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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 23:02

 

Je suis trouillarde. Depuis toujours. J’entends encore ma mère dire à qui voulait l’entendre, d’aussi loin que je me souvienne, que j’avais même peur de mon ombre. Et tout le monde riait. Mais tout le monde n’avait pas à vivre avec mon ombre.
On n’imagine pas ce que c’est que vivre sous la menace permanente d’une présence trouble à ses côtés, en sachant qu’on ne peut rien y faire, qu’il est inutile de lutter, que la fin est inéluctable. Non, on n’imagine pas.
Moi je sais. Et j’ai tout tenté. En vain. J’ai même fini par admettre qu’il est impossible de se débarrasser de son ombre, sauf à vivre dans une ombre plus grande encore, mais autant s’enfermer avec ses pires cauchemars et se laisser mourir de peur.
Alors j’ai décidé de mettre un terme à cette existence de terreur sans nom.
 

Dans l’obscurité de ma chambre aux volets clos, où ne filtrait aucune lumière, temporairement débarrassée de mon double ombrageux et de l’épouvante qu’il m’inspirait, je me suis passée une corde au cou avec pour seule consolation de pouvoir mourir comme je n’avais jamais su vivre : sereine.
 

Mais c’est à ce moment-là que ma mère, alertée par le bruit, est entrée dans ma chambre en allumant la lumière, si bien que la dernière image que j’emporte dans la tombe est mon ombre gigantesque et gesticulante sur le mur, effrayante pour l’éternité.

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi.

 

 

 

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 00:26

 

Je ne m’étais pas inscrite à cette présentation parce que le sujet m’intéressait – j’ai d’ailleurs déjà oublié de quoi il était question – mais parce que pendant que j’y serais, je ne serais pas en train de me faire chier dans mon bureau et que ce serait toujours ça de pris. Quitte à se faire chier, autant le faire ailleurs de temps en temps, ça change. Et puis j’aime bien la salle où se tenaient les réjouissances. En léger contrebas de la rue, ses fenêtres sont juste à hauteur du trottoir, comme des soupiraux qui permettraient de voir sous les jupes des filles, même si la rue n’est pas assez passante pour que les filles en jupe y abondent et si, je l’avoue, mon intérêt pour leurs dessous est de toute façon fort limité, mais quand il est question de se faire chier, tout semblant de distraction est bon à prendre et je m’étais assise à la meilleure place pour avoir la vue la plus large possible sur l’extérieur.

Tout en prêtant aux intervenants une oreille vaguement attentive pour pouvoir opiner à plus ou moins bon escient, j’observais avec attention les allées et venues des rares promeneurs qui arpentaient mon bout de trottoir, et la façon dont eux-mêmes observaient notre petite assemblée incongrue de messieurs cravatés, discourant en sous-sol face à un auditoire somnolent.

Rien de tout cela ne suffisait à me tirer du profond et inéluctable ennui qui me gagnait, jusqu’à ce que le beau gosse fasse son premier passage. Dehors, pas dans la salle. Il n’a d’abord été qu’une silhouette, mais qui a retenu toute mon attention par cette impression générale de fort potentiel de séduction qu’elle m’avait faite. Et puis il est repassé, en sens inverse, confirmant l’impression d’un seul regard, plongé droit dans le mien, comme s’il n’était revenu que pour accrocher ses yeux aux miens. A partir de là, mon attention relative au débat en cours s’est totalement relâchée et je me suis exclusivement concentrée sur cette apparition inespérée du charme et de la beauté, là où je n’attendais que légère diversion dans mon ennui routinier.

J’ignore s’il me voyait bien – je n’étais jamais allée vérifier quelle visibilité on pouvait avoir de l’extérieur – mais moi je ne le quittais pas des yeux. Je ne sais pas si c’est de le voir d’en-dessous qui me le rendait plus grand, mais il me paraissait de stature exceptionnelle et même si je devinais ses traits plus que je ne les voyais vraiment (maudit reflet de l’écran sur lequel était projetée la définitivement sans intérêt présentation), je le trouvais d’une beauté à couper le souffle. Evidemment. Il fallait qu’il soit divinement beau pour rendre l’instant digne d’intérêt. Une heure déjà que je me fadais des discours qui n’arrivaient pas à capter une once de l’attention dont j’étais capable, alors ce type qui me regardait devait être parfaitement conforme à mes attentes.

J’aurais pu raisonnablement trouver des tas de bonnes raisons à sa présence devant cette fenêtre – à l’extérieur, la vitre était peut-être un miroir dans lequel il se regardait, ou alors il était laveur de carreaux, ou bien c’était une caméra cachée – mais pour les besoins de ma cause il n’était là que pour moi. Et à force de ne voir que lui, de l’imaginer si totalement craquant et de me convaincre qu’il était en arrêt devant mes irrésistibles charmes, je commençais à être légèrement excitée. Et un brin gênée, du coup, sûre que mon état d’excitation naissante sautait forcément aux yeux de quiconque les poserait sur moi - les yeux - alors, pour me calmer, j’ai vite porté mon attention sur le triste costard qui n’en finissait plus d’assommer son monde en exposant - que sais-je ? - ce qu’il avait à exposer, et ça m’a fait l’effet d’une douche froide. Ou quasi.

Une fois assurée que personne d’autre que mon inconnu à la fenêtre ne me prêtait une attention particulière, j’ai reporté mon regard sur lui. Il avait bougé. Il tenait quelque chose à la main et je n’ai pas tout de suite bien compris ce que c’était jusqu’à ce que la détonation retentisse, que la vitre vole en éclats et que ma voisine s’effondre. A ce moment-là, j’ai clairement vu le pistolet qu’il rangeait dans sa poche avant de partir en courant.

Et j’ai dû me rendre à l’évidence : ce n’était pas moi qu’il regardait, ce con. Mais je m’en fous, parce que je suis prête à parier qu’en fait, il n’était pas si beau que ça…

 

 

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 22:52

 

J’ai la main sur la poignée de la porte. C’est indiscutable, je la vois de mes propres yeux, même si ma vue semble se troubler sous l’effet d’une étrange torpeur… J’étais pleine d’une énergie presque sauvage il n’y a pas trois minutes, mais je me sens maintenant comme éteinte. Absente. Mon regard reste fixé sur ma main, mais semble n’envoyer aucune information à mon cerveau.

J’ai la main sur la poignée de la porte. L’issue est là. Mon salut. Derrière cette porte. J’ai couru comme si je ne touchais plus terre pour l’atteindre, dans un effort qui m’a semblé inhumain à moi-même. Une force que je ne me connaissais pas m’a permis d’en dégager l’accès, qu’obstruait je ne sais quel meuble. J’entendais son pas derrière moi. Son souffle rauque qui se rapprochait. Sa présence menaçante dans mon dos.

J’ai la main sur la poignée de la porte.

Il m’a manqué un rien. Une seconde. Un souffle. Rien… J’ai la main sur la poignée de la porte et je commence à vraiment comprendre ce que je vois.

Il a fondu sur moi dans un éclair. Un reflet sur la lame. J’ai la main sur la poignée de la porte, mais le reste de mon corps est cloué au sol, inerte. Quand je réalise enfin que la distance entre ma main et mon bras n’est pas normale, l’image de cette poignée, agrémentée d’un si macabre ornement, m’arrache un sourire incongru et je meurs, presque heureuse.

 

 

 

 

 

Ecrit pour Les Impromptus littéraires : incipit « J’ai la main sur la poignée de la porte »

 

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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 09:23

 

Traditionnellement, le 31 décembre, ma fille et moi allons au spectacle, même si je ne suis pas certaine qu’on puisse parler de tradition dès la deuxième fois, mais là n’est pas le propos.

L’année dernière, le spectacle, choisi par mes soins, était une très jolie comédie musicale. Cette année, malgré ma présélection aussi sévère que rigoureuse, ma fille a réclamé le cirque. Et pas n’importe quel cirque… non : « celui avec le cheval sur l’affiche, là… », un bon vieux cirque bien traditionnel et consanguin, avec chevaux qui tournent, jongleurs qui jonglent et le petit dernier qui fait la roue à la fin – oh ! mais si c’est pas mignon regarde, il a le même costume que son papy !

Bref. Un cirque, quoi. Bon. Notez bien que je n’ai rien contre, hein ? Le milieu du cirque a ce petit quelque chose d’à la fois désuet et intriguant qui peut donner au moindre chapiteau des airs de monde magique et merveilleux pour qui y est sensible, mais je ne le suis pas. Ma fille, si. Et comme je concoure à l’élection de maman la plus abnégationniste(*) du monde, j’ai cédé.

Un truc qui m’a toujours fait un effet mitigé avec ce genre de cirque, traditionnel, donc, c’est l’impression que les artistes ont tous un peu la même tête et qu’ils sont partout : sur le cheval, derrière le nez rouge, à la buvette, accroché au mec accroché au trapèze et sous le tutu à paillette.

J’ai expliqué à ma fille que dans ce cirque, ils étaient tous un peu de la même famille. Elle s’est étonnée : « Ah ? Même les chevaux et l’éléphant ? » et forcément, ça m’a fait rire.

Et quand je lui ai résumé le blabla introductif du spectacle et qu’à la phrase « les chevaux et les hommes ont évolué ensemble », elle a rétorqué « c’est comme ça que sont apparus les centaures », c’en était fini.

J’ai commencé à rire sans pouvoir m’arrêter. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer quel genre d’artiste donnerait un croisement entre la jolie contorsionniste et un cheval et forcément, j’ai commencé à regarder tout ce petit monde et leurs numéros d’un autre œil, cherchant les ressemblances qui trahiraient quelque union contre nature. Mon petit jeu m’a amusée un moment et, alors que je commençais à me calmer et à enfin réussir à contenir mon rire, est arrivé l’éléphant et c’était reparti de plus belle, mais pas pour longtemps.

L’animal a pompé de l’eau avec sa trompe et s’est amené droit sur moi pour me la cracher au visage. J’étais interloquée, mais le reste du public hilare m’a encouragée à en rire aussi et là, toujours avec sa trompe, il m’a collé une baffe qui aurait pu faire faire un tour complet à ma tête si elle ne m’avait pas d’abord fait tomber de mon siège pour m’écraser lourdement au sol. J’hésitais quant à l’attitude à adopter pour calmer la bête, mais avant que j’aie pu me décider, elle m’avait saisie et faisait un tour de piste en me brandissant, telle un trophée, coincée dans sa trompe au point que je commençais à étouffer. Pour finir, l’éléphant m’a balancée derrière l’orchestre et là, dans l’obscurité, complètement sonnée, je m’attendais à voir surgir des licornes, centaures et autres créatures merveilleuses autant qu’inquiétantes qui essaieraient d’attenter à mon intégrité physique, alors je n’ai pas demandé mon reste, j’ai pris mes jambes à mon cou et j’ai foncé dehors, attendre ma fille à la sortie.

Elle a adoré le spectacle, mais l’année prochaine, on change de tradition.

 

 

(*) Je sais, oui, c’est un mot que j’ai inventé.

 

 

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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 00:04

 

Je n’ai jamais tellement cherché à entretenir le mythe du Père Noël. C’est pas que l’idée de me donner du mal pour offrir à ma progéniture des cadeaux qui lui mettent des étoiles dans les yeux et la voir remercier un vieux barbu invisible me chagrine particulièrement – le rôle de parent est souvent ingrat – mais ma fille a tendance à faire un amalgame de croyances qui, lui, me gêne un peu plus. Pour elle, croire au Père Noël, à la petite souris, en Dieu et au fait qu’ouvrir un parapluie à l’intérieur porte malheur, ça va ensemble.

Les superstitions m’indiffèrent, le Père Noël et la petite souris me sont plutôt sympathiques, mais je suis moins à l’aise avec Dieu.

Alors quand une copine lui a dit que le Père Noël et la petite souris, c’était des craques, je n’ai pas essayé de rattraper le coup. Quant à Dieu, le simple fait qu’il n’apporte même pas de cadeaux a suffi à lui faire perdre toute crédibilité dans la foulée… Jusqu’à ce qu’une gamine, qui marchait à fond dans tous ces trucs, fasse de nouveau douter ma fille. Elle s’est remise à poser des questions sur le Père Noël et, pour en avoir le cœur net, a décidé de dormir au pied du sapin la nuit de Noël pour vérifier. Je m’en sortais plutôt bien : elle aurait pu vouloir faire la tournée des églises pour voir si le bon Dieu y était. Alors j’ai laissé faire… non pas pour qu’elle me surprenne en flagrant délit de distribution de cadeaux, mais parce qu’elle dort comme une souche et que le Père Noël pouvait bien venir avec ses rennes et tous ses lutins faire un feu de joie de notre sapin, elle ne se réveillerait de toute façon certainement pas.

De fait, elle n’a pas bronché quand j’ai fait ce que j’avais à faire au milieu de la nuit. Au matin, en découvrant la montagne de cadeaux à ses côtés, elle a déclarée, pas plus émue que ça :

 

-          Bon, ben il existe pas… Il serait jamais venu en me voyant ici, hein…

 

Je n’ai pas parfaitement compris son raisonnement, mais ça m’allait bien. Exit Papa noël, la souris et le bon Dieu. On a pu tranquillement procéder à la distribution et à l’ouverture des paquets. Une fois le salon recouvert de papier cadeau déchiré, ma fille a montré un dernier gros paquet bien planqué sous le sapin. On s’est regardés les uns les autres, attendant que celui qui avait posé ce cadeau indique à qui il était destiné, mais comme personne ne se manifestait, ma fille est allée le prendre et s’est écriée :

 

-          Oh ! Maman, c’est pour nous deux, regarde !

 

Effectivement, l’étiquette sur le paquet portait nos deux noms. J’interrogeais les autres du regard, mais aucun ne semblait savoir d’où venait ce cadeau et ma fille en avait déjà déchiré le papier et commençait à ouvrir la boîte.

J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une peluche posée sur du coton blanc. Ma fille l’a prise dans sa main :

 

-          Beuh… il est un peu bizarre ce doudou…

 

Et pour cause : c’était un rat crevé. Je lui ai arraché des mains.

 

-          Attention Maman ! C’est la petite souris !

-          Quoi ?

-          Ben oui, regarde…

 

C’était en effet une souris et elle portait, autour du cou, une petite dent de lait en pendentif. Je trouvais la blague d’un goût extrêmement douteux et c’est cette fois d’un regard mauvais que j’ai refait le tour des convives pour savoir qui en était l’auteur, mais tous semblaient aussi choqués et intrigués que moi. J’ai éloigné ma fille du paquet avant d’en sortir le coton blanc, mais en tirant, c’était plus lourd que ce à quoi je m’attendais et j’ai instantanément vomi quand j’ai compris qu’il s’agissait de cheveux et que le poids était celui de la grosse tête joufflue, barbue et sanguinolente qui pendait au bout.

 

-          T’as tué le Père Noël ?!

-          Elle a vomi sur le Père Noël !

 

Les mômes ont tous commencé à crier et pleurer en même temps, ce qui a eu le mérite de faire réagir les parents. J’ai reposé l’horrible relique et la souris dans la boîte pendant que les autres adultes consolaient et rassuraient les enfants. Sauf ma fille qui était restée près de moi.

 

-          Bon, ben maintenant, c’est sûr, ils existent plus.

 

Elle est parfois étonnamment imperturbable. Je l’ai prise dans mes bras et au moment où j’allais dire qu’il fallait appeler la police, le ciel s’est couvert à une vitesse incroyable pour nous plonger dans une obscurité telle qu’on se serait presque crus au milieu de la nuit. On entendait gronder le tonnerre et une pluie de grêle d’une violence inouïe s’est abattue sur la maison. On s’est tous approchés des fenêtres, médusés par ce spectacle impressionnant autant que terrifiant d’une nature déchaînée. Le vent faisait tournoyer feuilles, branches, boîte aux lettres et j’ai même vu s’envoler un petit chat noir et la grêle fouettait les fenêtres à chaque rafale avec une telle force qu’on en a vite éloigné les enfants. Et puis les éclairs ont déchiré le ciel, éblouissants, et la foudre est tombée simultanément sur tous les arbres qui entouraient la maison, allumant un gigantesque incendie tout autour de nous. Le feu s’est immédiatement mis à gagner du terrain, se nourrissant du moindre brin d’herbe pour avancer vers nous. Le bruit était assourdissant, les enfants s’étaient remis à hurler et la moitié des adultes en faisait autant. Une bourrasque a arraché une bonne partie du toit et on a ouvert des parapluies dans une tentative illusoire de se protéger un peu.

Toujours aussi calme, ma fille a pris ma main et, le regard posé sur l’apocalypse dans le jardin, m’a expliqué :

 

-          Ma copine, elle dit que l’orage c’est la colère de Dieu. Tu crois que c’est quoi, toi ?

 

Je ne savais plus trop quoi lui répondre. J’ai jeté un œil au paquet macabre, derrière le sapin que le vent avait couché au milieu du salon, et je me suis dit que finalement, il semblait nous en avoir fait un, de cadeau… même si pour le coup, les voies du Seigneur me sont restées totalement impénétrables.

J’ai regardé ma petite fille fascinée par la destruction du monde – de notre monde en tout cas – et j’ai suivi son regard quand elle a levé les yeux vers le ciel. Il y avait comme une projection lumineuse sur la masse compacte et noire des nuages bas, dans laquelle j’ai clairement vu, avant que les flammes ne commencent à ravager la maison, la forme d’un poing fermé, le majeur dressé vers moi, et j’ai su à cet instant sans le moindre doute qu’il s’agissait du doigt de Dieu. 

 

 

pour le Défi du samedi

 

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 16:22

La vieille avait débarqué à l’agence à l’heure du déjeuner. Tout le monde était sorti manger et il n’y avait plus au bureau qu’une assistante timorée et moi. L’assistante était stagiaire et n’osait pas se plaindre quand on lui disait d’attendre le retour du patron pour aller manger et moi, j’aimais profiter des heures calmes pour mettre un peu mon nez dans les affaires des autres et glaner un maximum d’informations. Le fait d’être toujours au courant de tout me donnait un air de toute puissance qui, à défaut d’autre chose, impressionnait beaucoup la stagiaire et, avec un peu de bol, j’espérais dégoter un jour un bon plan pour monter en grade ou me faire augmenter.
Au lieu de ça, j’ai dégoté la vieille.
-    Amenez-moi un détective sur le champ !
Elle gueulait sur l’assistante qui semblait se concentrer pour essayer de devenir invisible, mais elle réussissait seulement à rougir de plus en plus. J’ai d’abord pensé me faire discret, raser les murs et laisser la petite se dépatouiller avec la harpie, mais j’ai eu pitié d’elle. De la stagiaire, je veux dire. Elle se faisait déjà aboyer dessus par la moitié des connards du bureau, qui se prenaient pour Philip Marlowe alors que la plupart étaient des incapables qu’auraient pas retrouvé leurs clés au fond de leur poche, et je trouvais injuste qu’elle se fade en plus une gorgone décrépite à l’heure du déjeuner. Je pense que quand elle m’a vu arriver à son secours, elle a eu envie d’arracher ses vêtements et de se jeter sur moi avec passion et reconnaissance – je parle toujours de la stagiaire – mais comme je l’ai dit, elle était un peu timorée et n’a pas dû oser. Je lui ai adressé un petit signe rassurant et je me suis occupée de la vieille.
-    Bonjour Madame. Que puis-je pour vous ?
-    Vous êtes détective, vous ?
Elle a dit ça – craché, plutôt – avec un tel mépris, que j’ai bien failli répondre non et l’adresser à la concurrence, mais j’ai remarqué juste à temps le caillou à son doigt et j’ai estimé que ce qu’elle pourrait sans doute payer en honoraires devrait bien couvrir le prix de mon amour propre.
-    Bien sûr, Madame.
-    Vous ressemblez au fils de la bonne.
J’aurais pu essayer de me convaincre qu’il n’y avait aucune condescendance dans cette remarque et que le « fils de la bonne » était une personne précise – le vrai fils de sa vraie bonne – et non une formulation générique pour désigner une catégorie de personnes manifestement peu recommandables, mais l’appât du gain m’avait déjà convaincu de m’asseoir sur ma fierté, alors je me suis contenté de l’inviter poliment à me suivre.
-    Alors, qu’est-ce qui vous amène, Madame… ?
-    Madame Lang. Vous êtes sûr que vous êtes qualifié ?
-    Je suis l’enquêteur le plus expérimenté de l’agence et c’est moi qui obtiens les meilleurs résultats.
Faux et faux, mais elle n’irait sans doute pas vérifier, malgré la moue sceptique qu’elle arborait toujours.
-    Et bien Madame… Lang : que puis-je pour vous ?
-    Ce que je vous dirai restera entre nous ?
-    Vos secrets seront mieux gardés qu’au confessionnal !
-    Le curé ne me fait pas payer.
-    Non, mais il ne trouvera pas ce que manigance votre mari.
-    Que… qui… comment est-ce que vous… ?
-    Je vous ai dit : je suis le meilleur.
Et voilà : le bon coup de bluff qui fait mouche. D’après mes statistiques personnelles, 95% des femmes qui viennent à l’agence veulent coincer un mari volage ou trouver un moyen de le quitter sans perdre son argent. Les cinq autres pourcents sont des femmes qui cherchent l’ostéopathe du troisième, mais se sont trompées d’étage. Mes statistiques sont sans doute biaisées par le fait que mon échantillon ne comprend que les femmes qui arrivent jusqu’à mon bureau, à l’exclusion, donc, de toutes celles qui seraient venues pour des affaires plus originales et intéressantes et que le patron aurait gardées pour lui, mais avec la vieille j’avais apparemment vu juste. Elle avait fait mine de ravaler sa morgue, le temps de me raconter ses drames intimes d’un ton faussement larmoyant, presque touchant tant l’effort qu’elle déployait pour se donner l’air sincère semblait lui coûter. Je l’ai écoutée d’une oreille, c’était plus qu’il n’en fallait pour ce récit désespérément banal d’un divorce qui se profilait, avec beaucoup d’argent en jeu et une confiance définitivement perdue. Quand elle a semblé avoir tout dit, j’ai pris mon air le plus compatissant possible :
-    Je comprends… et qu’attendez-vous de moi, exactement ?
-    Que vous fassiez votre travail, quelle question !
L’arrogance était de retour. La patience en revanche commençait à me quitter.
-    Bien sûr, mais… dans quel but ? Que voulez-vous obtenir ? Que voulez-vous prouver ? De quoi le soupçonnez-vous exactement ?
-    De vouloir me nuire ! Je suis sûre qu’il veut me spolier… Trouvez ce qu’il prépare. Et tenez, pour vos frais.
Elle m’a tendu une grosse enveloppe remplie de plus de billets que je n’en avais jamais vus d’un seul coup. Je me suis retenu de les compter avec avidité devant elle. Elle a mal interprété mon trouble :
-    Ce n’est pas assez ? Ce n’est qu’une avance, bien sûr… mais le banquier ne veut pas que je retire plus d’un coup.
-    Non, non… c’est bien… Pour le moment. Mais vous savez, c’est une activité légale et vous n’êtes pas obligée de…
-    Je préfère.
-    Ah… Bien. Oh, oui : très bien.
J’ai réalisé soudain que je tenais l’affaire qui allait me permettre de quitter cette foutue agence et de me lancer à mon compte. Je commençais à l’aimer, la mégère acariâtre. Je ne suis pas le mauvais gars, au départ, mais j’ai vu, en même temps que tous ces biftons, mon parachute doré entre les doigts crochus de cette sorcière. Alors j’ai décidé de mener l’enquête en solo et d’empocher le blé discrètement. Ce qui, techniquement, n’était pas du vol.
J’ai baratiné l’assistante, qui de toute façon était prête à m’embrasser dès qu’elle me voyait depuis que j’avais eu ce comportement chevaleresque avec elle, et personne n’a jamais rien su de cette vieille folle. Qui, quand on creusait un peu, était encore plus folle que de prime abord.
Elle nourrissait une haine profonde pour son mari qui, de toute évidence, était un brave type. Non seulement j’ai vite compris qu’il n’était sûrement pas du genre à vouloir flouer qui que ce soit, pas même la vieille bique qui devait faire de sa vie un enfer, mais en plus il s’est avéré que toute la fortune du couple était à elle et à elle uniquement. Il avait bien procuration sur l’ensemble des comptes de sa bonne femme, mais signée de sa main à elle et même le meilleur avocat du monde ne pourrait rien faire de ça. Elle était cependant suffisamment brindezingue pour croire vraiment à son délire paranoïaque et moi, j’étais suffisamment peu scrupuleux pour me convaincre que je rendais justice au mari en dépouillant la vieille.
-    Écoutez, Madame Lang, je creuse, je creuse, mais c’est un malin, votre mari ! Je ne trouve rien !
-    Continuez ! Tenez, prenez ça. Et ne regardez pas à la dépense, surtout : si ce n’est pas assez, je vous donnerai plus la prochaine fois !
Je n’étais pas exactement fier de moi, mais la vieille peau était suffisamment désagréable pour rendre ma crise de conscience largement supportable.
Quand j’ai eu assez de fric pour claquer la porte de l’agence et me lancer à mon compte, j’ai voulu donner quand même un os à ronger à la vieille avant de la planter : une photo de monsieur un peu floue, sur laquelle on apercevait une jeune femme lui parlant d’un peu trop près. J’ai laissé entendre vaguement qu’il n’était pas inconcevable de penser qu’il s’agissait de sa maîtresse. Quiconque avec un peu de jugeote aurait su que ce n’était pas le genre du mari et que, de toute façon, cette pauvre photo et la soi-disant preuve qu’elle constituait ne seraient d’aucune utilité dans quelque circonstance que ce soit, mais la vieille a paru tellement contente d’avoir, je cite, « piégé cette raclure avec sa pute » qu’elle m’a filé une prime substantielle.
Il était plus que temps de tirer ma révérence. J’avais les fonds et une bonne raison de tout recommencer ailleurs, alors je me suis taillé et pour vraiment repartir sur de bonnes bases en toute discrétion, j’ai jugé préférable de changer de nom. Et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée.
Je cherchais un truc qui pète, un nom qui dise bien l’homme, la fonction et qui, en même temps, sonne vrai, mais alors que j’avais en tête, sans conviction, « Alain Tuission », j’ai commencé à penser plus grand et tout s’est mis en place avec une évidence déconcertante.
J’ai appelé l’agence « Le sixième sens » – jusque là, rien d’extraordinaire – et j’ai recruté cinq enquêteurs. Ils se partagent les sens communs et, en toute modestie, le sixième sens, c’est moi. J’ai recruté mon équipe à la sortie des prisons. On trouve de bien meilleurs fouineurs parmi les truands qu’à la sortie des écoles et ils coûtent moins cher. Évidemment, l’idéal, c’est ceux qui ne sont pas passés par la case prison, mais ceux-là ne voient pas bien l’intérêt qu’ils pourraient avoir à gagner moins d’argent en acceptant un boulot à peu près légal. J’ai donc une équipe un peu moins bonne qu’une association de malfaiteurs sans casier, mais bien meilleure que n’importe quelle troupe de branquignoles qu’ont jamais eu à se planquer ou à pénétrer par effraction où que ce soit.
Et admirez le jusqu’auboutisme de ma création : l’équipe d’enquêteurs, c’est Victor Bonneuil, spécialiste des filatures. Martin Louis, toujours une oreille qui traîne. Bertrand Tactil, touche du doigt toutes les vérités qui vous échappent. Antoine Blair, fourre son nez partout et n’en revient jamais bredouille et, enfin, Gigi Ze-Tong, dont le bon goût légendaire autant que… d’autres qualités, vous ouvrent toutes les portes. Moi, je me suis baptisé Hector Sixte. J’adore. A nous tous, c’est les cinq sens réunis autour du sixième au service de vos enquêtes les plus privées !
Évidemment, on travaille tous sous des noms d’emprunt. Sauf Gigi Ze-Tong, bizarrement.
A la création de l’agence, elle n’en faisait pas partie. J’avais eu plus de mal que j’aurais cru à recruter les quatre premiers lascars et je n’avais trouvé ni candidat, ni bon mot pour le goût, alors j’avais décidé de démarrer avec seulement quatre sens et moi. Quand un client m’en faisait la remarque, je répondais invariablement en riant :
-    Que voulez-vous, tous les goûts sont dans la nature !
Ça suffisait à éluder la question la plupart du temps. Pour ceux qui ne comprenaient pas la blague, j’ajoutais :
-    Ce sont nos clients qui font preuve de bon goût en choisissant notre agence !
Là, tout le monde comprenait et on pouvait parler affaires.
Au début, nos clients étaient surtout d’anciens codétenus ou complices, mais même le dernier des criminels compte dans son entourage des gens honnêtes, ne serait-ce qu’une vieille tante ou un cousin éloigné, et comme on bossait bien, ça a fini par se savoir jusque que du bon côté de la loi. Pour tout dire, sans ce fameux code d’honneur de la pègre et sans certaines menaces, de type mortel, qu’on reçoit quand on veut refuser une affaire, au bout d’un moment on aurait même pu s’offrir le luxe d’une clientèle intégralement respectable. A défaut, on essaie d’éviter que les moins recommandables de nos clients croisent les plus innocents et on mange à tous les râteliers. Faut bien gagner sa vie, hein… et puis faut reconnaître que ça permet de se diversifier : en général, les criminels nous demandent de retrouver des filous qui ont essayé de les doubler et les honnêtes gens veulent des preuves d’adultère de leur conjoint. Qu’on obtient à tous les coups avec Gigi Ze-Tong, qui a trouvé sans problème sa place parmi nous : elle est une espèce d’arme fatale en matière de destruction de couple.
Je l’avais rencontrée alors que j’essayais désespérément de piéger un mari volage. Le type était un coureur invétéré, mais il était d’une prudence telle que je n’arrivais pas à étayer les soupçons de sa femme. J’étais quasiment prêt à rembourser l’épouse bafouée, quand une beauté divine et son opulente poitrine sont entrées dans ma vie. Gigi.
-    Je cherche du boulot. Tu recrutes ?
Je crois que j’ai dû bredouiller quelque chose comme « Bah… mais… euh… ». Elle ne m’a pas laissé poursuivre.
-    Je pense que je suis celle qui manque à ton équipe.
Elle m’a tendu des photos du mari volage insaisissable en posture parfaitement compromettante. Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir que ce que la robe de la donzelle cachait présentement à ma vue était parfaitement visible sur les photos.
-    Je… vous… euh… c’est…
-    C’est moi, oui. J’ai la prétention de croire que je peux t’obtenir les mêmes photos avec n’importe quel homme. Ou femme.
Elle a dit ça en faisant… ce truc, là, avec sa langue, et j’ai été instantanément convaincu. D’à peu près tout ce qu’elle pourrait me dire. Alors je lui ai offert le dernier poste vacant à l’agence et franchement : Gigi Ze-Tong ? Je ne pouvais pas passer à côté, ça aurait été une faute professionnelle. Elle est ainsi devenue la seule collaboratrice de l’agence à ne pas bosser sous un faux nom, mais aussi la seule à croire que tous les autres bossent sous leurs vrais noms. Elle a une plastique divine et un goût exquis, mais un QI de courgette. Une chance, ce n’est pas exactement de son cerveau que j’envisageais de me servir dans le cadre de ses fonctions au sein de l’agence.

Le jour où elle s’est pointée la bouche en cœur dans mon bureau en me disant qu’elle allait m’apporter une affaire dont elle aimerait bien que je m’occupe, j’ai pensé que ce serait un adultère à prouver et qu’elle s’en débrouillerait sûrement toute seule. Et puis elle a fait… son truc, là, avec sa langue, alors j’ai dit oui sans poser de question. Mais elle est revenue le lendemain avec une petite vieille.
-    Hector, je te présente Madame Ayraile.
-    Ah ? Euh… Bonjour Madame. Enchanté. Vous êtes… ?
Elle a eu l’air étonnée que je ne sache pas qui elle était. Gigi m’a éclairé :
-    C’est pour l’affaire dont je t’ai parlé hier.
-    Ah, bien. Entrez, madame, je vous en prie.
-    Merci mon petit. Appelez-moi Margot.
Voilà, oui. J’étais son petit et j’allais l’appeler Margot. On était entre nous, après tout… Elle était toute vieille et tremblotante et j’avais du mal à imaginer qu’à un âge pareil on puisse encore se soucier des frasques de son mari. J’avais encore plus de mal à imaginer un mari encore volage à cet âge. Je ne comprenais déjà pas comment la vieille tenait encore debout.
-    Et bien mad… Margot, que peut-on faire pour vous ?
-    C’est mon clochard.
-    Votre ?
-    Clochard. Il a disparu.
-    Comment ça ?
-    Et ben un jour il était là et puis pouf ! Plus là. Disparu.
-    Un clochard ?
-    Oui, celui du Monoprix.
-    Ah. Mais c’est, euh… comment dire… ce n’est pas votre clochard ?
Elle a eu un sourire d’une tristesse infinie avant de me répondre doucement :
-    C’est la seule personne avec qui je parle encore chaque jour. A part la boulangère, mais elle, c’est un peu son métier, c’est pas pareil. Et puis elle est fermée le dimanche et le lundi elle travaille pas, c’est son apprentie qui tient la boutique.
-    Ah, oui, bien sûr. Je comprends. Mais… qui vous dit qu’il a disparu, ce… votre clochard ? Je veux dire… vous êtes sûre qu’il ne s’est pas simplement… absenté ?
-    Sûre. Quand ça lui arrive, il a son remplaçant qui vient.
Le clochard remplaçant. Évidemment. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ? J’ai jeté un coup d’œil à Gigi qui ne quittait pas la vieille de ses grands yeux plein de compassion. Une affaire de merde. Penser à questionner un peu Gigi la prochaine fois qu’elle proposerait de ramener un nouveau client.
-    D’accord… Et donc son remplaçant n’est pas venu ?
-    Non. Et ça fait huit jours.
-    Il n’aurait pas pu partir et…
-    Il m’aurait prévenue !
La pauvre vieille était au bord des larmes et Gigi me lançait un regard assassin, comme si j’étais en train de torturer sa protégée, alors j’ai arrêté de poser des questions, j’ai pris l’adresse du Monoprix du clochard et l’argent de la vieille, et j’ai promis de faire mon maximum. Qui a consisté dans un premier temps à essayer de fourguer le merdier à un autre. Et qui, mieux qu’Antoine Blair, pouvait retrouver un clodo ?
-    Ah ! Antoine… j’ai une affaire en or pour ton flair légendaire !
-    Quand tu brosses dans le sens du poil, c’est généralement qu’y a embrouille…
-    Ha ha ! Mais non ! Il faut me retrouver un clochard disparu… c’est un truc pour toi, ça, ou je m’y connais pas !
-    J’vois l’genre… ça sent surtout la bonne grosse affaire pourrie, ton truc ! De toute façon, j’peux pas, je suis sur une histoire de blanchiment d’argent.
-    Mais l’argent n’a pas d’odeur !
-    T’es lourd, Hector.
On ne peut pas gagner à tous les coups. Je me suis replié sur Victor Bonneuil :
-    Oh la la, Victor… je suis embêté, j’ai besoin de ton œil de lynx ! Tu sais que pour moi, y a rien qui ressemble plus à un clodo qu’un autre clodo ?
-    Non.
-    Quoi non ?
-    Gigi m’a prévenu.
C’est à ce moment-là que je l’ai sentie juste derrière moi. J’ai fait volte face pour me retrouver à peu près le nez dans ses seins, ce qu’en d’autres circonstances j’aurais sans doute apprécié, mais là elle faisait ses yeux tristes et sa moue colère et c’est tout juste si ça ne me coupait pas l’envie de lui reluquer le décolleté.
-    Hector… Tu m’avais dit que tu t’en occuperais toi-même !
-    Mais Gigi, moi ou un autre…
-    J’ai promis à Margot ! Hector…
Elle a fait les lèvres qui tremblent et son truc, là, avec sa langue, alors évidemment j’ai cédé et promis à Gigi qui avait promis à Margot et à part moi, tout le monde était content.
Je ne savais pas trop par quel bout prendre cette affaire à la con, alors je suis allé au Monoprix qui, effectivement, était dépourvu de clochard. Ce qui en soi ne m’apprenait strictement rien. J’ai profité que j’étais là pour aller m’acheter un casse-croûte pour le cas où cette histoire me mettrait en retard pour le déjeuner et à la caisse, j’ai eu l’idée d’interroger celles qui devaient être des témoins de premier ordre : les caissières.
-    Excusez-moi madame…
-    Mademoiselle.
-    Ah, pardon… je me demandais… sauriez-vous par hasard si le monsieur qui faisait la manche là devant va revenir ?
-    Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
-    Non, je demandais comme ça… au cas où… ça fait longtemps qu’il est parti ?
-    Mais vous croyez que j’ai que ça à faire, de guetter les allées et venues des mendiants sur le trottoir ?
Apparemment pas, non. Au temps pour ma grande idée. J’ai fait chou blanc avec deux autres caissières et avec le monsieur de l’entretien, avant de me résoudre à orienter mes recherches en dehors du magasin. Je me suis posté sur le trottoir, aux aguets, en mangeant mon en-cas le temps que mon fameux sixième sens me souffle une nouvelle idée. J’entamais ma digestion quand un vieux monsieur m’a glissé discrètement une pièce dans la main.
-    Ah non, monsieur, merci, mais…
-    Teu teu teu… ça va mon garçon, va te payer un café et te réchauffer un moment.
J’étais en train de regarder tour à tour la pièce dans ma main, le vieux et l’état de mes fringues, sans pouvoir décider si le vieux avait perdu la tête plus que ma veste avait perdu de sa superbe ou le contraire, quand un jeune type édenté aux relents d’alcool agressifs m’a pris à partie :
-    Qui qui t’a autorisé à prendre la place ?
-    Je vous demande pardon ?
-    Qui qui t’a dit qu’tu pouvais prendre c’te place ?
-    Quelle place ?
-    Vas-y, fais pas ta sainte babouche ou j’sais pas quoi, là ! Allez : qu’est-ce tu fais là ? Tu crois qu’j’t’ai pas vu prendre la thune au vieux ?
-    Ah oui mais non ! C’est une erreur, je suis pas…
-    T’es pas quoi ? Parce que t’as une chemise qui fait propre t’es pas une cloche ? Tu t’crois mieux qu’les autres ?
J’envisageais d’entrer dans le bistrot d’à côté, pour prendre ce café que le vieux voulait m’offrir en espérant qu’un serveur zélé interdirait à l’importun de m’y suivre, quand mon inébranlable sixième sens m’a poussé, au contraire, à me pincer le nez et à braver l’alcoolémie malodorante de celui qui m’apparaissait finalement comme un potentiel indicateur :
-    Mais dites-moi, est-ce que j’aurais pris votre place ?
-    Ma place ? Ben non ! Il est con, lui… C’est la place à René !
-    Ah. René… oui. Et… vous êtes son remplaçant ?
-    Je s’rais son remplaçant et ce s’rait toi qu’aurais pris la thune au vieux ? T’es pas qu’à moitié con, toi, hein ?
-    Ha ha ! Bien sûr, je suis bête ! Mais il ne vient plus, René ?
Il m’a jeté un regard suspicieux et j’ai cru qu’il allait me cogner ou me planter là, au lieu de quoi il a demandé si j’étais flic. J’ai tenté un rire qui sonnait affreusement faux, mais j’ai rattrapé le coup en proposant de lui offrir un verre.
-    Un verre ? Va plutôt m’acheter une bouteille. J’t’attends là.
Je suis retourné dans le magasin pour y acheter une bouteille de rouge. Le vieux qui m’avait donné la pièce a eu un regard qui disait toute sa déception quand il m’a vu à la caisse avec mon litron et j’ai culpabilisé un instant, avant de me ressaisir. Après tout, je ne lui avais rien demandé, moi, au vieux. J’ai retrouvé mon ivrogne qui m’a dit, connaisseur, en prenant la bouteille :
-    Ouf ! j’ai eu peur qu’tu prennes pas avec la capsule en plastique. L’aurait fallu péter l’goulot pour téter, un coup à s’niquer les lèvres ! Mais ça va, t’es pas si con.
-    Merci.
-    Santé !
-    A la vôtre. Alors, René… ?
-    Tu y veux quoi au René ?
-    Rien… pas d’ennuis… Une amie d’une amie a… enfin… c’est juste pour prendre de ses nouvelles et rassurer une…
-    Qu’est-ce tu m’donnes si j’t’emmène ?
-    Vous savez où il est ?
-    Ben oui ! Tu crois pas que j’surveille son coin que pour l’plaisir de papoter avec toi !?
J’ai sorti un billet qu’il m’a arraché des mains avant de partir d’un pas titubant plus ou moins en direction du métro. Il a descendu les escaliers sans que je comprenne comment il n’était pas tombé au moins trois fois avant d’arriver en bas, il m’a fait payer des tickets et il m’a entraîné jusque sur le quai, d’où il a accédé, en passant par les voies, à un tunnel sombre et puant qui nous a conduits, après avoir longuement tournicoté dans l’obscurité, à une pièce tout aussi sombre et encore plus puante. Je sentais confusément que l’endroit était loin d’être désert, sans pour autant être certain de n’être pas simplement désorienté. J’ai voulu interpeler mon guide, mais d’un geste sûr il m’a délesté de mon portefeuille avant de se carapater. J’ai crié et envisagé de le suivre, sans toutefois savoir dans quelle direction partir et j’ai été stoppé net dans mon élan par ce que j’ai d’abord pris pour une apparition. Là, devant moi, dans un halo de lumière chevrotante, son décolleté généreux reconnaissable entre tous, Gigi.
-    Salut Hector. J’étais pas sûre que t’arriverais à nous trouver tout seul, alors j’ai préféré t’envoyer Titi.
-    Titi ?
-    L’alcoolo qui t’a amené ici. Je voulais pas risquer d’attendre trop longtemps… c’est que ça pue drôlement, hein ? C’est l’odeur de la misère… et de la charogne, aussi. C’est plein de rats crevés. Entre autres.
-    Gigi… qu’est-ce que…
Elle a encore fait ce truc, là, avec sa langue, mais cette fois, dans la pénombre, avec la puanteur du lieu et cette impression qu’il y avait une foule, forcément menaçante, autour de nous, ça ne m’a quasiment fait aucun effet. Elle a penché la bougie qu’elle tenait pour en allumer une autre, que tenait un vieux bonhomme sans âge.
-    Hector, je te présente René. Papa, je te présente Hector.
Le visage inexpressif du vieux semblait flotter au-dessus de la faible lumière de la bougie qui tremblait dans ses mains. Maintenant, j’étais sûr qu’il y avait un tas d’autres gens autour de nous. Je n’osais pas bouger. J’étais tétanisé. Je ne comprenais rien à ce qui se passait et je n’aimais pas du tout le sourire de Gigi. Ce n’était pas son sourire habituel de bombe sexuelle écervelée. C’était plus un sourire de femme fatale… mais « fatale » comme dans « arme fatale ».
-    Ben alors Hector, t’as perdu ta langue ? Et ce sixième sens, il te dit quoi, là ?
-    Gigi… Je… je comprends pas…
-    M’appelle pas Gigi, pauvre type. Quel genre de crétin faut-il être pour croire que Gigi Ze-Tong peut être un vrai nom, franchement ?
-    Ah bon ? Mais…
-    Et tous tes jeux de mots à la con… T’as vraiment pensé que je serais assez stupide pour ne pas deviner que c’était des noms d’emprunt ?
-    Non, mais je… tu…
-    Je faisais ce qu’il fallait pour que tu me prennes pour ce que je voulais que tu croies que j’étais.
-    Hein ?
L’odeur devait me monter à la tête. Ou bien c’est l’obscurité qui me perturbait. Ou alors j’avais picolé avec l’ivrogne du Monop’ et je nageais en plein délire éthylique. Ou bien…
-    Eh ! Reste avec moi Hector !
-    Aïe !
La gifle n’était pas venue de Gigi, ou peu importe comment elle s’appelait. Ni de son père qui paraissait plus mort que vif à ses côtés. Elle m’avait semblé tomber de haut.
Une troisième bougie s’est allumée, faisant apparaître la vieille Margot.
-    Vous ?
-    Elle, oui. On est en famille. Je te présente ma tante. La sœur de Maman. Maman n’est pas là. Elle s’excuse. Elle est morte il y a de ça… oh, je sais pas. A l’odeur je dirais deux semaines. Qu’est-ce que t’en penses, le fin limier ? Tu voudrais faire venir ton renifleur de merde, pour vérifier ? Antoine Blair, c’est ça ? Dis-moi, toutes les blagues à deux balles sont de toi, ou ils ont chacun choisi leur blase débile ?
Entre les deux vieux qui me fixaient de leurs regards éteints et Gigi qu’avait des yeux de folle, j’étais à deux doigts de paniquer. Un doigt, même. Mais j’essayais de le cacher pour éviter de reprendre une baffe.
-    Aïe !
Raté.
-    Allez… je t’explique, va. Ton calvaire durera bien assez longtemps, mon cher Hector Sixte. Pas la peine que je fasse durer le suspense… Tu veux savoir mon petit nom ?
J’ai cru bredouiller vaguement une réponse, pas assez fort sans doute, puisque j’ai repris une baffe.
-    Aïeuuuh !
-    Pleurniche pas, mon vieux… essaie de rester digne encore un moment. On va bientôt partir.
J’ai failli être soulagé de l’apprendre, mais à la façon dont elle m’a regardé, je n’étais pas si sûr que c’était une bonne nouvelle.
-    Mon vrai nom, c’est Ghislaine Lang. Lang. Tongue… Le jeu de mots était pourtant à ta portée, non ? Lang… ça te rappelle rien ? La vieille folle que tu as dépouillée pour te payer ton agence de repris de justice… ça te revient ? Son fric, pauvre merde, il permettait à Papa de lui payer les soins dont elle avait besoin… et toi, en plus de la voler, tu lui as raconté des ignominies…
-    Ah non, je…
Elle m’a collé sous le nez une vieille photo que j’ai tout de suite reconnue, malgré la faible lumière. La photo du mari et de la supposée maîtresse que j’avais filée à la vieille folle avant de mettre les bouts avec son fric.
-    Alors mon con, t’as pas raconté des horreurs à ma mère ?
-    J’ai… bon, je… j’ai peut-être extrapolé, mais…
-    Extrapolé ? Tu vois mal, là… Attends. Donne la bougie, Papa. Là. Tu reconnais mon père ?
-    Oui.
-    Et la fille avec qui tu as raconté à ma mère qu’il couchait… ?
-    Non, je… Oh !
-    Oui. Oh !
-    Merde. Je savais pas, Gigi. Je pouvais pas savoir…
-    Et non. Parce que tu t’es pas posé la question. Ma mère non plus, quand elle s’est mise à raconter à tout le monde que son mari la trompait avec sa propre fille. Et tu sais quoi ? Malgré la honte et les injures et tout ce qu’il a dû subir, Papa est resté. Et le peu d’argent que t’avais pas volé, il l’a consacré à Maman. Jusqu’à qu’il n’ait plus rien, ni argent, ni honneur, rien. Maman a fini par crever ici comme la vieille folle miséreuse qu’elle est devenue par ta faute et Papa va sûrement pas tarder à crever de honte.
Quelque chose, mon sixième sens ?, me disait qu’elle envisageait de me réserver un sort similaire, mais avant que j’aie pu formuler une question, un nouveau coup m’est tombé sur le crâne et j’ai perdu connaissance.
En retrouvant mes esprits, j’ai retrouvé l’affreuse odeur du lieu. Il y faisait encore plus noir. Quelque chose avait changé. J’avais l’impression d’être seul, cette fois. A tâtons, j’ai trouvé un mur que j’ai suivi, sans en trouver le bout. A chaque coin, je tournais, retournais, tournais encore… il ne semblait pas y avoir d’issue. Pas un bruit, non plus. J’ai pensé un instant être devenu aveugle et sourd. L’odeur âcre de ma sueur glacée se mêlait à celle, nauséabonde, de ce qui devait effectivement être de la charogne, au point que j’ai fini par déchirer ma chemise pour me boucher les narines avec le tissu, afin de ne plus rien sentir. J’ai hurlé. Mes cris rebondissaient sur les murs et me vrillaient les tympans pour laisser la place à un silence étourdissant sitôt l’écho éteint. J’ai de nouveau exploré ma prison en tâtonnant et, ne trouvant toujours aucune issue, je me suis jeté comme un forcené sur le mur en essayant de le creuser. Je me suis arrêté quand, les doigts en sang, je ne sentais plus mes mains. Je les ai portées à ma bouche. Le goût du sang me paraissait étonnamment rassurant dans ce réduit effrayant, dans lequel je ne pouvais plus voir, entendre, sentir ou toucher quoi que ce soit.
Sans doute qu’il me faudrait tôt ou tard essayer de croquer dans un des rats crevés qui empuantissaient l’endroit, pour ne pas mourir de faim. A ce moment-là, je prierais sans doute pour perdre aussi le goût.
Avant de commencer à perdre également tout sens commun, j’ai eu le temps de me dire qu’un truc que je n’avais sans doute jamais eu, finalement, c’était ce foutu sixième sens.

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 22:46

 

Ça faisait pas deux jours qu’ils avaient installé les illuminations de Noël dans la rue. Après des années de lumières bleues un peu (trop) kitch – surtout l’espèce d’énorme lustre ringard au croisement – ils avaient changé le tout pour du rouge et or et quelque chose d’assez fin, plus chic – quoique toujours aussi volumineux – au milieu du carrefour. Et ça chatoyait comme il se doit à perte de vue.

 

Il avait fait un temps de merde toute la journée, alors je ne me suis pas étonnée, à la nuit tombée, d’entendre cogner la pluie sur mes vitres. Au début du moins. Parce qu’au bout d’un moment, ça s’est mis à faire un barouf d’enfer et j’ai fini par me lever pour aller voir si c’était pas l’apocalypse ou un truc du genre, des fois, quand même…

Il tombait des trombes d’eau. Pas un rideau : un véritable mur de pluie, qui se mouvait lentement, se dédoublait, redevenait un et semblait tout empoter sur son passage. La rue s’est rapidement mise à ressembler à une rivière et elle a eu vite fait de déborder pour envahir les trottoirs. Les gens couraient – comme s’ils espéraient arriver moins mouillés, alors qu’ils étaient probablement déjà trempés jusqu’à l’os – les voitures n’avançaient presque plus et on voyait de plus en plus de monde s’amasser aux fenêtres des immeubles, comme moi, pour observer ce déchaînement naturel tout à fait impressionnant. Quelques rigolards filmaient, dans l’espoir sans doute de ne rien rater si d’aventure un quidam voulait bien se rétamer à plat ventre dans la flotte…

Quant aux jolies illuminations, elles balançaient sous les assauts du vent, d’avant en arrière, sans répit, et c’est à peu près au moment où je m’interrogeais sur la solidité de leur fixation que la première guirlande a lâché. En tombant sur le pare-brise d’une voiture, elle a dû faire peur au conducteur qui est allé s’encastrer dans un café. Bondé, bien entendu, la foule étant venue s’y protéger du déluge. A partir de là, c’est devenu du grand n’importe quoi. Les gens hurlaient, couraient en tous sens, j’ai même vu un type se foutre à poil tandis que les guirlandes, en tombant tour à tour, provoquaient chacune une nouvelle catastrophe.

Et puis ce fut le tour de l’énorme décoration rutilante qui pendouillait au-dessus du carrefour. Elle a semblé prendre son élan, montant et descendant plusieurs fois, avant de finalement s’écraser lourdement sur une voiture et quelques passants déjà affolés. Une fois dans l’eau, ça s’est mis à faire des éclairs de partout. Il y a eu un grand carambolage, des gens ont littéralement grillés sous la flotte, une voiture a explosé, les sapins devant chez le fleuriste ont pris feu et ça s’est vraiment mis à ressembler à la fin du monde.

Sauf que la pluie et le vent ont cessé très vite. Aussi sec, l’eau qui semblait devoir tous nous emporter l’instant d’avant a disparu, absorbée, engloutie par les égouts. De la tempête qui venait de dévaster le quartier, il ne restait rien, sinon quelques foyer d’incendies, des corps calcinés et des passants hébétés. Un truc de dingue. Il n’y avait plus qu’une guirlande, qui avait résisté on ne sait comment – le miracle de Noël ? – et qui depuis s’est mise à clignoter sporadiquement.

 

Ils n’ont remis aucune décoration, pas une loupiote, rien.

Tu vas voir qu’à tous les coups, ils vont nous recoller le gros truc bleu moche l’année prochaine.

 

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 22:30

 

Le mec est un canon.

Attention : pas du genre « si tu te le regardes dans le bon sens avec la bonne lumière et bienveillance, tu verras qu’il est pas mal » et pas non plus selon des critères spécifiques en vigueur dans ma seule grille d’évaluation à usage strictement personnel. Non. Un canon du genre pur canon universel. Le mec que personne ne peut trouver « bof » ou « mouais ».

Même les filles qui mettent un point d’honneur à faire croire que ni Johnny Depp, ni Brad Pitt, ni George Clooney, ni Clive Owen (rrrrrrrrrr) ni même Robert Downey Jr. (rhaaaaaaaaaaa) ne leur font le moindre effet, même ces bourreuses de mou, qui croient que ça les rend spéciales de dédaigner les beaux gosses alors qu’elles sont aussi crédibles que moi quand je dis que oui, bien sûr, je mange cinq fruits et légumes par jour, même elles, donc, laissent échapper un « ah ouais, quand même » en voyant la photo dudit canon. C’est dire s’il est canon.

Mais attention, il ne faut pas s’emballer et tout mélanger : ce n’est pas parce qu’un mec est indiscutablement canon qu’il te fait forcément mouiller ta petite culotte… Alors bien sûr, dans le cas particulier de ce canon-là, qui ne se contente pas d’être canon, mais qui est en plus sympa, drôle, pas trop débile et même pas branleur, le potentiel de mouillage de culottes s’en trouve sensiblement accru. Une chance que je n’en porte jamais…

Mais indépendamment de ça, aussi surprenant que ça puisse paraître et contre toute attente, ce canon absolu, charmant à tendances parfaites, ne m’émoustille bizarrement pas plus que ça.

En le voyant pour la première fois, je me suis immédiatement dit « merde, je vais encore tomber amoureuse » (ce qui précède invariablement « merde, je vais encore tomber de haut ») et puis non. J’avais pourtant rapidement établi ma liste des « plus » (je vais maigrir, je vais m’acheter des nouvelles fringues spéciales t’embête-pas-à-me-regarder-dans-les-yeux-puisque-je-te-montre-mes-seins, je vais me bercer d’illusions qui font du bien et y croire un moment) et des « moins » (je vais déprimer sévère au moment de la désillusion et reprendre beaucoup plus de poids que j’en aurai perdu), mais finalement, rien de tout ça ne s’est produit parce que malgré cette plastique irréprochable, ce charme irrésistible, cet humour efficace et ce regard « alors, heureuse ? » totalement craquant, je ne suis pas tombée amoureuse.

La faute à sa femme et ses gosses, peut-être, mais ce serait bien la première fois que ma raison l’emporte sur quoi que ce soit… Toujours est-il que ce non-béguin m’a un peu perturbée au début – j’ai même pensé un moment que j’étais devenue vieille – et puis finalement, je me suis dit que peut-être je persistais simplement à vouloir désespérément m’amouracher de gueules cassées et d’esprits tordus et que ce canon parfait n’était pas conforme à mes aspirations sentimentalo-foireuses.

Du coup, je ne me suis pas mise à écrire des poèmes en bois d’amour transi en me touchant devant sa photo et en n’osant plus le regarder en face tellement mes pensées impures me sortiraient forcément par tous les pores si ses yeux croisaient les miens, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour la poésie.

 

Alors forcément, ce rêve était totalement incongru.

Pour une fois que je ne me fais pas un film débile de midinette en rut sous prétexte que « haaaan il est trop beau je meeeeuuuurs quand il me regarde », il a fallu que je rêve que je prenais la veste du siècle par ce mec que je ne draguais même pas. Même pas un tout petit peu pour voir on sait jamais. Rien. Le râteau gratuit, pour le seul plaisir d’infliger une petite humiliation.

Qui, je vous le demande, qui rêve de se faire jeter par un mec qu’elle n’aime même pas, hein ? Reconnaissez que c’est pas normal, quand même ? Parce que même dans mon rêve, j’étais pas amoureuse… Franchement… ?

 

Au réveil, j’avais perdu les détails et il ne me restait qu’une sensation désagréable comme on peut avoir au sortir d’un mauvais rêve, mais tout m’est revenu très clairement à l’instant où il est arrivé, avec son sourire parfait de canon parfait qui sait parfaitement que ouais, même si tu mouilles pas ta culotte, il peut te traîner dans la fange si ça lui chante parce qu’il est parfait et toi non.

Il s’est amené avec ses manières parfaites et cette voix parfaite qui saluait tout le monde en faisant des bises de ses lèvres parfaites et quand il a posé sa main parfaite sur mon épaule imparfaite en me regardant de ses yeux parfaits avant d’approcher sa joue parfaite pour que je l’embrasse, j’ai ressenti dans tout mon être l’humiliation parfaite qu’il m’avait infligée en rêve. Alors j’ai assuré une prise parfaite sur la lampe posée derrière moi, avant de lui éclater parfaitement le crâne d’un seul et unique coup parfait.

Il est mort sans grimacer, son sang a coulé proprement autour de son crâne sans éclabousser partout, il est tombé allongé bien droit, le pli de son pantalon bien devant, sa chemise même pas un peu débraillée et ses cheveux bien en ordre… Je suis sûre que s’il avait pris le temps d’écrire le nom de son assassin avec son sang avant de mourir, non seulement il n’aurait pas fait de faute, mais en plus il l’aurait écrit au plus-que-parfait.

 

Le crime n’était pas parfait. Le cadavre, si.

 

 

 

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 01:03

 

J’avais décidé de lutter contre la spirale de la lose dans laquelle je tournais en rond depuis un moment.

Un beau jour, sans prévenir, ça m’a pris comme une envie de pisser ou, disons, de tirer un coup, et je me suis dit à moi-même dans le miroir embué par ma douche matinale : « Allez ! Fini la déprime, l’auto-apitoiement, le gavage Nutella-pizza et les soirées télé ! A partir d’aujourd’hui, je redeviens femme et j’enterre le laideron grognon mal baisé ! »

J’étais gonflée à bloc. Alors ce jour-là, j’ai troqué mon jean trop large et ma longue tunique cache-gros cul contre une jolie robe cintrée et j’ai chaussé, pour la première fois, les talons achetés un jour similaire quelques années plus tôt et encore jamais sortis de leur boîte.

Comme à chaque fois qu’une fille passe d’une tenue camouflage à une tenue qui laisse deviner une paire de jambes et une paire de seins, les compliments ont fusé toute la journée et j’ai fait semblant d’y croire un peu et de ne pas trouver ma silhouette trop massive et ma démarche incertaine chaque fois que je les ai croisées dans un reflet. J’ai également évité le miroir de l’ascenseur et celui des toilettes du bureau, pour ne pas désespérer de mes yeux cernés, mon teint fané et mes cheveux indomptables.

A l’approche du soir, j’étais presque encore aussi motivée qu’au matin et même si mes jambes me faisaient souffrir d’avoir subi mes échasses, j’ai décidé de ne pas rentrer manger des coquillettes au beurre et des kilos de chocolat devant la télé ce soir-là et je suis allée boire un verre. Seule, oui. Parce que faire semblant de se prendre pour une fêtarde croqueuse d’hommes, c’est une chose, mais l’assumer devant ses amis en est une autre et chaque chose en son temps…  

Je me suis donc retrouvée juchée sur un haut tabouret, accoudée devant un verre dans un bar un peu branchouille où la musique me cassait la tête, essayant d’éviter, encore, mon reflet dans le miroir derrière le comptoir. Cette fois, ce ne sont ni les rides ni les rondeurs qui me gênaient, mais l’impression pitoyable que je me faisais de transpirer la solitude et le désespoir. Sans parler du fait que je devais évidemment avoir l’air d’une pathétique vieille fille qui espère se faire sauter sur un malentendu.

Et c’est à peu près ce qui est arrivé. Le type voulait savoir si le tabouret près de moi était libre. Comme c’était le premier qui me parlait depuis ce qui me paraissait des heures passées à picoler pour ne pas penser à mon cul engourdi de n’avoir pas quitté mon putain de tabouret, j’étais passablement éméchée et je me suis emballée. Au lieu de le laisser prendre le tabouret pour aller rejoindre ses potes, je l’ai invité à s’asseoir près de moi. Je ne sais pas s’il était poli ou bourré, mais il n'a pas osé me dire non. Et puis une chose en amenant une autre, il a poliment accepté de me raccompagner. Une fois chez moi, il a dû se dire que quitte à avoir niqué sa soirée, autant me niquer aussi, histoire de ne pas avoir tout perdu. C’est du moins là-dessus que j’ai misé quand je lui ai offert un café, puis un autre et enfin mon cul, avant de m’endormir comme une merde sans qu’il ait le temps de décliner.

 

Ce sont mes propres ronflements qui m’ont réveillée. Il n’était pas dans mon lit, mais je l’entendais à la cuisine. Pourquoi ce ne sont jamais ceux aux yeux de qui on a brillé qui restent ? Je ne pouvais même pas accuser le chien ou Pépé, je n’avais ni l’un ni l’autre à la maison. J’ai songé un instant faire semblant de dormir jusqu’à ce qu’il parte, ou me carapater par la fenêtre et quitter le pays, mais l’arrêt de mes putain de ronflements l’a attiré illico et il est gentiment venu me prévenir qu’il devait partir, mais qu’il avait acheté des croissants et préparé un café.

Il n’avait manifestement même pas abusé de mon ébriété pour me sauter.

 

L’humiliation ne connaît pas de limite.

 

 

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 00:59

  

Vacances scolaires : mini-poune fait du poney en Bourgogne. Alors pour me consoler de l’indicible et incommensurable chagrin d’être séparée de ma chair et de mon sang (au figuré, n’est-ce pas ? Je ne tente aucune expérience de ce type sur moi-même) et bien je sors. Et comme j’aspire à me faire passer pour une intellectuelle et/ou une artiste torturée plutôt que pour une femme moderne et libérée qui vit avec son temps, je ne vais pas m’enivrer et draguer dans les bars, dans l’espoir de ramener un mâle aviné et peu regardant dans mon lit, mais je préfère me distraire et me cultiver au cinéma et au théâtre. Ça ne coûte pas forcément plus cher, la gueule de bois est généralement moins sévère et ça fait moins mal au cul (ha ha ha, c’est classe, ça).

Passons.

Comme par ailleurs les plus fidèles de mes lecteurs n’auront pas manqué de noter que ces derniers temps, je ne fais pas particulièrement preuve d’une inspiration débordante pour alimenter ce blog, j’ai décidé de vous faire le récit de mes réjouissances culturelles. D’une seule, pour exacte, en fait. Parce que bon, il faut bien dire ce qui est : au cinéma, j’ai vu deux films que la critique encense et que le public plébiscite, alors je ne tire aucune fierté intellectuelle à vous en faire l’éloge. Quant au théâtre, je ne vois pas l’intérêt de vous parler de « Roméo et Juliette », mise en scène par Olivier Py au théâtre de l’Odéon…

Franchement ?

Certes, je ne suis pas mécontente de pouvoir faire savoir que je suis allée de mon plein gré voir trois heures d’Olivier Py et que non seulement j’ai (à peu près) tout compris, mais qu’en plus j’ai aimé ça (merci sœurette), mais à quoi bon ? Ça ne joue bientôt plus et c’est quasi-complet… Alors si c’est juste pour dire du bien d’Olivier Py, vu ce que vaut mon avis de béotienne en la matière… Je ne sais même pas encore si ce type est un génie ou une imposture (mais c’est sûrement marqué dans Télérama), ce qui est sûr c’est que d’autres bien mieux que moi sauront vous vendre (ou pas) cette pièce.

Alors de quoi pourrais-je bien à ce point vouloir vous parler qui mérite de vous infliger ce pitoyable article sans effusion de sang ni squelettes sous les tapis ? D’un genre de cadavre, quand même, en quelque sorte… Celui ramené à la vie par le terrrrrrrible docteur dans l’irrésistible comédie musicale « Frankenstein Junior », au théâtre Dejazet. Vous en trouverez une très bonne critique ici , permettez-moi donc de ne pas me prêter à cet exercice que je ne sais pas faire et allez plutôt la lire. Et revenez après.

J’attends.

 

Voilà… alors en gros, je pense pareil et moi aussi, j’ai adoré. Je suis très bonne cliente en matière de comédie musicale (rapport à mes amours d’antan … ?), mais même en étant exigeant il y a là matière à se régaler : musique et chansons emballantes, chorégraphies superbes, comédiens/chanteurs épatants et en plus c’est de Mel Brooks, donc c’est drôle. Que demander de plus ? Et bien… que les gens y aillent. La salle était à moitié pleine (donc à moitié vide, rendez-vous compte !) alors qu’on est loin au-dessus de « Mamma mia » qui cartonne – et ce n’est qu’un exemple qui se veut percutant parce que bon, c’est pas mal, quand même, « Mamma mia »…

Bref. Sous ses airs anodins, cet article dénonce donc en fait une criante injustice… L’insuccès de cette excellente comédie musicale est injuste pour la troupe dans son ensemble qui mériterait gloire, amour et beauté, injuste pour le joli théâtre Dejazet qui mériterait de remplir ses caisses et, par exemple, de pouvoir changer la serrure des toilettes du fond (chez les femmes) parce qu’elle déconne et, enfin, injuste pour toi, public, qui, insuffisamment matraqué peut-être par une publicité tapageuse, passe hélas à côté d’un grand bon moment de spectacle, de musique, de rire et de bonheur pour toi et toute ta famille sur trois générations. Au moins.

 

 

 

 

 

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