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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 20:40
  
Suite de la suite de la suite du début… etc.    1ère partie, ici.   


 
Malgré l’inutilité évidente de mon travail, je persistais à le faire avec sérieux. Les embauches étaient à peu près inexistantes en ce moment, alors je me contentais d’espionner les employés déjà en poste, pour la plupart déjà passés par une enquête minutieuse de mon prédécesseur, mais il fallait bien que je justifie mon faramineux salaire. Sans compter que l’ennui tue plus sûrement qu’une balle en plein cœur à bout touchant. Bon : peut-être pas à ce point, mais c’est dur à vivre quand même. Alors j’ai enquêté sur mes collaborateurs.
Je me suis intéressée en premier lieu à Vincent. Sous ses airs d’ours mal léché, j’ai découvert un personnage moins binaire que j’aurais cru. Issu d’un milieu modeste et apparemment assez gratiné, il s’était pour ainsi dire fait tout seul après avoir réussi à s’extraire du cocon familial qui, du cocon, n’avait en fait que l’étroitesse. Bosseur, scrupuleux et reconnaissant : bien qu’il ait obtenu son poste « à la régulière » – il avait exactement le CV qu’il fallait et une expérience plus probante que la plupart des candidats qu’il avait surclassés – il vouait un culte sans réserve au mormon – Moriot, le grand patron – pour l’avoir embauché.
- Ce n’est pas Doudou qui vous a recruté ?
- Lui ? Non… Non, moi ça fait longtemps que je suis là ! Bien plus longtemps que ce… que lui. Dans un sens, c’est même presque plutôt moi qui l’ai recruté.
- Comment ça ?
- Ben… c’est pas pour me donner de l’importance, hein, mais monsieur Moriot m’avait demandé mon avis avant de l’embaucher.
- Ah oui ?
Je n’étais pas vraiment étonnée. Vincent avait été le premier responsable de sécurité de cette boîte, quand Moriot avait décidé d’internaliser le service plutôt que de sous-traiter à une société extérieure. Je savais aussi qu’en toute logique il aurait dû pouvoir prétendre au poste de Doudou – à mon poste – quand le service s’était étoffé. Mais il était resté sous-fifre malgré l’estime que lui portait Moriot.
- Oui… enfin… disons que j’étais là le premier, alors le patron a souhaité que je juge le candidat en connaissance du boulot, voyez ?
- Il vous a demandé pour moi aussi ?
- Bof. Oui, mais… pas vraiment en fait. Il a demandé pour la forme. Il vous voulait à cause de votre expérience à la police de toute façon.
- Vous lui avez dit quoi ?
- Que c’était son argent.
- Non mais… votre avis, c’était quoi ?
- Que c’est pas un boulot pour une dame bardée de diplômes. Mais c’était avant de vous connaître.
- Et maintenant ?
- Vous êtes pas si féminine que je craignais.
Je ne sais pas si c’était supposé être un compliment ou s’il fallait au contraire m’offusquer, mais j’ai choisi de laisser couler parce que je voulais qu’il me parle de lui.
- Bien, mais vous… vous n’avez pas postulé pour ce poste ?
- Le vôtre ?
- Oui. Dès l’époque de Doudou, vous auriez pu le demander, non ?
- Ah non…
- Pourquoi ?
- D’abord, je suis content de mon travail. J’aime faire ce que je fais. Ensuite… je pense que c’est important de savoir rester à sa place. Avoir des ambitions à sa mesure, vous voyez ? Savoir ce qu’on veut, aussi. Votre boulot, franchement, j’en voudrais pas ! Espionner les gens comme vous faites, pour rien la plupart du temps, et puis bricoler des fichiers et des plannings qu’on n’utilise même pas… Moi je préfère mes rondes, hein !
Voilà de quoi me réconcilier avec mon nouveau travail. Sympa le Vincent. J’hésitais à le laisser poursuivre, mais il ne m’a pas laissé le temps de l’interrompre :
- Et de toute façon, je pense que je saurais pas le faire. Avoir des gens sous mes ordres… même que des gens comme moi, ça me stresserait. J’aurais peur de les énerver, de les braquer, de pas savoir les prendre… non : je préfère rester où je suis. Un boulot qui me plaît, que je fais bien et qui m’empêche pas de dormir.
- Vous n’auriez pas voulu essayer ? Le mormon vous aurait sans doute fait confiance, si vous aviez voulu…
- Oui, il me l’a même proposé, ce poste. Les deux fois. Il m’aime bien, je sais pas pourquoi, monsieur Moriot.
- Vous ne l’appelez pas le mormon ?
- Non… je trouve que c’est pas un bon surnom. Moi j’aurais choisi le morpion, plutôt. Parce qu’il s’épanouit au chaud dans les poils de chatte.
J’ai éclaté de rire, mais mon rire a semblé lui rappeler à qui il venait de parler et il est devenu tout rouge.
- Ne vous inquiétez pas, Vincent, ça reste entre nous !
Je riais encore, du coup il s’est détendu un peu avant de me répondre :
- J’espère. Sinon je serais obligé de vous tuer.
Il a dit ça très sérieusement, mais j’ai supposé qu’il plaisantait. Une fois que j’ai retrouvé mon calme, je lui ai demandé s’il avait soumis l’idée à Nicolas.
- Oh non… Non. Quand il est arrivé avec son « mormon », il était très content de lui, j’ai pas voulu discuter. De toute façon… c’est que des petites blagues. Doudou, il jouait pas à ça. Ça lui plaisait pas. Enfin c’est ce qu’il disait. Je crois surtout que c’était pour pas trop déconner avec nous. Il était au-dessus de ça, vous voyez ?
- Vous ne l’aimiez vraiment pas, hein ?
- Ah çà !
- Vous aviez aussi donné un avis défavorable, sur lui, à Moriot ?
- Non. Non non… et j’ai eu raison : il faisait très bien le boulot. C’est juste que c’était un con, mais ça… Et dans le fond, il était plus bête que méchant.
 
*
 
- C’est quoi un morpion ?
- Ah ma chérie, t’es là ?
Franck et Jeanne étaient venus dîner et je leur racontais mes pitoyables anecdotes de bureau… J’avais presque honte de n’avoir tellement rien à en dire, de ce job, que j’en étais déjà à parler de ces conneries de surnoms, mais j’essayais de le faire au moins avec un brin d’enthousiasme. Je ne pensais pas être vraiment crédible, mais je me disais que si je me donnais la peine de faire semblant, ils n’auraient pas le cœur à ruiner mes efforts en se montrant compatissants.
- Dis donc Lila, il est temps d’aller te coucher, non ?
- Oui, mais c’est quoi un morpion ?
- C’est un genre de pou.
- Ah ! C’est pour ça que Ninon, les garçons l’appellent Ninon-morpion ! A cause de ses poux !
- Ah ben sympa, dis donc, les garçons ! Sauf que les poux qu’on a dans les cheveux, c’est pas des morpions. Les morpions, ils sont dans les poils.
Franck a levé la main en demandant s’il était possible de poursuivre cette délicieuse conversation après le dessert et, l’irruption de Lila ayant permis d’interrompre cette discussion sans intérêt autour de mon boulot, j’en ai profité pour aller la coucher avant de poursuivre la soirée avec Jeanne et Franck, en espérant qu’on pourrait enfin cesser de parler de moi et de ma fameuse, formidable nouvelle vie. J’ai mis toutes les chances de mon côté en demandant à Franck de nous parler plutôt de son boulot à lui.
- Maintenant que Lila est couchée ? Alors que c’est la seule à me prendre encore pour un genre de super-héros ?
- Allez Dubuze, te fais pas prier !
Jeanne a rigolé :
- T’as remarqué, Marie ? Tu l’appelles presque plus jamais Dubuze, sauf quand tu parles de son travail.
- C’est vrai… ça me manque, Hyckz !
-  Et ben raconte-moi sur quoi tu es en ce moment et je te promets de t’appeler Dubuze jusqu’au bout de la nuit !
Il a souri, l’air d’un seul coup un peu triste.
- Je ne peux pas, Marie. Tu sais bien que je ne peux pas parler de…
- Oh, allez quoi ! C’est moi, Franck ! Et puis je ne te demande pas de dévoiler des secrets d’instruction… raconte-moi juste… je ne sais pas. N’importe quoi.
- Tellier a cassé ta machine à café.
- Allez, Dubuze ! Te fais pas prier ! Vous êtes sur quoi en ce moment ?
- On recherche un type… un réparateur de cafetière.
- Oh t’es pas sympa, là ! Dis-moi… je ne sais pas, moi. C’était quoi ta dernière enquête ? Une enquête résolue, tu peux en parler !
- Bah, rien de spécial… une pute éventrée dans une ruelle des puces de Clignancourt.
Le visage de Jeanne s’est imperceptiblement assombri. Je ne savais pas si c’était d’entendre Franck parler de la mort d’une prostituée comme d’une affaire sans intérêt, ou si c’était seulement de l’entendre parler de son travail. Même si je ne doutais pas de leur amour, je n’étais pas totalement convaincue que leur union résisterait bien aux conflits inhérents à leurs vies et à leurs histoires respectives… Lui le flic un peu brusque et taiseux, elle la fille de rien revenue de tout, mais toujours en équilibre fragile aux frontières de l’autodestruction. Et puis c’était viscéral autant qu’historique : elle n’aimait pas les flics. Moi, elle m’aimait avant que je le devienne et elle considérait que les raisons qui m’avaient poussée à faire ce métier étaient les mêmes que celles qui l’avaient conduite, elle, sur le trottoir, alors j’étais excusée. Quant à Dubuze… Franck est ce genre de types auxquels les femmes sont prêtes à trouver des excuses quoi qu’ils fassent. Un physique de fantasme sexuel universel, une gueule d’ange suffisamment abîmée pour avoir ce côté ange déchu auquel nulle ne résiste, des allures de brute épaisse que démentent un cœur d’or et le sourire le plus doux du monde… Bref : Franck, c’est Franck, mais Jeanne se rembrunit quand même toujours un peu quand le flic prend le dessus. Du coup je n’ai pas trop insisté et on a parlé de tout et de rien, mais surtout plus de boulot.
 
A suivre…      Ici    
 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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