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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 18:20
  
Suite du début de la fin de…  1ère partie, ici .
 

 Le poste ne justifiait très clairement pas du tout ni l’embauche d’un ancien flic – commissaire ou autre – ni un salaire si généreux, mais je ne voyais aucune raison de m’en plaindre. En termes de communication, notamment vis-à-vis des clients, le simple fait de pouvoir dire que la sécurité des bureaux avait été confiée à un commissaire de police suffisait à donner de l’importance et de la crédibilité à ce qui s’y faisait. Bien sûr, le client lambda, contraint de souscrire une assurance à un prix scandaleux pour pouvoir emprunter à un taux tout aussi scandaleux de quoi payer son appartement ou, pire, sa voiture ou sa machine à laver, se moque royalement de savoir que l’assureur qu’il engraisse dispose d’un service de sécurité en béton. En revanche, la boîte avait ce qu’elle appelait des « clients privilégiés » – comprendre riches et souvent frapadingues – pour qui elle concoctait des assurances sur mesure toutes plus farfelues les unes que autres : ça allait des lèvres d’une actrice au chien d’une riche héritière en passant par le pied gauche d’un footballeur et, apparemment, ça rapportait d’autant plus d’argent que le client savait ses petits secrets bien gardés.
Le patron était issu d’un milieu pour le moins privilégié et n’avait jamais travaillé qu’avec un seul objectif : y rester. L’orientation et la spécialisation de sa société dans ces assurances « particulières » était son idée et sa clientèle de départ était constituée d’amis et relations de ses parents, qui l’avaient recommandé à leurs amis et ainsi de suite, jusqu’à lui assurer un fonds de commerce suffisamment confortable pour presque pouvoir se passer de la clientèle ordinaire. Presque, parce que le riche excentrique est également souvent versatile, tandis que le pauvre, moins bon payeur mais plus nombreux, est aussi bien plus stable et reste une valeur sûre à long terme.
Les personnalités, mais aussi certaines entreprises clientes étaient diverses et variées et en nombre suffisamment conséquent pour que Jobert ait fini par m’avouer que s’il trafiquait quoi que ce soit d’un peu louche, il avait largement les moyens de le noyer dans la masse de ses contrats et du fric qu’il brassait désormais. Mais s’il y avait un loup, il était suffisamment bien caché pour qu’en cas d’embrouilles je puisse en toute honnêteté clamer que je ne savais pas ! J’ai donc pris le job, le fric, les congés et tout ce qui allait contribuer à rendre ma vie plus confortable. Le patron, je l’ai surtout vu le premier jour. Il m’a expliqué ce qu’il attendait de moi, au-delà du contrôle des allées et venues des employés et de l’établissement des badges « visiteur ». En gros, il voulait que je sois ses yeux et ses oreilles partout, que je sache tout sur le moindre péquin qui avait un rapport, de près ou de loin, avec lui et sa société et que je prévienne ainsi toute malversation susceptible d’être entreprise au sein de son royaume. Il voulait aussi que je l’appelle Jean-Pierre, mais au moindre début de familiarité avec ce type, je me mettais à l’imaginer à poil, avec Jeanne en train de lui susurrer des « Jean-Pierre » au creux de l’oreille parce qu’il payait pour ça et… non : je préférais définitivement en rester à un « monsieur Moriot » poli et distant.
- Marie – je peux vous appeler Marie ?
- Euh… oui, si vous voulez.
J’avais envie de lui dire qu’au prix où il me payait, il pouvait bien m’appeler comme il voulait, mais c’était sûrement un truc qu’avait déjà dû lui dire Jeanne, alors je préférais ne pas risquer de créer de confusion.
- Vous pouvez m’appeler Jean-Pierre.
Non. Non, non, non et non !
- La plupart des employés n’ont pas accès aux données les plus sensibles. Seule l’équipe dédiée aux clients privilégiés est supposée avoir accès aux fichiers concernant nos clients les plus selects. Néanmoins… il peut arriver à tout le monde ici de croiser un client spécial et on n’est jamais à l’abri d’une oreille indiscrète à la cantine ou que sais-je encore. Non seulement on ne peut pas se permettre de fuites vers la presse, mais en plus la tentation de balancer des informations à la concurrence pourrait nous être extrêmement dommageable. Et ça pourrait être le fait de n’importe qui, pas uniquement les cadres ou les pontes. Le moindre grouillot du plus obscur service peut tout à fait être une taupe de la concurrence. Alors quoi que ce soit que vous jugerez nécessaire pour aller au bout de vos investigations sur n’importe qui que vous trouverez louche, faites-le. La sécurité, pour la plupart de mes clients, c’est presque le plus important.
- Vous me donnez les pleins pouvoirs pour espionner qui je veux ?
- En quelque sorte. Mais je nierai catégoriquement avoir formulé la chose de cette façon.
Tu m’étonnes !
- Sinon, à l’occasion, je vous demanderai de vous renseigner sur un client, mais pour l’essentiel et pour la partie visible, votre boulot consistera à vous montrer un peu partout, que chacun ait conscience de votre présence.
- Présence menaçante ou…
- Ou rassurante ! A chacun selon ce qu’il aura à se reprocher, hein ? Pour les tâches quotidiennes les moins… rigolotes, vos deux collaborateurs seront tout à fait à même de tout vous expliquer. Des questions ?
- Probablement des tas, mais pas dans l’immédiat… Je dois vous faire… je ne sais pas : un rapport, ou quelque chose comme ça, régulièrement ?
- Non ! Surtout pas ! Déjà, je ne veux rien savoir de qui couche avec qui et qui a ses petits arrangements avec les horaires pour pouvoir aller au sport ou chercher ses gosses. Je veux que vous ne veniez me voir qu’en cas de doute sérieux, voire de preuve de… faute, qui touche directement aux activités de la société. Si un comptable fournit tout le service financier en cannabis de son jardin, je ne suis pas sûr que ça m’intéresse vraiment, vous voyez ?
- Je vois, oui. En somme, je fais ce que je veux et personne ne vérifie ?
Il a eu l’air de réfléchir un peu, assez pour que j’aie le temps de me dire que j’aurais peut-être mieux fait de me taire. Mais il a finalement répondu :
- C’est ça. Mais s’il arrive quoi que ce soit que vous auriez pu éviter en faisant correctement votre boulot, vous êtes virée. Et pour peu que vos manquements me fassent perdre gros, je vous poursuis en justice pour négligence et je vous saigne jusqu’à ce que plus le moindre sou que pourrez gagner de toute votre vie ne finisse ailleurs que dans ma poche. Ça vous semble correct ?
Il avait dit ça avec un sourire qui pouvait laisser croire qu’il plaisantait, mais quelque chose dans son regard assurait le contraire. Il avait exactement la même expression que ce type qu’on était allés arrêter, Dubuze et moi… Un mec suspecté de meurtre et, dès qu’il nous a vus, il a choppé sa copine et lui a collé un couteau sur le cou en hurlant qu’il lui trancherait la gorge si on faisait un pas. En disant ça, il avait eu un sourire du même genre que celui que mon nouveau patron venait d’avoir. J’avais cru un instant aussi qu’il bluffait, j’avais fait un pas, et il avait commencé à entailler sa copine… Du coup je prenais la menace au sérieux. Avec l’assassin, j’avais Dubuze en soutien et ça s’était bien fini – même pour la copine, à peine une petite cicatrice – mais là j’étais seule et peu disposée à vérifier comment ce grand patron d’une boîte pleine de fric pourrait me mettre sur la paille.
- Correct, oui.
Je n’ai rien ajouté parce qu’un boss qui se donne des airs de caïd n’a pas envie d’entendre que ça ne sert à rien, mais de toute façon j’ai tout un tas de principes à la con dans la vie et, entre autres, quand on me paie pour un boulot, je le fais. Les menaces sont parfaitement superflues.
 
*
 
Après ce bref mais fort sympathique entretien, il m’a conduite à mon bureau au rez-de-chaussée et présentée ma petite équipe et, depuis, je ne l’ai pour ainsi dire plus revu. Contrairement aux supputations de Jobert, on était loin du bureau luxueux à moquette épaisse, mais au moins c’était grand et lumineux. Trois des quatre murs étaient en fait des miroirs sans tain, qui nous permettaient de voir sans être vus. On donnait sur la cour intérieure du bâtiment où les fumeurs fumaient et où tout le monde passait et venait siroter son café. Entre les trois cents et quelques employés, les quelques dizaines de prestataires extérieurs, le personnel du ménage et de la maintenance et les visiteurs, il y avait à peu près toujours quelqu’un dans cette cour en train de discuter. Et l’acoustique était telle qu’il suffisait d’entrouvrir la porte pour entendre tout ce qui s’y disait : un parfait poste d’observation. Ou d’espionnage, selon. Dont peu de gens avaient connaissance : le bureau avait un genre d’antichambre où on recevait les éventuels « visiteurs », mais à part le patron, mes deux collaborateurs, le monsieur du ménage et, maintenant, moi, personne ne savait qu’on avait cet autre vrai bureau derrière, d’où on pouvait tout voir et tout entendre.
- C’est pas un peu… limite, quand même ?
Vincent – Nom-de-famille-imprononçable – m’a adressé un regard interrogateur.
- Oui, cette façon de pouvoir épier tous les employés à leur insu…
- Ah… ben s’ils le savaient, ils ne diraient plus rien d’intéressant.
Imparable.
- Il s’en dit souvent, des choses intéressantes ?
- Bof… je ne sais pas trop. Moi je fais souvent des rondes, et puis j’accompagne les gens de l’extérieur et je m’occupe aussi de tout ce qui est alarme et tout ça, du coup je ne suis pas trop souvent ici… C’est plutôt Doudou l’espion. Pardon, je veux dire… C’était plutôt votre prédécesseur qui passait du temps ici et qui aurait pu vous dire.
- Doudou ?
- Oui, enfin… Monsieur Douris.
- Et vous l’appeliez Doudou.
- Oui. Non ! Je veux dire… pas devant lui. C’était pas franchement le gars… jovial, voyez ?
- En tout cas, je suis désolée.
- De quoi ?
- Qu’il soit mort. J’imagine que ça fiche un coup, ça n’a pas dû être facile.
Il a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule avant de me répondre :
- Pour tout dire, entre nous… je sais bien que ça se fait pas de dire du mal des morts, mais c’était qu’un sale con.
Je n’ai pas pu m’empêcher de rigoler, ce qui m’a valu un regard d’abord surpris, puis un brin amusé de mon nouveau collaborateur. De prime abord, il avait l’air d’un vieux garçon bourru et asocial, mais ce timide sourire, bien qu’il l’ait vite ravalé, n’interdisait pas tout espoir. J’ai donc poursuivi la conversation sur le seul sujet qui me paraissait exploitable pour le moment :
- Et il est mort comment, exactement ?
- Bof.
J’ai cru qu’il allait poursuivre, amis apparemment non.
- Il a fait une mauvaise chute, c’est ça ?
On s’est aperçu ensemble à ce moment-là que Nicolas, mon autre collaborateur, venait d’entrer. C’est lui qui a répondu :
- C’est ce qui se dit.
- Vous n’êtes pas convaincu ?
- Je n’étais pas avec lui. Et je sais que ça arrive à tout le monde. Mais Doudou avait trente-deux ans, une condition physique parfaite et c’était tout sauf un casse-cou, alors je vois mal pourquoi il serait allé se mettre en situation de pouvoir s’écraser au bas de l’échelle de secours comme une merde. Si vous me permettez.
- Je vous permets… Vous ne pensez pas que c’était un accident ?
- Je pense que ça aurait mérité qu’on s’y intéresse d’un peu plus près.
- Et vous, Vincent, vous en pensez quoi ?
- Moi je suis pas exactement un grand penseur. J’ai pas d’avis. Si vous avez pas besoin de moi, je vais faire ma ronde.
Il semblait y avoir une certaine tension entre mes deux équipiers… agents ou… qu’importe comment je devais les appeler. J’espérais que ce n’était qu’au sujet de la mort de l’ancien chef, et pas une mésentente profonde et durable. Dans une équipe de trois, si t’en as deux qui ne peuvent pas se blairer, c’est compliqué. J’ai libéré Vincent et poursuivi un peu avec Nicolas :
- Mais… Doudou – monsieur Douris, c’est ça ? Il y a une raison particulière pour que vous pensiez que sa mort n’était pas accidentelle ?
- Non, non… et n’allez pas croire que je suis du genre à faire des histoires pour rien… C’est juste ce que je vous ai dit : les circonstances de sa mort m’ont semblé suffisamment curieuses pour mériter qu’on s’y intéresse un peu plus.
- Il n’y a pas eu d’enquête de police ?
- Si, vaguement… les flics sont venus, mais vous savez bien ! Personne n’a mis la pression pour creuser et pour peu que quelqu’un leur ait graissé la patte pour regarder ailleurs… Vous savez comme ils sont, hein ?
Je l’ai regardé sans répondre, ne sachant pas s’il essayait de me jauger ou s’il ignorait vraiment que je venais de quitter la police. J’ai vite été fixée :
- Oh merde ! Pardon : vous êtes flics, non ? Si, c’est vrai, le mormon me l’a dit… pardon !
- C’est rien. Je ne le suis plus. Le mormon ?
- Monsieur Moriot. Moriot / mormon… ça se ressemble et puis…
- Il est très pieu ?
- Ha ha ! Non, c’est plutôt… c’est plus le côté polygame, en fait. Mais c’est juste pour plaisanter entre nous, hein ? Ce ne sont ni des accusations, ni des ragots ni… ce n’est qu’une blague.
- Vous avez des petits surnoms pour tout le monde ?
- Oui et non… ça dépend, mais oui, quand même. Vous savez… vous allez voir : nous, on connaît tout le monde, y a pas une personne qui entre ici sans qu’on connaisse son pédigrée, mais nous, personne ne nous connaît… des ombres dans les couloirs, voilà ce qu’on est ! A part les cinq ou six personnes à qui on a affaire en direct régulièrement, on n’existe pour ainsi dire pas. Alors le coup des petits surnoms, c’est un peu une façon de faire des familiarités là où on en manque cruellement. Et pour tout dire… c’est aussi une façon de se moquer gentiment.
- Gentiment ?
- Oh ben tant que c’est juste entre nous, ça ne fait de mal à personne, hein ?
- Et quel surnom vous allez me donner, à moi ?
Il m’a souri comme s’il attendait cette question, sans le moindre soupçon de gêne, avec au contraire une évidente satisfaction :
- Vous vous appelez Marie Hyckz, c’est bien ça ?
- C’est ça, oui.
- Franchement… avec un nom pareil, qu’est-ce que vous voudriez qu’on trouve de mieux ?
Un bagout qui n’avait rien pour me déplaire, le petit Nicolas… Il est parti à son tour faire ce qu’il avait à faire et j’ai rapidement constaté que je ne les croiserais pas énormément, mes collaborateurs. Un ours et un coq. A priori plutôt sympathiques, chacun à leur manière. Peu de comptes à rendre, un boulot à organiser apparemment comme bon me semblait et des conditions de travail en or. J’allais peut-être bien l’aimer, ce job, après tout. 
  
A suivre…     Ici.   

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Published by poupoune - dans nouvelles
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