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9 avril 2014 3 09 /04 /avril /2014 19:19

 

Le gamin n’était pas extrêmement populaire. Un peu perturbé par un environnement familial compliqué, il aurait eu besoin d’une attention particulière en classe, qu’une maîtresse ouvertement démissionnaire et dotée d’un poil de compétition dans la main n’était pas prête à lui accorder. Ni entouré, ni encadré, il avait le comportement type du gosse qui cherche à attirer l’attention par tous les moyens, le plus simple étant, à l’école, quand on n’est pas le premier de la classe, d’être le fauteur de trouble.

Ailleurs, il aurait peut-être pu n’être qu’un parmi d’autres. En revanche, dans une classe dont quatre-vingt pourcents de l’effectif vont à la messe le dimanche, au conservatoire le mercredi et ne restent ni à l’étude ni à la cantine parce que maman est à la maison pour s’occuper à temps plein des enfants, le pauvre gamin était considéré comme un pestiféré.

Quand ma fille est revenue à la maison avec une invitation pour la fête d’anniversaire de ce pauvre bonhomme, j’avais été surprise :

- Ah, tiens… vous êtes copains ?

- Ben… je suis un peu copine avec tout le monde.

- Mais tu joues avec lui ?

- Non.

- Et tu l’aimes bien ?

- Pas trop.

- Mais pourquoi il t’invite alors ?

- Oh, il a invité toute la classe !

En continuant de discuter, j’ai appris que plusieurs gamins n’avaient même pas voulu prendre son invitation, qu’une petite fille l’avait carrément déchirée devant lui et qu’une bonne partie des autres avaient directement dit que de toute façon ils ne viendraient pas.

Outre le fait que j’avais envie de pleurer, j’étais prête non seulement à envoyer ma fille à cette fête qu’elle le veuille ou non, mais en plus à offrir un poney.

Après moult tergiversations et malgré ses réticences à être sans doute la seule fille à un anniversaire de garçon où le peu d’invités qui seraient là n’étaient même pas ses copains, ma fille a finalement convenu qu’il serait gentil d’y aller et, à la place du poney, j’ai offert quelque chose d’un peu plus modeste, mais choisi avec soin et je n’avais pas mégoté sur le prix.

On est arrivées un peu en retard. On était les premières. C’est le gamin qui nous a ouvert, tiré à quatre épingles, nœud papillon, cheveux soigneusement peignés et les yeux brillants. Il a sauté au cou de ma fille avant de venir se blottir dans mes bras.

L’appartement sentait le vieux. On était chez le papa, qui lui-même vivait chez ses parents. La déco n’avait pas dû être changée depuis un bon demi-siècle et la dernière fois que les fenêtres avaient été ouvertes devait remonter à quelques semaines.

J’apercevais dans le salon deux vieux tellement vieux qu’ils ne devaient même plus être à même de se rendre compte que deux personnes inconnues se tenaient dans leur entrée. D’où j’étais, ils auraient pu aussi bien être morts. Ni leur teint ni leur apathie ne démentait cette hypothèse.

Le petit bonhomme était toujours dans mes bras quand je me suis rendu compte que les cris que j’entendais ne venaient pas de la rue. En y prêtant attention, j’ai reconnu la voix de la mère, hurlant sur son ex-mari que personne ne viendrait fêter l’anniversaire de son fils dans ce taudis et que c’était de sa faute si personne ne l’aimait à l’école. Entre deux noms d’oiseaux, j’entendais le père essayer d’assurer sa défense en rappelant que dans son taudis, lui, au moins, l’aimait et qu’on ne pouvait pas en dire autant d’elle qui brillait par son absence et n’avait pas même pensé à souhaiter l’anniversaire du petit.

Le petit en question se serrait de plus en plus fort contre moi, comme s’il avait espéré pouvoir disparaître. Hors de question que ma fille passe une seconde de plus dans cet endroit.

J’ai fait sortir les deux gosses, j’ai refermé la porte sur les cris des parents et l’inertie des moribonds, et je les ai emmenés à la foire. Ils ont fait des tas de manèges, gagné une peluche, mangé de la barbe à papa et des churros pleins de gras et de sucre et ils se sont endormis tous les deux dans le métro sur le chemin du retour.

Arrivés chez le gamin, les parents hurlaient toujours, mais cette fois pour savoir lequel était responsable de sa fugue. Le temps qu’ils comprennent que c’était plus exactement un enlèvement, le môme avait fait un aller-retour à la cuisine et en était revenu avec un grand couteau. Ses parents commençaient tout juste à s’en prendre à moi quand il s’est interposé, rouge de colère et menaçant :

- Vous dites merci à la dame de m’avoir offert un bel anniversaire et si j’entends un mot de plus je vous crève le cœur !

Les parents n’ont même pas cherché à discuter, tant la détermination de leur fils ne souffrait aucune objection. Ils ont vaguement bredouillé un merci, quelque peu interloqués. Le gamin m’a fait un nouveau câlin, mais plus affectueux que désespéré, cette fois, puis il a fait un bisou à ma fille et il est alléj embrasser les deux vieux, qui n’étaient pas morts, finalement : j’ai vu le premier tapoter la joue du petit et le deuxième lui passer la main dans les cheveux.

Il était temps que ma fille et moi prenions congé.

On avait bien fait de venir, finalement.

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus Littéraires.

 

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Published by poupoune - dans Les impromptus
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