris. Auxquels se sont ajoutés divers jurons de plus en plus énervés. J’étais prête à parier que le mode d’emploi était en boule encore plus compacte qu’à ma précédente tentative d’en suggérer l’usage à mon mâle dominant. Je n’osais pas en revanche imaginer dans quel état se trouvait mon bureau. J’hésitais encore entre agacement et inquiétude. J’ai eu le temps d’hésiter encore. Longuement. Ça a duré des heures. A tel point que j’ai cru un moment qu’il s’était assoupi. Ou bien qu’il avait monté, en plus, une bibliothèque et une armoire. Au bout d’un temps infini, il m’a quand même appelée. Ce con était tout fier. Il pavoisait.

- TIN NIN !

- C’est une plaisanterie ?

- Quoi ? Il est nickel ce bureau !

Il avait vaguement cloué ensemble quatre planches qui tenaient en équilibre précaire et faisaient bien plus penser à une des caisses dans lesquelles les éléments avaient été livrés qu’à un bureau.

- Et t’as vu, avec les pièces qui restent je devrais même pouvoir te bricoler un caisson ou… un truc pour faire un peu de rangement.

- Et pourquoi il reste des pièces ?

- Y en avait plein qui servaient à rien, c’est toujours pareil avec ces trucs bon marché. T’as pas dû le payer bien cher, je me trompe ?

Voilà. C’était évidemment ma faute. J’étais bien tentée de lui carrer une ou deux de ces pièces en trop là où vous imaginez, mais j’ai préféré traiter dignement l’incident. Je suis convaincue qu’il existe un gène qui empêche la plupart des hommes de consulter un mode d’emploi quand il s’agit de bricoler. C’est à mon avis le même gène qui empêche ces mêmes hommes de demander leur chemin quand ils sont perdus. Alors ça ne sert à rien de s’énerver : contre la génétique, on ne peut pas lutter.

Je me suis contentée de retourner son bricolage bancal pour en faire le seul usage qui en paraissait possible – une caisse – et j’y ai entassé la totalité de ses affaires, lui compris, avant d’envoyer le tout valdinguer dans l’escalier. Et là, d’un coup, l’homme sensible pas comme les autres que je croyais avoir rencontré a repris le dessus et, avant de s’écraser un ou deux étages plus bas, il avait déjà recommencé à jouer les pleureuses.

La prochaine fois que je choisis un mec, je prends directement une brute épaisse : déjà y aura pas de mauvaise surprise et, au moins, il devrait être capable de monter un meuble en kit.

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi.

 

 

 

 

 

 

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 23:53

 

J’aime bien bricoler.

Pas monter un mur ou réparer la machine à laver, hein ? Je parle de petites bricoles rigolotes, comme décorer des boîtes à trucs, coudre des pochettes à… trucs, ou… des trucs comme ça. De la bricole ludique, pas du bricolage utile.

Alors quand ma fille a réclamé le château de princesse pour ses figurines et que j’ai vu le prix, ça a fait ni une ni deux, je lui ai dit qu’on allait plutôt le fabriquer : il serait plus grand, il serait multicolore, il serait exactement comme elle voudrait et en plus, il serait unique ! Elle a adhéré à l’idée et a voulu s’y mettre de suite.

Sauf que mon système D à moi se heurte à ce que d’aucuns appelleraient mon perfectionnisme, même s’il paraît plus juste d’évoquer une certaine maniaquerie… On ne se lance pas dans le bricolage d’un château de princesse, même en carton, sans réfléchir préalablement à la façon dont on va s’y prendre. Alors j’ai réfréné les ardeurs de ma fille et dessiné des plans conformes à ses souhaits – assez peu précis, soit dit en passant : « Ben… je sais pas… Grand… comme ça. Avec des paillettes ». Je lui ai soumis plusieurs croquis, mais elle n’a pas témoigné un bien grand intérêt pour mon travail. Tout juste si elle ne m’a pas reproché en boudant de ne pas avoir déjà fini le château, pont-levis compris. Il s’en est fallu de peu que je la punisse pour ce manque d’enthousiasme et de reconnaissance, et j’ai finalement opté moi-même pour le modèle qui me paraissait le meilleur compromis entre élégance, fonctionnalité et facilité de réalisation.

Ensuite, j’ai étudié les différents matériaux, fait les boutiques pour trouver LE bon carton et LA bonne peinture (à paillettes, donc) et ramené tout ça à la maison, prête à démarrer les travaux.

J’ai remis ma fille à contribution pour la peinture. Elle s’est assez vite lassée et m’a laissée en plan avant même la fin de la première couche du mur porteur de la future salle de bal. Si je ne l’avais pas eue pleine de peinture, ma main aurait probablement atterri sur sa joue pour lui apprendre la persévérance. Au lieu de ça, j’ai retouché un peu ce qu’elle avait fait – c’était très bien, hein, pour une enfant de son âge… mais quitte à lui promettre le plus beau château du monde, autant fignoler un peu – et en plus d’un joli dégradé sur les murs extérieurs, j’ai peint une mosaïque dans chaque chambre. Ça avait quand même une autre gueule qu’un pauvre aplat rose. Même à paillettes.

Cela fait, il a fallu couvrir le tout. Je ne l’avais pas vraiment prévu au départ, mais entre ma fille qui allait évidemment s’en servir et le soleil qui taperait immanquablement dessus, j’avais peur que les paillettes disparaissent vite et que les couleurs passent. Alors je suis retournée acheter de quoi protéger mes peintures. Ma fille est arrivée en courant, des étoiles plein les yeux, quand je lui ai dit de venir voir comme c’était beau. Elle n’a pas pu contenir sa déception en découvrant mon tas de (jolis) bouts de carton brillants et multicolores :

- Mais… il est où mon château ? Tu l’as pas encore terminé ?

- Dis donc : tu préfères le commander et attendre six mois pour voir si des fois le Père Noël aurait pas les moyens de t’offrir le même qu’à tous les gosses de riches ?

- Hein ?

- Allez, laisse-moi… j’ai encore du travail.

L’ingratitude des enfants, quand même… mais ça ne m’a pas empêchée d’attaquer le montage ! Là, tout a été plus compliqué que prévu : une fois la chambre de la reine installée, le plafond de la salle du trône a ployé un peu et ne résisterait certainement pas longtemps aux jeux de ma fille. Il a fallu étayer. J’ai renforcé un peu les murs porteurs avec des cure-dents, mais ce serait insuffisant : j’ai donc ajouté une colonne au beau milieu de la salle du trône, qu’il a évidemment fallu faire jolie et… bref. J’y ai passé (encore) des heures. Et des heures.

- Mais il est bien, là, maman, mon château…

- Mais non ! Tu vois bien qu’on ne peut pas passer de la chambre du roi à la salle de bain !

Et des heures…

- Ouah ! Il est super ! Je peux jouer avec ?

- Ah ! Mais tu vas apprendre à patienter, oui ?! Il faut une fenêtre aux cuisines, enfin !

Et des heures…

- Bon, maman, c’est bon, là, non ?

- Putain de bordel de merde mais tu vas me lâcher la grappe, oui ?!! Il sera fini quand il sera fini, OK ? Je le fabrique pas pour jouer avec, hein, c’est pour toi, alors tu crois pas que je te préviendrai ?

Elle est partie dans sa chambre en pleurant. Je l’adore, mais c’est quand même chiant, les gosses, parfois…

Au bout… d’un certain temps – disons même d’un temps certain – j’ai fini par trouver mon château à mon goût. Quelques petites fioritures à ajouter de-ci de-là – des rideaux, des tableaux, des fleurs,… – et hop ! Terminé le château de princesse !  J’étais contente de mon travail, ça avait de la gueule. Ma fille allait adorer !

Je l’ai appelée pour qu’elle vienne voir. Elle ne m’entendait apparemment pas, alors je suis allée la chercher dans sa chambre. Elle jouait avec ses figurines et… un château ?

- Ben c’est quoi ce château ?

- C’est mon château de princesse !

- D’où il sort ?

- C’est moi qui l’ai fait ! J’ai pris les boîtes à chaussures que tu gardais et… euh… J’avais le droit de les prendre ?

- Oui… mais… Comment t’as fait ?

- Ben j’ai coupé et j’ai collé comme ça et puis j’ai décoré avec mes autocollants et…

- Mais t’as fait ça quand ?

- Ben… là. Il est chouette, hein ?

J’ai senti que j’étais sur le point de pleurer, tiraillée entre la fierté de voir ce que ma fille avait bricolé toute seule dans son coin et la déception qu’elle n’ait pas attendu MON château. Finalement, j’ai cédé à la colère : je l’ai fait culpabiliser à mort de m’avoir laissée travailler si dur pour rien et, à la première occasion, j’ai accidentellement dégommé son château en passant l’aspirateur. Je veux bien être gentille, mais y a des limites.

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi sur le thème « Bon sens et système D ».

 

 


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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 00:01

 

Il paraît qu’on se voit toujours plus grosse qu’on est.

Bon, moi, je ne peux pas vraiment dire, ça fait trop longtemps que je ne peux plus me voir en entier dans un miroir… ou alors de bien trop loin pour pouvoir juger. Mais t’as remarqué ? Les filles qui te disent ça sont toujours des poids plumes. C’est généralement des gonzesses qu’ont jamais eu un pet de graisse en trop, ou carrément des maigrichonnes qui te font pitié et à qui tu filerais bien la moitié de ta barre chocolatée hyper-protéinée de quatre heures pour qu’elles se remplument un peu… Çà, j’ai jamais entendu une grosse me servir le beau discours des rondeurs pleines de charme et des formes à assumer ! C’est toujours des sacs d’os, qu’en ont plein la bouche de la beauté des rondes. Alors que t’en vois jamais une manger normalement à table ou se jeter sur les chocolats à Noël ! Ça aime les grosses, mais ça veut surtout pas prendre trois grammes et risquer d’être serré dans son 36 en mettant une noisette de beurre dans ses haricots verts… Et c’est toujours ces nanas-là, nourries à la laitue (sans vinaigrette) et à la tisane (sans sucre ou alors une sucrette merci ça ira) qui t’expliquent que non, vraiment, t’as pas besoin de régime, sans déconner, c’est joli les bourrelets…

Bon, moi, je ne te cache pas que les maigres, j’aime pas. Si on avait été faites pour avoir les os apparents, ben on n’aurait pas tant de trucs entre le squelette et la peau. Et puis une femme avec des formes de femme, je trouve ça plus joli qu’une femme avec des formes de porte-manteau. Mais y a formes et formes. Quand tes formes débordent du miroir et que t’as jamais assez de recul pour voir les deux bords de ta culotte de cheval, c’est que c’est plus des formes : t’es devenue difforme. Et je me bats royalement les miches de savoir qu’une pétasse qui n’a jamais atteint et n’atteindra jamais cinquante kilos trouve que je devrais assumer mes rondeurs.

Moi, je me vois peut-être plus grosse que je suis, n’empêche que s’il y a bien avant tout un regard qui compte, c’est le mien ! Et puis je ne me vois pas toujours si grosse… Parfois je me trouve presque baisable et quand je suis amoureuse, il m’arrive même de me voir jolie. Pas mince non plus, hein, même si l’amour me fait toujours perdre du poids, c’est pas à ce point quand même, mais jolie… Le seul problème, c’est qu’après la modeste perte de poids due à mes histoires d’amour foireuses, il y a toujours l’énorme prise de poids due à la déprime consécutive et au final, j’ai rien gagné. A part une surcharge pondérale que des connasses filiformes vont prétendre trouver pleine de charme.

Je saurais pas t’expliquer dans quel état d’énervement ça me met, d’entendre des brindilles me donner des leçons sur la façon dont je devrais accepter mes formes ! Cela dit, tu commences à comprendre, non ? Tu vois, je doute pas une seconde que vous vous attendiez vraiment à ce qu’on vous trouve gentilles quand vous faites l’éloge des grosses, en revanche, ce que je ne comprends pas, c’est comment vous pouvez nous croire assez stupides pour imaginer qu’on vous croie sincères. Franchement ? Regarde-toi ! Non, là, tu peux pas te voir, je suis devant… Tiens, rien que ça : je te cache tout entière, au point que même en te penchant t’arrives pas à t’apercevoir, tellement je le remplis avec mes si jolies rondeurs, le miroir ! Mais crois-moi sur parole : un seul coup d’œil à ta carcasse suffit amplement pour comprendre qu’une silhouette pareille, c’est du boulot… tu ne trompes personne. Tu t’acharnes à rester squelettique, quitte à t’affamer que c’en est honteux, et tu viens m’asséner tes belles paroles, dégoulinantes d’une condescendance qui voudrait se faire passer pour de la compassion, pour m’expliquer que l’important, c’est de se sentir bien dans son corps et de s’accepter comme on est ? Mais moi je t’emmerde, miss monde ! Et puis si je te dis que je suis au régime, c’est sûrement pas pour avoir ton avis sur la question, c’est juste pour que t’arrêtes d’essayer de me fourguer systématiquement tous les bonbons, chocolats et autres sucreries qu’on t’offre et que t’as même pas la politesse de goûter, tellement t’as peur de devenir moi. Non, viens pas me dire le contraire…

Regarde à quoi je ressemble et ose me dire que c’est joli. Allez, regarde ! T’aimerais te voir comme ça tous les matins dans ton miroir ? Ah, tu passerais peut-être un peu moins de temps à t’admirer, hein, si t’en avais, de ces fameuses rondeurs pleines de charme, non ? Mais tu sais quoi ? Il ne sera pas dit que je t’aurai jugée sans savoir… On va tranquillement prendre le temps de vérifier… Tu vas voir, ce sera pas si long : je sais y faire, depuis le temps ! Tu veux encore du soda, pour faire couler ta dernière barquette de frites ? Vas-y, c’est bien… voilà. Après tu reprendras un peu de pizza, avant le dessert, hein ? Si si… je la mouline, si tu veux. On va pas lésiner non plus, hein, c’est que j’ai pas l’intention de te garder en pension à vie ! Mais regarde : quelques jours à peine et t’as déjà un joli petit bidon plein de charme… t’es contente ? Tu l’assumes, ta rondeur naissante ? Tu te sens prête à t’accepter comme tu seras quand j’en aurai fini avec toi ? Non, réponds pas ! C’était purement rhétorique. Et on parle pas la bouche pleine.

Je vais te laisser attachée là pendant le gavage, hein ? Bien face au miroir, que tu ne puisses pas fuir ton reflet… c’est qu’il va falloir t’habituer, hein ? Et tu sais ce qu’on fera, toi et moi, quand t’auras assez enflé et que tu te seras assez vue ? Du shoping. Des essayages, du moins. Que tu voies à quel point c’est charmant, les rondeurs qu’aucun putain de pantalon ne met jamais en valeur et qu’aucune foutue robe n’atténue jamais ! On choisira des boutiques où t’es obligée de sortir de la cabine d’essayage pour te regarder, tu sais ? Tu verras comme c’est plaisant de devoir toujours demander la taille au-dessus de la plus grande taille exposée en rayon, et qu’une pétasse de vendeuse te réponde du même air que toutes les poufs de moins de cinquante kilos que non, on ne fait pas plus grand, non, désolée…

A ce moment-là, on reparlera de cette histoire des formes à assumer, d’accord ? Et quand on sera tombées d’accord, histoire d’amortir mon investissement et de te faire payer la leçon, je te mangerai.

Ben quoi ? Vous, les femmes minces qui êtes de si bon conseil pour les grosses, vous savez bien que si on est si grosses, c’est forcément qu’on bouffe tout ce qui nous tombe sous la main, non ? Mais t’en fais pas : avant de t’entamer, je te détacherai et je te laisserai seule quelques jours avec ton joli reflet rondouillard… et si tu ne te trouves pas si appétissante, tu pourras toujours casser le miroir et te saigner toi-même avant que je le fasse…

Mais allez : en attendant, mange-moi ce kouign amann, tu m’en diras des nouvelles.

 

 

 

 

Ecrit pour le défi du samedi.

 

 

 

 

 

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Published by poupoune - dans Défi du samedi
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