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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 18:30

 

Suite de la suite du début de la fin blablabla…   1ère partie ici.  

 


- Maman ! Tu rentres déjà ?

Deux mois déjà que j’avais commencé ce nouveau boulot, et Lila semblait toujours aussi surprise de me voir rentrer de bonne heure le soir.

- Ça t’embête que j’arrive si tôt ?

- Mais non ! J’ai pas encore l’habitude, c’est tout.

- T’as passé une bonne journée ma chérie ?

- Oui… on n’a pas trop travaillé aujourd’hui. Et toi ?

- Pareil ! Pourquoi t’as pas trop travaillé ?

- Ben le matin on avait dessin et puis cet après-midi on a fait chorale avec les autres classes, du coup on n’a pas eu trop de temps pour travailler.

- Cool.

- Et toi, pourquoi t’as pas trop travaillé ?

- Oh ben… en fait, mon nouveau travail, c’est beaucoup de… euh… enfin par rapport à avant c’est pas pareil, tu vois ? Il y a des jours où je suis moins… enfin… C’est moins fatigant, quoi.

J’avais eu beaucoup de mal à expliquer à ma fille en quoi consistait exactement le boulot. Pour une large part parce que moi-même, je ne comprenais pas bien l’utilité réelle de ma fonction. Pour tout dire, j’avais très vite commencé à m’ennuyer sérieusement et je n’éprouvais aucune fierté et aucun plaisir à raconter mes journées à ma fille. Avant, quand je lui parlais de mes journées de flic, même si j’enjolivais toujours un peu et si j’omettais les détails les moins glamours, je voyais bien qu’elle était fière de sa maman qui mettait des méchants en prison ! Elle savait quoi dire quand on lui demandait ce que faisait sa mère et elle était contente de frimer un peu devant ses camarades de classe… Maintenant, je la sentais déçue et franchement, ça me minait plus encore que l’ennui au bureau.

C’était en partie pour elle que j’avais quitté la police et pris ce poste, pour être une maman moins… dangereuse, déjà, et plus présente, surtout, mais j’avais l’impression que ma présence lui importait beaucoup moins maintenant qu’elle était régulière. Je ne me sentais plus « spéciale » dans son regard, peut-être parce que je ne l’étais plus non plus dans le mien ? A moins simplement qu’elle n’ait été une préadolescente un brin précoce et prématurément en opposition avec sa mère, mais cette idée-là n’était guère plus réconfortante.

- Bon, ma chérie : qu’est-ce que tu veux manger ce soir ?

- Des nouilles ?

- Pas tous les soirs… Tu as mangé quoi à midi ?

- Des nouilles.

- C’est vrai ?

- Oui, mais y avait de la sauce pas bonne, alors ça compte pas !

- Ah ben si, quand même. Légumes, ce soir.

- Tu as fait les courses ?

Voilà. L’autre habitude à prendre, mais j’avais beaucoup de mal… Tant que j’avais des horaires farfelus, Lila dînait très souvent avec la voisine qui lui faisait des bons petits plats et quand j’étais là, c’était toujours la bonne excuse pour manger n’importe quoi, parce que c’était suffisamment rare pour qu’on ne se soucie pas de manger équilibré… Maintenant, c’était à moi de remplir le frigo pour tous les soirs et j’avais encore du mal à organiser correctement cette partie de mon quotidien. J’avais toujours eu une aversion certaine pour tout ce qui touchait de près ou de loin à une tâche ménagère, mais plus d’excuse désormais pour ne pas assurer. Lila le savait et je la soupçonnais de savoir en jouer pour me faire culpabiliser.

- Il doit rester une boîte de haricots verts, non ?

J’étais à peu près sûre que non, ou alors oubliée depuis tellement longtemps qu’elle serait sans doute périmée, mais je préférais me donner l’air d’avoir commis une petite erreur dans la gestion des stocks, plutôt que d’assumer l’oubli pur et simple de mes obligations parentales.

- Mais sinon c’est pas grave, je vais redescendre rapidement faire une petite course.

A ces mots, le visage de ma Lila a pris instantanément cette expression d’infinie tristesse parfaitement simulée qu’elle utilisait depuis son tout premier chantage, qui ne trompait personne, mais qui lui garantissait toutefois quelques résultats. Avec moi du moins. Ses grands yeux faussement malheureux plongés dans les miens, la lèvre boudeuse et le menton tremblant, elle s’est blottie dans mes bras avant de lâcher, comme dans un dernier souffle :

- Tu peux pas rentrer de bonne heure comme ça et repartir tout de suite en m’abandonnant… j’étais trop contente que tu sois là !

On a mangé des nouilles.

 

*

 

Très vite, j’ai réalisé que mon nouveau boulot était une caricature de la vie de bureau. La partie très concrète et quotidienne du travail d’une équipe de sécurité dans un immeuble de bureaux, c’était Vincent et Nicolas qui s’en chargeaient. Moi, en tant que responsable, très honnêtement, je n’en foutais pas une. Au début, j’avais voulu qu’on se répartisse ces tâches relativement ingrates pour en prendre ma part, mais ils n’avaient pas semblé apprécier l’initiative et je n’avais pas insisté. Je me contente de les remplacer quand ils sont absents et j’ai gardé pour moi la partie supposément plus gratifiante du boulot : j’encadre, je supervise, j’organise… En d’autres termes, j’ai changé les couleurs du planning, j’ai créé un fichier informatique où enregistrer les incidents (mais ils continuent tous les deux à les consigner d’abord par écrit dans le vieux cahier hérité de Doudou) et j’ai instauré le point hebdomadaire du vendredi, réunion sans intérêt au cours de laquelle on se redit tout ce qu’on s’est déjà dit dans la semaine et ce qu’on a pu ajouter ou modifier dans le planning ou dans le FI. Fichier des incidents. C’était mieux que VC pour « vieux cahier » ou CD pour « cahier de Doudou ».

Heureusement, il y avait la face cachée du boulot, le fameux espionnage de toute personne passant devant les vitres de mon bocal, si l’envie me prenait de fouiller dans sa vie… Mais je me suis vite aperçue que malgré la sensibilité d’un certain nombre de dossiers traités par la boîte, un soin réel apporté à l’embauche ou dans le choix des clients garantissait peu ou prou une vraie tranquillité d’esprit par la suite. Ça ne m’a pas empêchée de fouiner – bon sang, il faut bien que je m’occupe ! – mais creuser pour ne jamais rien trouver, ce n’est que modérément stimulant.

En premier lieu, je me suis intéressée aux services annexes : les services sans rapport avec l’activité de la boîte : il y avait le personnel du ménage, la cantine et nous, la sécurité. Ces services sont souvent sous-traités à des sociétés prestataires, mais le patron considérait qu’il était plus sûr de procéder lui-même au recrutement de chaque cuistot et de chaque femme de ménage. Je le soupçonnais d’être au moins un tout petit peu paranoïaque, mais puisque c’est cette même paranoïa qui me valait d’avoir rapidement trouvé un boulot bien payé, je n’allais sûrement pas lui suggérer une thérapie et je suis donc allée voir du côté des cuisines comment ça se passait. Outre les cuisiniers, il y avait du personnel qui assurait le service, la caisse et la plonge, sous la houlette d’un responsable qui veillait également à la bonne gestion des stocks et à l’élaboration des menus, en collaboration avec une diététicienne.

Pour une raison sans doute assez peu glorieuse de type « moins c’est convivial, moins on y passe de temps, la cantine occupait un niveau en sous-sol, encore plus bas que les parkings. La plupart des employés qui y travaillaient – ceux qui venaient en voiture du moins – étaient les seuls de la boîte qui n’avaient pas à passer devant mes fenêtres pour rejoindre leur lieu de travail. Je n’avais donc pas une idée bien précises de leurs horaires de travail, mais j’ai supposé qu’en y allant en milieu de matinée j’y trouverais du monde. Je me suis équipée de la carte magnétique qui m’ouvrait toutes les portes, mon talkie-walkie (ce truc grésillait et me faisait sursauter à chaque fois qu’il émettait un son, mais mes petits collègues et moi-même devions rester en contact permanent… sécurité oblige) et je suis descendue au troisième sous-sol. C’était encore un parking, donc je suis redescendue d’un niveau et j’ai découvert les fameuses cuisines.

- Oh pardon !

Un jeune type en blouse, les bras chargés de ramequins, avait failli me percuter à l’instant où j’étais sortie de l’ascenseur.

- Vous cherchez quelqu’un Madame ? Je peux vous aider ?

- Non. Non, merci. Je visite.

- Ah, bien. Bonne visite alors !

Il est reparti avec ses ramequins. J’ai fureté un peu partout, pas une porte n’a résisté à mon passe-partout magnétique, et l’ensemble m’a donné une impression de grande normalité, même si je ne suis pas spécialiste de la restauration d’entreprise. J’ai également rencontré le responsable de ce royaume d’en-dessous.

- Vous êtes qui exactement ? Je n’ai pas bien compris.

- Marie Hyckz. Je travaille à la sécurité. Vous pouvez m’appeler Big Brother.

- Ha ha ! Appelez-moi Sweeney Todd alors !

- Vous leur faites manger des cadavres ?

- Je suis sûr qu’ils sont nombreux à le penser, mais… non. Seulement je ne voyais pas d’autres exemples pour concurrencer Big Brother. Cela dit, à croire ce que disent les gens, on leur fait parfois manger des tas de trucs dingues, quand même !

- Comme ?

- Euh… enfin… Pas si dingues que ça, j’en ai peur. Mais il existe un principe tacite qui veut que quoi qu’il advienne, ce qu’on mange à la cantine ne peut en aucun cas être bon. Et ça commence dès la maternelle… Les frites de maman, même si elles sortent du même sachet surgelé que celles de la cantine, sont toujours meilleures. Avec les adultes, ce sont les frites du restaurant d’à côté qui sont meilleures que les miennes.

- Elles sont sans doute aussi plus chères.

- A peu près trois fois, oui. C’est sans doute ce qui leur donne ce petit truc en plus.

Mon chef cuistot m’a baladée dans ses cuisines et la salle du restaurant en m’expliquant des tonnes de choses auxquelles je n’ai prêté qu’une attention distraite, mais il était charmant et assez drôle alors je l’ai écouté avec plaisir. Sa compagnie était agréable et je n’étais pas à proprement parlé débordée par ailleurs. Il y avait ici plus que largement de quoi commettre des tas de meurtres odieux – ustensiles tranchants de toutes les tailles, bains d’huile, plaques de cuisson assez grandes pour y cuire un homme allongé, sans parler des possibilités d’empoisonnement – mais pas de raison de penser qu’un complot visant à escroquer l’assureur des grands de ce monde et leurs lubies pourrait prendre naissance ici. J’ai fini par retourner tout de même à mon bocal, après m’être accidentellement enfermée dans un grand frigo et avoir ressenti aussitôt l’appel du grand air et des relativement grands espaces de mon bureau avec vue sur cour.

 

*

 

- Mais t’es trop grosse pour tenir tout entière dans un frigo !

- Dis donc !

- Ben c’est vrai !

- C’était pas un vrai frigo… Enfin, si, mais pas un comme nous. C’était… comme une petite pièce où on peut entrer, avec des étagères tout autour.

- Et y avait des morts sur les étagères ?

Ma petite fille chérie et ses jolies idées…

- Non… non. Seulement des… des trucs.

- Des yaourts ? De la limonade ?

- Je sais pas, moi, il faisait noir !

- Mais pourquoi t’es allée dans le frigo ?

- Ben pour mon travail, pour… enfin…

- Oh lala, j’y comprends rien du tout à ton nouveau travail ! T’aurais dû garder l’autre… Ou faire cuisinière de crêpes.

J’aurais mieux fait de lui dire que j’y étais simplement allée par curiosité, dans ce fichu frigo ! J’avais désormais un mal fou à capter l’attention de ma Lila plus de cinq minutes avec mes anecdotes de boulot, alors qu’avec mes histoires de police je pouvais la captiver des heures… Mais peut-être aussi qu’elle grandissait, simplement, et que je lui apparaissais naturellement de moins en moins comme un être d’exception… Ça ne m’aidait pas à aimer ma nouvelle vie.

- Tiens, bonne idée : si on faisait des crêpes ?

- OUAIS ! Et après on ira les vendre dans la rue ?

- Quoi ?

- Ben oui : si tu veux gagner des sous, faut les vendre, hein !

- Mais je ne veux pas… Lila : je te propose de faire des crêpes pour nous. Juste pour nous. J’ai pas l’intention de changer de travail… surtout pour faire des crêpes !

- Mais il est nul ton travail, tu t’amuses pas ! C’est pas comme coiffeuse… tout le monde aime jouer à la coiffeuse.

- Ah, tu veux toujours être coiffeuse ?

- Ah non ! Non, je veux être actrice de comédie musicale.

Bon. Ni flic ni le nouveau boulot pas marrant de maman. C’était plutôt une bonne chose.

- Ah c’est chouette, ça, comme métier… mais en attendant, tu veux même pas savoir comment je suis sortie du frigo ?

- Quelqu’un t’a ouvert la porte ?

- Euh… oui.

- Bon, je vais jouer : tu m’appelles quand on mange ?

 

A suivre…

 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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