Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 15:54

La scène de crime se situait au beau milieu d’un grand parc.

Les rubans délimitant la scène entouraient un petit cabanon légèrement surélevé sur lequel on pouvait lire « Toilettes sèches ». Devant ma mine perplexe, un technicien de la scientifique m’a éclairée :

 

- Ce sont des toilettes sans eau.

- Un trou dans le sol, en gros ?

- En gros, oui. Sauf que là c’est un trou dans une cuve. Et en guise de chasse d’eau on jette des copeaux de bois. C’est écologique.

- Ah oui, bien sûr… ça doit puer grave, non ?

- Habituellement, je ne sais pas, mais là ça commence, oui.

 

Il a ouvert la porte des charmantes commodités écolo-bucoliques et je n’ai pu réprimer un hoquet quand l’odeur m’est parvenue. Rien à voir avec ce à quoi on peut s’attendre dans des toilettes publiques, aussi rudimentaires soient-elles : c’était clairement le macchabée qui produisait l’essentiel de la pestilence.

Passé le choc olfactif, c’est un rire, que j’ai eu du mal à contenir. Ça me gêne toujours un peu de rire en présence d’un mort et j’éprouve à chaque fois un soupçon de culpabilité quand c’est le mort lui-même qui me fait rire, mais le tableau que j’avais devant les yeux était pour le moins croquignolet : au milieu de la minuscule cabane en bois, planté la tête dans le trou qui tenait lieu de cuvette, mon cadavre du jour était droit comme un i, les pattes en l’air.

J’étais prête à parier que ce n’était pas un suicide, mais j’avais du mal à imaginer quel genre d’esprit criminel avait pu concevoir pareille mise en scène.

 

- Vu l’odeur, ça doit faire un moment qu’il est là, non ?

- Ce coin du parc a été fermé plusieurs semaines, c’est pour ça qu’on l’a pas trouvé plus tôt. Ça n’a rouvert que ce matin.

- Il est mort quand ?

- Dur à dire avec exactitude pour le moment, mais ça doit faire au moins quatre ou cinq jours.

- Cause du décès ?

 

Je n’avais pas eu ma réponse sur les lieux, ce qui est fréquent quand le corps ne présente ni impact de balle, ni lésion évidente, ni poignard dans le cœur, mais il avait finalement été établi que le type était mort de faim. C’était pour le moins inattendu.

La thèse de l’accident n’avait pas encore pu être totalement écartée, mais je n’arrivais pas à concevoir le genre de maladresse nécessaire pour se mettre dans une posture pareille, alors je fus contente d’avoir une autre piste à suivre :

 

- On a des empreintes.

- Des empreintes dans des toilettes publiques ? Je veux bien vous croire… vous avez sûrement aussi pas mal d’échantillons d’ADN, non ?

- Non, non ! Enfin l’ADN, oui, mais pour les empreintes, en fait, on a de la chance ! Un grand nettoyage a été fait avant la fermeture, du coup on n’en a que trois : notre mort, le type de l’entretien et… ben un suspect, sans doute !

 

Ça, c’était effectivement le genre de coup de bol qui te sauve une enquête insoluble plus sûrement qu’une armée complète de fins limiers. J’ai donc convoqué le suspect, qui est arrivé avec une bonne tête de coupable qui assume mal.

 

- Vous connaissez le parc ? Il vous arrive d’y aller ?

- N… Non…

- Ah. Et les toilettes près du plan d’eau ?

- Non… non plus…

- Bon. Une de vos mains a pu s’y promener, peut-être ?

- Hein ?!

- On a vos empreintes dans les toilettes.

 

Il s’est effondré directement et m’a tout déballé en pleurnichant : il avait rencontré notre type pour un minable petit deal d’herbe, ils s’étaient embrouillés sur le prix et, comme il entendait faire savoir qu’il ne se laisserait pas emmerder, il avait voulu lui foutre la trouille en faisant mine de le noyer dans les toilettes.

 

- Le noyer ? Dans des toilettes sèches ?

- Je savais pas, moi ! Franchement, c’est quoi ces conneries de chiottes sans eau dedans ?

- C’est écolo.

 

Il m’a regardée comme si je venais de dire la chose la plus stupide qu’il lui ait été donné d’entendre, avant de décider que ma remarque ne méritait pas qu’il s’y attarde.

 

- J’ai cru que l’eau était simplement un peu plus profond.

- Alors vous avez essayé de l’enfoncer dans les toilettes…

- Voilà. Sauf qu’il criait toujours et que je me rendais bien compte qu’y avait pas d’eau dans ce trou de merde !

- Et… ?

- Ben j’ai eu peur que quelqu’un finisse par l’entendre, alors j’ai voulu le sortir… mais il était coincé.

- Et finalement personne ne l’a entendu.

 

Il avait l’air abattu et presque sincèrement désolé. Il a secoué la tête et, avec un rire sans joie, m’a demandé :

 

- Vous savez le plus drôle ? Au début je voulais lui faire peur en faisant mine de le noyer dans le plan d’eau, mais je me suis souvenu que c’était un bassin écologique… alors j’ai pas voulu risquer de leur saloper leur flotte, aux écolos… Résultat c’est leurs chiottes à la con qu’ont tué ce pauvre type.

 

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires

 

 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 19:33

 

 

Il n’arrêtait pas de m’offrir du chocolat.

 

Je n’ai pas vu le mal tout de suite.

 

C’est vrai que mes copines, celles qui semblaient tellement épanouies dans leur couple, recevaient plutôt des fleurs ou des dessous affriolants, mais moi, c’était invariablement du chocolat. Selon l’occasion et la saison, ça allait de la simple tablette au Père Noël grandeur nature en passant par les lapins et autres ballotins, mais c’était toujours du chocolat. Ce que j’ai eu qui ressemblait le plus à un bouquet, c’était une belle rose en chocolat blanc, avec des feuilles en pâte d’amande et des épines en nougatine. Quant aux dessous… je préfère ne pas reparler de ce string léopard – chocolat blanc tacheté de chocolat noir et lait, très raffiné – que j’ai mangé moi-même, un soir, seule devant la télé.

 

C’est vrai qu’il a commencé à m’offrir tout ce chocolat à peu près à la période où j’ai eu le sentiment qu’il s’éloignait… mais comme avant, il ne m’offrait rien, j’ai d’abord pris ça pour une volonté de se montrer aimant et attentionné, malgré le léger malaise qui s’installait entre nous. Et puis c’est pas comme si j’avais pas été gourmande, hein ! C’est que je le mangeais, son chocolat, moi ! Et avec plaisir, encore… il savait choisir et il ne regardait pas à la dépense.

 

J’ai mis un peu de temps à me rendre compte que ses cadeaux gagnaient en fréquence, en poids et en originalité à mesure que le temps qu’il passait avec moi diminuait, mais le jour où il m’a annoncé qu’il devait annuler notre week-end à Venise juste après m’avoir offert une gondole en chocolat, j’ai su que notre couple battait de l’aile.

 

J’ai mangé la gondole pour me donner du courage et j’ai décidé d’en avoir le cœur net : je lui ai demandé s’il y avait un problème entre nous, si j’avais fait quelque chose de mal pour qu’il passe si peu de temps avec moi… Il m’a regardée avec une moue méprisante et pleine de dégoût avant de m’asséner :

 

- Un problème ? Mais tu t’es vue ? Je me demande comment c’est possible que t’aies pas encore explosé avec tout ce que tu t’empiffres !

 

Je l’avais toujours pris pour un gars sympa, mais modérément intelligent. Son plan était pourtant diabolique : me fournir de quoi me consoler de ses absences, tout en me faisant grossir pour justifier de m’avoir délaissée. D’une fourberie dont je ne l’aurais pas cru capable. Et ça avait marché. Du moins, pour ce qui était de me faire grossir…

 

On n’a plus reparlé de cette conversation. Il s’est contenté d’être encore moins présent, conforté sans doute par le fait que je n’aie rien eu à objecter concernant ma prise de poids. Il a même continué à m’offrir du chocolat. La seule chose qui a changé, c’est que j’ai cessé de le manger. Enfin, pour être exacte, j’ai cessé de tout manger. Je me suis constitué une réserve et, quand j’en ai eu assez, j’ai joué la carte du sexe – ça marche toujours – en lui proposant un massage coquin au chocolat. Je l’ai installé dans la baignoire et me suis assise sur lui. Autant dire que grâce à sa généreuse contribution, le rapport de force était largement à mon avantage. J’ai rempli petit à petit la baignoire de tout son chocolat que j’avais gardé et fondu pour l’occasion. Il a d’abord vraiment apprécié mes caresses, au point de s’assoupir sous mes doigts. Il était trop détendu, presque étourdi quand il a compris. Il n’était plus vraiment en état et, de toute façon, pas de taille à lutter quand j’ai maintenu sa tête sous le chocolat. Il s’est à peine débattu.

 

J’ai laissé le chocolat durcir avant de ressortir mon ex de la baignoire et c’est bien la première fois que je l’ai trouvé à croquer. D’ailleurs, j’ai repris encore un kilo avant de me débarrasser définitivement de lui, dans les poubelles du chocolatier qui avait conçu tout ce que j’avais mangé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus Littéraires.

 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
9 avril 2014 3 09 /04 /avril /2014 19:19

 

Le gamin n’était pas extrêmement populaire. Un peu perturbé par un environnement familial compliqué, il aurait eu besoin d’une attention particulière en classe, qu’une maîtresse ouvertement démissionnaire et dotée d’un poil de compétition dans la main n’était pas prête à lui accorder. Ni entouré, ni encadré, il avait le comportement type du gosse qui cherche à attirer l’attention par tous les moyens, le plus simple étant, à l’école, quand on n’est pas le premier de la classe, d’être le fauteur de trouble.

Ailleurs, il aurait peut-être pu n’être qu’un parmi d’autres. En revanche, dans une classe dont quatre-vingt pourcents de l’effectif vont à la messe le dimanche, au conservatoire le mercredi et ne restent ni à l’étude ni à la cantine parce que maman est à la maison pour s’occuper à temps plein des enfants, le pauvre gamin était considéré comme un pestiféré.

Quand ma fille est revenue à la maison avec une invitation pour la fête d’anniversaire de ce pauvre bonhomme, j’avais été surprise :

- Ah, tiens… vous êtes copains ?

- Ben… je suis un peu copine avec tout le monde.

- Mais tu joues avec lui ?

- Non.

- Et tu l’aimes bien ?

- Pas trop.

- Mais pourquoi il t’invite alors ?

- Oh, il a invité toute la classe !

En continuant de discuter, j’ai appris que plusieurs gamins n’avaient même pas voulu prendre son invitation, qu’une petite fille l’avait carrément déchirée devant lui et qu’une bonne partie des autres avaient directement dit que de toute façon ils ne viendraient pas.

Outre le fait que j’avais envie de pleurer, j’étais prête non seulement à envoyer ma fille à cette fête qu’elle le veuille ou non, mais en plus à offrir un poney.

Après moult tergiversations et malgré ses réticences à être sans doute la seule fille à un anniversaire de garçon où le peu d’invités qui seraient là n’étaient même pas ses copains, ma fille a finalement convenu qu’il serait gentil d’y aller et, à la place du poney, j’ai offert quelque chose d’un peu plus modeste, mais choisi avec soin et je n’avais pas mégoté sur le prix.

On est arrivées un peu en retard. On était les premières. C’est le gamin qui nous a ouvert, tiré à quatre épingles, nœud papillon, cheveux soigneusement peignés et les yeux brillants. Il a sauté au cou de ma fille avant de venir se blottir dans mes bras.

L’appartement sentait le vieux. On était chez le papa, qui lui-même vivait chez ses parents. La déco n’avait pas dû être changée depuis un bon demi-siècle et la dernière fois que les fenêtres avaient été ouvertes devait remonter à quelques semaines.

J’apercevais dans le salon deux vieux tellement vieux qu’ils ne devaient même plus être à même de se rendre compte que deux personnes inconnues se tenaient dans leur entrée. D’où j’étais, ils auraient pu aussi bien être morts. Ni leur teint ni leur apathie ne démentait cette hypothèse.

Le petit bonhomme était toujours dans mes bras quand je me suis rendu compte que les cris que j’entendais ne venaient pas de la rue. En y prêtant attention, j’ai reconnu la voix de la mère, hurlant sur son ex-mari que personne ne viendrait fêter l’anniversaire de son fils dans ce taudis et que c’était de sa faute si personne ne l’aimait à l’école. Entre deux noms d’oiseaux, j’entendais le père essayer d’assurer sa défense en rappelant que dans son taudis, lui, au moins, l’aimait et qu’on ne pouvait pas en dire autant d’elle qui brillait par son absence et n’avait pas même pensé à souhaiter l’anniversaire du petit.

Le petit en question se serrait de plus en plus fort contre moi, comme s’il avait espéré pouvoir disparaître. Hors de question que ma fille passe une seconde de plus dans cet endroit.

J’ai fait sortir les deux gosses, j’ai refermé la porte sur les cris des parents et l’inertie des moribonds, et je les ai emmenés à la foire. Ils ont fait des tas de manèges, gagné une peluche, mangé de la barbe à papa et des churros pleins de gras et de sucre et ils se sont endormis tous les deux dans le métro sur le chemin du retour.

Arrivés chez le gamin, les parents hurlaient toujours, mais cette fois pour savoir lequel était responsable de sa fugue. Le temps qu’ils comprennent que c’était plus exactement un enlèvement, le môme avait fait un aller-retour à la cuisine et en était revenu avec un grand couteau. Ses parents commençaient tout juste à s’en prendre à moi quand il s’est interposé, rouge de colère et menaçant :

- Vous dites merci à la dame de m’avoir offert un bel anniversaire et si j’entends un mot de plus je vous crève le cœur !

Les parents n’ont même pas cherché à discuter, tant la détermination de leur fils ne souffrait aucune objection. Ils ont vaguement bredouillé un merci, quelque peu interloqués. Le gamin m’a fait un nouveau câlin, mais plus affectueux que désespéré, cette fois, puis il a fait un bisou à ma fille et il est alléj embrasser les deux vieux, qui n’étaient pas morts, finalement : j’ai vu le premier tapoter la joue du petit et le deuxième lui passer la main dans les cheveux.

Il était temps que ma fille et moi prenions congé.

On avait bien fait de venir, finalement.

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus Littéraires.

 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
5 décembre 2013 4 05 /12 /décembre /2013 00:03

 

La musique adoucit les meurtres. C’est pourquoi mon mode opératoire est réglé comme du papier à musique.

Je choisis chaque proie avec soin pour qu’elle ne détonne pas dans mon harmonieuse victimologie. Je l’approche en silence et commence par une clé de bras pour l’immobiliser. D’un croche-pied, je la cloue au sol et je laisse la tension s’installer crescendo, avant de clore le mouvement à l’arme blanche.

Et pour parfaire mon œuvre, je procède à la partition du corps à la scie musicale.

 

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires.

 

 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 23:16

 

Moi, le meurtre, c’est mon credo.

A chaque crime perpétré,

Je me délecte et je frémis !

Un corps inerte sur le sofa,

De l’hémoglobine sur le sol,

Quelques membres de-ci de-là…

A la tronçonneuse, à la scie

A coups de couteau dans le dos,

Ça émoustille ma libido,

Une bonne tuerie bien réussie

Sans chichi et sans tralala.

J’aime les veuves que l’on console

Et les orphelins je les fa-

-brique sans trembler c’est promis :

Mon geste est ferme et assuré

Moi, le meurtre, c’est mon crédo.

 

 



D'après un thème des impromptus littéraires...




Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 00:37

 

Je déteste cet endroit. Je ne comprends toujours pas ce qui m’a pris de venir m’enterrer dans ce trou.

« Tu devrais faire une pause. »

« Tu es si fatiguée ! »

« Mets-toi au vert un moment… »

Mais depuis quand j’écoute ce qu’on me dit ?!

A peine franchi le seuil de cette bicoque, j’ai chopé le bourdon.

J’ai allumé toutes les lumières et la télévision, histoire de rendre l’ambiance un peu moins sinistre, et puis il faisait affreusement froid alors j’ai mis en marche tous les radiateurs et, au moment, où j’ai voulu allumer le chauffe-eau dans l’espoir d’une douche tiède avant minuit, tout a sauté.

Je me suis retrouvée seule, dans le noir et le froid, à pester contre moi-même et la terre entière.

Quand j’en ai eu marre de pester toute seule, j’ai appelé ma mère (deux fois), ma sœur (une fois) et une copine (qui n’était pas là, alors je lui ai laissé un long message) et puis plus de batterie et là… Rien.

Rien, à un point que je ne savais pas possible.

Une obscurité comme il n’en existe que dans les coins vraiment paumés de la campagne profonde, et rien d’autre.

Chez moi, vous pouvez faire ce que vous voulez, c’est toujours bruyant, mais là… Pas de ronron continu des voitures dans la rue. Pas de voisin du dessus qui écoute de la musique. Pas de voisins du dessous qui s’engueulent. Pas de bébé d’à côté qui pleure. Pas de porte d’ascenseur qui claque. Pas de portail qui couine. Pas de poivrot qui interpelle les passants. Pas de passants, de toute façon. Rien.

Et c’est quand j’ai eu fini de lister tous les bruits que je n’entendais pas que j’ai vraiment commencé à flipper. J’ai désespérément tendu l’oreille pour essayer d’entendre quelque chose, n’importe quoi – un tracteur, un avion, un essaim d’abeilles, un troupeau de vaches, quelque chose qui pourrait détourner mon attention de ce vide effrayant – mais rien. J’en étais presque à espérer un orage ou une tempête, mais non. Toujours rien.

A force de me concentrer pour capter un quelconque son susceptible de me rassurer, j’ai fini par percevoir un grincement dans la pièce voisine. Ou en tout cas quelque chose qui ressemblait à un grincement. Et qui venait plus ou moins de la pièce d’à côté. Je crois. J’ai cessé de respirer en attendant qu’un nouveau grincement vienne confirmer le premier, mais rien. Encore.

Jusqu’à ce que je reprenne mon souffle et là, je suis presque certaine qu’un coup a été frappé à la fenêtre du salon. A moins que le vent ait fait taper un volet. Ou qu’une pomme soit tombée dans le jardin. En tout cas il commençait à se passer des choses pas très nettes dans cette maudite maison et je commençais à sentir poindre comme une légère panique.

J’ai essayé de me raisonner et de ne pas céder à une stupide paranoïa, mais plus je me disais « calme-toi, c’est la campagne, respire et profite ! », plus j’étais sûre que Leatherface rôdait dans les parages. Ou Jason le mort-vivant. Ou Norman Bates. Ou…

Je me suis précipitée à la cuisine, en me cognant dans chaque mur et dans chaque porte – bon sang, mais qu’est-ce qu’il fait noir à la campagne ! – et j’ai farfouillé à tâtons dans tous les tiroirs jusqu’à trouver un couteau auquel je me suis agrippée comme si ma vie en dépendait. A ce moment précis, d’ailleurs, j’étais convaincue que ma vie en dépendait.

Pendant quelques instants, ma respiration haletante et les battements de mon cœur m’ont empêchée d’entendre quoi que ce soit d’autre, ce qui a paradoxalement réussi à me calmer. Et c’est exactement quand j’ai cessé de m’entendre que j’ai recommencé à guetter les bruits suspects. Un bruit de pas – ou le vent dans les feuilles ? – d’un côté. Un souffle – ou une pluie légère ? – de l’autre. C’était intenable. On ne dit jamais assez à quel point l’absence d’un bon gros bruit de fond peut être anxiogène.

Mon couteau à la main, j’ai voulu aller m’enfermer dans ma chambre et enfouir ma tête sous tout ce que je pourrais trouver comme oreillers et couvertures en attendant que la lumière du jour revienne, mais en passant devant la porte vitrée, j’ai clairement distinguée une silhouette, là, à quelques pas de moi. Grande, sombre, menaçante, quelque chose de louche dans une main et l’autre en visière pour regarder… vers moi.

C’est là que j’ai complètement perdu le contrôle.

Je me suis précipitée en hurlant vers l’intrus, la lame de mon couteau pointée fermement devant moi et, sans être capable de penser à ce que je faisais, j’ai ensuite couru jusqu’à m’effondrer, à bout de forces.

Ce n’est que tard le lendemain que j’ai appris que j’avais égorgé monsieur Michon. Le voisin. Qui était venu m’apporter des bougies, parce qu’il se doutait bien qu’elle en aurait sûrement pas, la parisienne.

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus Littéraires.

 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 18:11

 

Quand j’attends à l’aéroport – ce qui dure souvent assez longtemps, parce que je déteste être en retard, alors je suis toujours exagérément en avance, étant donné que je prévois généralement la panne de métro, l’accident de bus, l’effondrement d’un pont et la chute de météorites pour calculer mon temps de trajet – quand je poireaute, donc, j’aime bien jouer à un jeu. Le jeu du témoin. J’observe les gens, pas quelqu’un en particulier, mais un peu tous ceux qui passent dans mon champ de vision et, au bout d’un moment, j’essaie de donner une description de chacune des personnes que j’ai aperçues, pour m’entraîner à être un bon témoin. C’est pas que je rêve de devoir être témoin un jour de quoi que ce soit qui nécessiterait mon témoignage précis, mais… c’est un jeu, c’est tout. Et donc, je jouais depuis un moment déjà, quand le type au visage de portrait-robot a fait son apparition. Il a tout de suite attiré mon attention, parce qu’il avait exactement la tête du mec qui ressemble à tout le monde. Le mec dont je n’aurais rien à dire si on me demandait. Le mec que tu as l’impression de reconnaître chaque fois qu’un portrait-robot est diffusé. Alors j’ai triché un peu – j’ai le droit, c’est mon jeu – et je l’ai regardé plus longtemps, en cherchant les détails qui le distingueraient d’un autre homme à tête de portrait-robot, mais non, rien. Alors j’ai fini par abandonner mon observation définitivement inutile dans son cas et, dépitée par cet échec, je suis allée prendre mon avion.

Ce n’est que bien plus tard qu’il y a eu cet appel à témoins. Le créneau horaire et le lieu correspondaient exactement à ceux de ma dernière partie du jeu du témoin, aucun doute, et comme le suspect était recherché pour un crime odieux, je suis allée témoigner.

J’ai décrit toutes les personnes dont je me souvenais avec le maximum de détails possible. Les portraits qui en ont résulté ont ravi le dessinateur de la police qui, pour la première fois en vingt ans de carrière, avait l’impression de changer de modèle. Tout le commissariat a défilé pour assister à ma grande démonstration de témoignage parfait. A mesure qu’ils identifiaient et retrouvaient les personnes que j’avais décrites, leur incroyable ressemblance avec les portraits me valait encore des hourras. Certaines personnes ont même été étonnées de se découvrir des signes particuliers qu’elles n’avaient jamais remarqués. D’autres ont même demandé à acheter leur portrait-robot tellement il était réussi. Un grand succès.

Sauf qu’au bout d’un moment, toutes les personnes que j’avais permis de retrouver ont été innocentées et il ne restait finalement plus qu’un espoir : l’homme à tête de portrait-robot.

« Bon… alors il n’était pas très grand… mais pas petit non plus, vous voyez ? Taille moyenne. Ni gros ni maigre… stature moyenne, quoi. Brun… et euh… yeux marrons, je dirais. »

Je me concentrais à mort, vraiment, et pour ainsi dire je le voyais comme s’il était là, devant mes yeux, ce type à tête de portrait-robot, mais ça ne changeait rien au problème : je n’avais rien à en dire. J’ai réussi à ajouter qu’il était peut-être un peu mat de peau, ou alors seulement mal rasé, mais à la façon dont on me regardait maintenant, j’ai bien senti que je m’enfonçais.

A tel point que les flics ont commencé à me soupçonner, moi, leur témoin vedette ! D’un seul coup, leurs regards admiratifs sont devenus carrément suspicieux, voire accusateurs. J’étais finalement bien présente sur les lieux et à part – je cite – « ce prétendu suspect que j’y aurais vu mais que je n’étais pas foutue de leur décrire », j’étais la seule qu’ils n’avaient pas encore innocentée.

Ils m’ont gardée aussi longtemps qu’ils ont pu jusqu’à être obligés de me relâcher faute de preuve, et j’ai fini par quitter le commissariat tête basse, sous les huées de flics persuadés non seulement de ma culpabilité, mais aussi que je m’étais bien payé leur tête.

On m’y reprendra à vouloir rendre service, tiens !




Ecrit pour les Impromptus littéraires



Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 14:40

 

Au début de cette histoire, armée de la silhouette de mes vingt ans et de mon teint de jeune fille, j’avais cette arrogance naturelle de celles qui se savent jolies et j’étais comme j’étais, à prendre ou laisser. Et il m’a prise.

La fermeté de mon cul me garantissait un seuil de tolérance élevé aux égarements caractériels auxquels il pouvait m’arriver de me laisser aller et j’étais l’anti-compromis personnifié. Une femme entière, intègre, incorruptible.

Et puis j’ai vieilli.

De jolie fille, je ne suis pas devenue belle femme, mais femme qui a été belle, ce qui n’a rien à voir. Mes fesses ont ramolli, mon teint a fané et mes seins ont commencé à moins faire les malins. J’étais toujours à prendre ou à laisser, mais de moins en moins sûre qu’il ne me laisserait pas si je ne changeais pas rapidement.

- Je vais me mettre au régime.

- Mais non, ne change rien, tu es parfaite !

Il a dit ça sans me regarder, comme s’il avait peur que son mensonge me saute aux yeux s’il posait les siens sur mes rondeurs nouvelles. Je le trouvais gentil, quoiqu’un peu hypocrite. Et je me suis mise au régime quand même.

- Je vais me mettre au sport, histoire de raffermir tout ça.

- Mais non, ne change rien, tu es parfaite !

Il a dit ça en passant sa main dans mon dos, probablement la seule partie de mon anatomie qui n’avait pas souffert de l’affaissement général, comme si me toucher ailleurs risquait de constituer un flagrant délit de mensonge. Encore une fois, j’ai trouvé l’attention louable, bien que peu crédible, et je me suis mise au sport.

- Je vais prendre un peu plus soin de moi : me maquiller, aller plus souvent chez le coiffeur…

- Mais non, ne change rien, tu es parfaite !

Il a dit ça en éteignant la lumière, sans doute pour ne pas risquer que son regard s’attarde malgré lui avec trop d’insistance sur mes cernes sombres ou ma tignasse en pagaille. Cette fois, j’étais quand même à la limite de le trouver trop gentil pour être honnête. Ça m’a empêchée de dormir et dès le lendemain matin, j’avais décidé d’enterrer pour de bon la belle jeune femme sûre d’elle que je fus, pour laisser place à la mégère aigrie et soupçonneuse que je devenais : j’ai commencé à épier ses moindres faits et gestes, certaine qu’il cachait forcément des secrets honteux. J’avais sans doute été bien naïve… m’aimer à ce point comme j’étais alors que je ne ressemblais déjà plus que de très loin à celle que j’avais été, ça ne pouvait pas ne rien cacher.

Je me suis vite persuadée qu’il s’envoyait sûrement en l’air avec cette petite garce d’assistante qui lui apportait son café au bureau. Ou avec la fille (facile) de son patron qu’il prenait en stage tous les étés depuis environ dix ans, soi-disant pour ne pas froisser son père. Ou encore avec la pétasse de prof de yoga de son club de gym. Ou bien… Bon sang ! Bien sûr qu’il ne voulait pas que je change ! Il avait une infinité de possibilités, toutes plus tentantes les unes que les autres, pour se consoler de mes fesses molles et de ma peau qui plisse entre de jeunes bras accueillants et des cuisses fermes ! J’étais en rage… Contre elles, contre lui, contre moi-même.

J’ai d’abord hésité à défigurer chacune de ses poules à l’acide ou à coups de rasoir. J’ai ensuite pensé qu’il serait plus juste de m’en prendre à lui et de l’émasculer. Finalement, j’ai opté pour une vengeance plus subtile : j’ai arrêté le régime, annulé mon abonnement à la salle de sport et avorté dans l’œuf mes velléités de soins divers. En trois mois, j’ai pris vingt-deux kilos de graisse flasque. Mes cheveux n’ont plus vu un peigne ni senti l’odeur du shampoing depuis aussi longtemps. Ma peau est l’exact reflet des mauvais traitements que je m’inflige : elle est devenue plus grasse et boutonneuse qu’elle ne l’a jamais été aux pires heures de mon adolescence. Et, bien sûr, j’ai du poil aux pattes, sous les bras et je ne vous parle même pas de ce qui déborde de mon string.

Parallèlement, j’ai feint d’avoir des appétits sexuels décuplés : je le sollicite matin et soir, parfois même plusieurs fois dans la nuit et le week-end, c’est fête : je veux du sexe toute la journée. Il m’a tant et tant répété que je ne devais pas changer qu’il n’ose plus rien me dire. Et je l’épuise tellement que toutes les jeunettes qu’il a pu séduire ont dû se lasser de ses prouesses devenues mollassonnes.

Je suis sûre qu’il n’a plus que moi. Aussi laide à l’extérieur que lui à l’intérieur, insatiable et cruellement amoureuse.

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Ne change rien ! »

 

 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 10:39

 

Chaque année je croise les doigts pour que ça ne recommence pas, mais chaque année ça recommence. J’ai beau essayer de me convaincre que ce n’est qu’un sale moment à passer, rien n’y fait : cette espèce de pèlerinage du bout du monde chez ces foutues sorcières reste mon pire calvaire annuel, et pas moyen de m’y soustraire.

Chaque année, c’est à celle qui réussira le plus mauvais coup et chaque année, s’il est difficile d’élire la gagnante, je suis toujours la grande perdante… mais cette fois, j’ai décidé de ne pas me laisser marcher sur les pieds, de rendre coup pour coup et d’en revenir la tête haute !

 

Epreuve numéro 1 : la pique de bienvenue.

A ce petit jeu, la vielle bique est à peu près imbattable. Evidemment, elle a l’avantage de jouer à domicile, mais il faut bien reconnaître quand même qu’elle est sacrément douée. Elle n’utilise que des formules classiques, mais diablement efficaces.

- Bonjour !

- Ah ! Bonjour mon chéri ! Mais…

Silence. Elle pince le nez, fronce les sourcils, se tourne vers moi avec lenteur. Elle va lancer son attaque, mais cette année j’ai prévu la riposte.

- Il a encore maigri. Vous ne lui donnez donc rien à manger ?

- Oh c’est pas ça du tout, belle-maman ! C’est qu’on baise comme des lapins, votre fils est insatiable… alors forcément, avec tout cet exercice, il maigrit !

Et là, la vioque, du tac au tac :

- Et bien encore heureux que vous assumiez votre devoir conjugal, il ne manquerait plus que ça !

Et de rentrer bras dessus bras dessous avec son fiston, le menton haut et le pas rigide, me laissant digérer l’échec sur le paillasson. Bon sang ! Encore une victoire de la vieille carne ! Avec en prime les gros yeux de mon cher et tendre…

 

Epreuve numéro 2 : c’était mieux avant.

Là, les frangines se surpassent toujours. Elles jouent en équipe, faut dire, et elles ne viennent jamais sans accessoires : vieilles photos, jouets que tout le monde croyait perdus mais que ô miracle elles ont retrouvés, cassettes des chansons de leur enfance – et dingue ! devine un peu ce qu’on a dégoté dans un vide grenier ?!! Un magnétophone à cassettes !!! On peut tout écouter comme quand on était petits, c’est pas génial, ça ?

Il va sans dire que le déballage des souvenirs tous plus émouvants et attendrissants les uns que les autres n’a aucunement vocation à me faire partager un peu de leur vie d’avant, mais ne vise qu’à m’en exclure un peu plus chaque fois. A me rappeler que jusqu’à ce que je vienne le leur arracher, leur frère était aimé, épanoui, choyé et heureux dans ce foyer chaleureux qui n’est et ne sera jamais le mien. Connasses.

L’aînée, la revêche, la deuxième maman ou, pire, le substitut de père depuis que celui-ci a foutu le camp :

- Si vous saviez comme la vie était douce ici, avant… (sous-entendu « avant moi »).

La cadette, frigide et pète-sec qui veut à tout prix se faire passer pour une working girl célibattante :

- Ah ça ! Rien ne remplace la douceur du foyer dans lequel on a grandi !

La petite dernière, enfin, bientôt trente ans, mais qui tente toujours d’avoir l’air d’une adolescente, sans doute pour faire oublier son manque d’intelligence, d’ambition, de personnalité… Elle, elle ne dit rien. Jamais. Je me demande d’ailleurs si elle n’est pas un peu attardée, en fait – ce qui ne l’empêche pas d’être aussi mauvaise que les autres. Quand ses sœurs ont conclu la séquence « souvenirs poignants » par de longs soupirs déchirants, elle me lance chaque fois ce même regard, mi-larmoyant, mi-accusateur, pour me rappeler que c’est bien ma faute si leur cher frère est parti loin d’elles. Et ce couillon qui ne dit jamais rien, tout heureux d’être bichonné, comme un coq en pâte au milieu de sa tribu de mégères … Mais pas de ça cette année ! Point de résignation, je rétorque :

- Quel dommage que vous n’ayez pas de vie ! Et aucune de vous n’a… je ne sais pas… un petit ami ? Ça vous détendrait… et ça ferait un peu d’air à votre frère.

J’attendais une réplique cinglante, voire trois – disons deux, pas la peine de compter la demeurée dans la joute verbale – et j’étais prête à batailler, mais au lieu de ça ces pétasses ont joué la scène la plus pathétique de l’année : l’aînée est allée soutenir la mère qui faisait semblant de défaillir, la cadette a sorti sa ventoline – parce que oui, en plus, elle est asthmatique – et la débile s’est mise à sangloter comme un bébé. J’ai songé un instant que j’avais gagné, mais mon crétin de mari n’a pas pu s’empêcher d’intervenir :

- Ça va ? Tu es contente ?

Et de quitter la pièce avec mère courage et les sœurs meurtries, non sans m’adresser un dernier regard lourd de reproche. Un point pour les frangines diaboliques. Et merde ! Deux à zéro déjà pour les sorcières.

 

Epreuve numéro 3 : le repas.

Là, c’est toujours compliqué. Déjà, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que j’ai dans mon assiette et ça me rend nerveuse. Franchement, vu les harpies qui œuvrent en cuisine, j’ai toujours peur de manger du rat malade ou des araignées vivantes et de boire de la bave de crapaud. Si je pose la question en essayant de me montrer polie (« Hm, c’est bon, qu’est-ce que c’est ? ») j’ai immanquablement droit, d’abord, à l’échange de regards de connivence, après quoi l’une ou l’autre de ces garces finit par m’asséner le fameux « Ah ! C’est une recette de famille, ça reste en famille ! ». Alors je ne demande plus et je mange en silence, en espérant que leurs saloperies ne vont pas me rendre malade. Depuis que j’ai cessé de témoigner un quelconque intérêt pour le contenu de mon assiette, elles ont plus de mal à marquer des points. Des points faciles, du moins. Mais cette année, c’est différent. Cette année, je veux me battre.

- Qu’est-ce que vous nous avez préparé de bon ?

- Ah !

Regards complices.

- Ça, c’est un secret de famille !

- Ah oui, il me semblait bien ! Vous n’en avez donc qu’un seul ?

Silence outré.

- Maman adorait ça, elle. Hein papa ?

Acquiescement général, sourires en coin. Et merde ! L’attaque – inattendue parce qu’inédite – de la belle-fille. Qui a ouvert la séquence « rappelons-nous tout le bien qu’on pensait de l’ex qui, elle, avait si bien trouvé sa place dans la famille ! »

Apparemment, tout le monde a oublié qu’elle a demandé le divorce parce qu’elle ne supportait plus l’omniprésence de toutes ces femmes dans la vie de son époux et, conséquemment, la sienne.

Je ne pouvais pas en vouloir à la petite, trop jeune sans doute pour avoir vraiment cherché à marquer ce point-là, mais à cet instant précis je lui en aurais bien collé une quand même. Et si elle n’appartenait peut-être pas encore tout à fait au clan des sorcières, le point n’était de toute façon pas pour moi. Je ne pouvais que m’incliner et accepter la défaite. Et me consoler en me disant que, dès la fin de cette journée, j’aurais toute une année pour rêver du bûcher sur lequel j’aimerais brûler ces furies, et préparer ma revanche pour la prochaine réunion de famille.

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Le tournoi des sorcières ».

 

 


 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article
21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 16:22

 

 

Je n’aime pas les mariages.

Qu’ils soient fastueux, chiches, beaufs, princiers, en petit comité ou en grandes pompes, il y a une constante incontournable à tous les mariages : les invités dont on ne sait pas quoi faire.

Je ne parle pas du problème qu’ils posent à belle-maman ou à je ne sais qui qui se casse la tête sur le plan de table : je ne me suis jamais trouvée de ce côté-là du problème. Non, je parle de ce que c’est qu’être un invité incasable.

 

Qui sont-ils, ces empêcheurs de faire des plans de tables rondes ? Les célibataires. Ceux qui ne font partie d’aucune bande, qui ne sont plus assez jeunes pour qu’on les mette à la table des enfants et pas assez proches pour la table des mariés. Vous me direz : pourquoi sont-ils invités ? Mais la question ne se pose-t-elle pas, en règle générale, pour la moitié des invités ?

Elle se posait pour moi en tout cas au mariage de cette cousine, tellement éloignée que je ne savais même pas si je l’avais déjà rencontrée un jour. Pour la même obscure raison qui avait dû la pousser à m’inviter, je n’avais pas osé décliner, mais les convenances et les politesses n’ont pas toujours que du bon.

Je n’ai pas eu de mal à la reconnaître, mais je n’ai que peu de mérite : c’était la seule déguisée en meringue. Elle, en revanche, n’a pas su cacher qu’elle ne me remettait pas du tout ce qui, je l’avoue, m’a bien fait rire. Je me suis amusée un moment de son malaise en sur-jouant l’émotion de ces si belles retrouvailles dans de si belles circonstances et bon sang ! que j’étais heureuse pour elle ! elle était plus belle que jamais ! mais je n’avais pas mesuré encore à ce moment là que ce qui ne serait pour elle qu’un bref moment de gêne allait être pour moi une longue torture.

 

D’abord, le défilé des vieux. Les vieux qui savent très bien qui tu es – la petite-nièce du beau-frère de la mère de je ne sais qui – mais ils pourraient bien inventer n’importe quoi, tu n’irais pas contredire ou vexer un vieux, même si tu ignores totalement qui c’est.

Ensuite, il y a les moins vieux, qui se demandent bien quand même pourquoi toi, tu n’es pas encore mariée et si tu ne vas pas y songer bientôt, parce qu’il serait temps, non ? Bien sûr, c’est toujours tentant de leur répondre que ton truc à toi, c’est le broute-minou de camionneuse. Ou que tu sors d’une douloureuse histoire au terme de laquelle tu es tombée dans la drogue après trois tentatives de suicide. Ou mieux, qu’après t’être fait violer par Tonton toute ton enfance tu n’as plus trop goût aux hommes. Mais tu ne le fais pas, parce que tu ne voudrais pas gâcher une si belle fête.

Et tout ça n’est rien. Le pire vient toujours au moment de passer à table.

Quand tu as du bol et que le nombre d’incasables n’est pas trop élevé, tu peux parfois te retrouver à une table sympa où il restait une place. Mais je ne sais pas pourquoi, il y a un principe qui veut que t’as jamais de bol aux mariages et là, soit tu te retrouves, comme par hasard, coincée à côté de l’autre célibataire de ton âge – ce qui n’est jamais une aubaine, parce que tu comprends toujours avant même que les hors d’œuvre soient servis pourquoi il est célibataire – soit il y a carrément une table entière d’incasables. Et la cousine avait choisi cette option. Je me demandais de plus en plus pourquoi j’étais venue. Je me demandais également si on était vraiment cousines, à la réflexion, et si oui, par quel côté de la famille. Pas le bon, manifestement, sans quoi j’aurais pu espérer une place à une table de cousins un peu moins éloignés.

Au lieu de ça, donc, je me retrouvais à cette fichue table d’incasables, même pas suffisamment nombreux pour la remplir correctement, si bien qu’on était trop éloignés les uns des autres pour s’entendre parler. Ce qui, dans le fond, n’était pas si gênant que ça…

En vertu de quoi les penseurs de plan de table peuvent-ils bien croire que mettre des incasables ensemble pourrait être une bonne idée ? Les incasables ont généralement une bonne raison d’être incasés et ce n’est jamais la conséquence directe de leur jovialité et de leur sociabilité, alors pourquoi les rassembler pourrait bien en faire soudain une troupe de joyeux drilles prêts à enflammer la soirée ?

A part moi, il y avait un vieil ado qui avait dû échapper de justesse à la table des enfants, mais qui semblait le regretter amèrement et ne quittait pas des yeux l’écran de son i-phone. Un type entre deux âges, divorcé d’une invitée bien mieux placée que lui, qui n’avait pas dû oser venir avec sa jeune maîtresse et tuait le temps en lui envoyant un message probablement cochon toutes les cinq minutes. Une vieille fille encore plus caricaturale que moi. Un type à cheveux gras et culs de bouteille qui cherchait des amis mais savait très bien qu’il n’en trouverait pas. Une vieille peau vulgaire qui tentait désespérément de se faire remarquer par le divorcé.

Une chouette table, en somme.

La soirée semblait ne jamais devoir finir, le service était d’une lenteur terrifiante et je me demandais si le dessert arriverait avant l’aube, tout en imaginant les mille et une façons de me venger de la cousine, quand j’ai remarqué une certaine agitation en cuisine. Prétextant élégamment un bronze à couler, histoire de maintenir l’ambiance débridée qui présidait à ma joyeuse table, je suis allée jeter un œil et suis tombée sur une occasion plus belle que je n’aurais osé l’espérer de tenir ma revanche : un énorme gâteau supposé contenir une danseuse brésilienne, clin d’œil discret au voyage de noce financé par les dons des convives. L’occasion était inespérée.

 

Sans vouloir me faire passer pour pire que je ne suis et en toute objectivité, j’ai tout sauf un cul de danseuse brésilienne montrable en string. Alors j’ai négocié avec la jolie demoiselle, piqué ses plumes et ses paillettes et pris sa place entre la meringue et la crème pâtissière. Et au moment de la grande surprise, c’est moi qui ai surgi du gâteau et c’est mon fessier généreux et tremblotant que j’ai collé sous le nez du marié, pendant que s’agitait sous le regard effaré de la belle-mère mon opulente et blanche poitrine. D’une œillade indécente et salace j’ai fait rougir le beau-père, tandis que ma gestuelle plus que suggestive faisait hésiter le père de la mariée entre l’offuscation et la branlette.

Le reste de l’assemblée était mi-outré, mi-hilare (pour les plus éméchés). Quant à moi, j’ai profité de ce que j’avais séjourné dedans pour manger ma part de dessert, avant de m’en badigeonner le corps dans une danse obscène et de filer sans demander mon reste avant que quiconque ait vraiment le temps de réagir.

 

Finalement, c’était un mariage plutôt réussi.

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Au mariage de ma cousine ».

 

 

 

Repost 0
Published by poupoune - dans Les impromptus
commenter cet article

C'est Qui ?

  • poupoune
  • Je suis au-dessus de tout soupçon.
  • Je suis au-dessus de tout soupçon.

En version longue

   couv3-copie-1

Recherche

J'y Passe Du (Bon) Temps