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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 22:34

 

Suite de la suite de la suite de la… la première partie   est ici.   

 


En prétextant une envie irrépressible doublée d’une quasi-nécessité de bien comprendre son travail, mais surtout pour m’occuper tout en me rencardant sur lui, j’ai obtenu de Nicolas qu’il me laisse faire une de ses rondes avec lui. Pour une raison qui m’échappait un peu, mes deux collaborateurs semblaient beaucoup y tenir, à leurs rondes… Sans doute leur permettaient-elles de s’aérer tout en rencontrant du monde, peut-être même qu’ils en profitaient pour rouler un peu des mécaniques auprès des jeunes et jolies stagiaires du marketing. Quoi qu’il en soit, l’idée que je leur pique cette partie du boulot les paniquait et j’ai presque dû menacer Nicolas de renvoi pour qu’il finisse par accepter de me laisser l’accompagner.

En fouillant un peu dans sa vie, je n’avais rien trouvé de palpitant. Il était le plus jeune d’une relativement grande fratrie et aussi, apparemment, le moins brillant. Un de ses frères était médecin, l’autre chercheur et sa sœur était avocate. Peut-être n’était-il devenu vigile que pour faire chier son père, mais il était tout aussi probable qu’il n’ait pas réussi la carrière que ses parents rêvaient de le voir épouser. Sa façon de prendre Vincent toujours un peu de haut était peut-être une vague revanche…

-          Alors vous, votre ronde, c’est le bâtiment B ?

-          Les semaines paires.

-          Ah bon, vous alternez ?

-          Oui, pour éviter la routine.

J’ai failli rire avant de me dire qu’il ne plaisantait peut-être pas. Vu qu’il faisait déjà à moitié la tronche de m’avoir sur le dos, j’ai préféré éviter d’en rajouter.

-          Et vous faites tous les étages ?

-          Plus les sous-sols deux fois par jour.

-          Ah quand même…

Il m’a traînée derrière lui sur trois étages en ne répondant à mes questions que de façon évasive et sans ouvrir la bouche plus que nécessaire pour ne pas paraître incorrect. Il était temps que je le rassure :

-          Vous savez, je n’ai pas l’intention de me mettre à faire vos rondes à votre place, hein ? Ni même avec vous ! C’est juste… pour voir ce que vous faites.

-          Je fais ça depuis un moment maintenant. Je ne croyais pas avoir besoin de surveillance.

-          Ah mais je ne vous surveille pas non plus, non, je…

On arrivait au quatrième étage et, au lieu de prendre à droite en sortant de l’ascenseur, il est parti à gauche.

-          Ah tiens… vous ne faites pas comme pour les autres étages ?

Il s’est arrêté, m’a regardée avec ce que j’aurais juré être un sourire moqueur et m’a dit :

-          Où ai-je la tête ? Vous avez raison, par ici !

Il a ouvert la porte et, à peine avions-nous fait trois pas, dans le couloir qu’une petite bonne femme à visage de souris – ou de fouine, peut-être – nous est tombée dessus en criant d’une voix haut perchée :

-          Ah ! Vous voilà ! J’avais l’impression que vous ne veniez plus, ça fait longtemps que je ne vous avais pas vu, hein ?

J’ai tenté de placer un « bonjour », en vain. Nicolas considérait la petite bonne femme d’un air amusé. Elle a poursuivi :

-          Bon, y a eu cette histoire avec la photocopieuse, mais ça va, on a réglé ça sans vous, finalement c’était seulement Jeanine qui prenait des feuilles pour sa petite fille… par contre, cette fois, c’est sérieux, monsieur l’agent !

Je commençais à comprendre pourquoi Nicolas ne suivait pas le même itinéraire qu’aux autres étages. J’entrevoyais aussi une explication au fait qu’il m’ait finalement amenée ici. Il a confirmé :

-          Ah, ben écoutez, ça tombe bien, figurez-vous que ma chef est là, justement ! Dites-lui tout !

J’aurais aimé pouvoir le virer sur le champ. A défaut, j’ai tenté de lui faire ravaler son sourire d’un regard assassin, avant de reporter mon attention sur la petite bonne femme agitée.

-          C’est la femme de ménage ! Je lui trouvais bien l’air louche, mais là j’ai des preuves ! C’est une voleuse !

-          Ah oui ?

-          Mais oui ! Je pose tous les soirs, en partant, exprès, une pièce bien en évidence sur mon bureau pour qu’elle la vole, et ben ça n’a pas loupé ! Disparue, ma pièce !

-          Vous mettez une pièce pour que la femme de ménage la vole ?

-          Oui !

-          Et la femme de ménage a volé votre pièce ?

-          Oui !

-          Ben c’est ce que vous vouliez, non ?

-          Oui ! Mais non ! Enfin… vous voyez ! C’est une voleuse !

J’hésitais à déléguer officiellement l’affaire à Nicolas pour lui apprendre à se payer la tête de sa chef, mais j’avais aussi envie de m’amuser un peu…

-          Bien. Et donc, vous l’avez vue vous voler cette pièce ?

-          Pas exactement, non… mais vous savez bien comme elles font toutes, là, avec leurs chiffons…

-          La poussière, vous voulez dire ?

-          Ah ! À d’autres, hein ?

-          OK… Et vous pourriez me la décrire, cette femme de ménage ?

-          Oh lala… Ben c’est qu’elles se ressemblent toutes un peu, hein…

-          Oui, je vous comprends. J’ai le même problème avec les employées de bureau.

Nicolas a eu l’air de s’étouffer, avant de feindre une quinte de toux pour masquer son rire. La petite bonne femme énervante n’a pas semblé saisir ma pique. On allait pouvoir s’amuser encore un peu.

-          Bon… alors il faudra passer au bureau nous faire une déposition, hein, déjà…

-          Ah bon ?

-          Ah ben oui. Ensuite, on viendra faire un relevé d’empreintes. Et on prendra les vôtres et celles des collègues qui ont pu en laisser dans votre bureau… Après on fera une reconstitution et pour finir, une séance d’identification… ça vous embêterait de passer au commissariat, pour ça ? Parce qu’on n’a pas ce qu’il faut pour organiser ça ici…

-          Au commissariat ? C’est vraiment indispensable ?

-          C’est-à-dire que sans description plus précise…

-          Ben ça doit pas être si difficile de trouver cette femme de ménage, quand même !

-          Vous êtes sûr que c’est la femme de ménage ? Celle qui fait le ménage ici tous les soirs ?

-          Qui d’autre ?

-          C’est-à-dire qu’ici… c’est un homme qui fait le ménage.

Elle a eu l’air de vouloir dire quelque chose, mais s’en est finalement abstenue. À la place, elle a rosi et bafouillé :

-          Oui, bon… en même temps ce n’était qu’un euro, hein.

Et elle a disparu dans son bureau sans un mot de plus. Nicolas avait le visage fendu d’un large sourire :

-          Merde ! ça fait des mois qu’elle me rend dingue à chaque fois que je la croise et j’avais jamais pensé à la moucher !

-          Privilège de chef… vous, je vous virerais pour moins que ça.

-          Sans déconner ?

-          Mais bien sûr que je déconne ! C’est pas parce qu’on est à peine au-dessus de la femme de ménage dans l’estime de ce genre de mégère qu’il faut se laisser emmerder pour autant !

Ce petit épisode l’a détendu d’un coup et il avait l’air de beaucoup moins m’en vouloir pour la fin de sa ronde. A tel point qu’il est allé jusqu’à me proposer de faire le tour des sous-sols, alors que normalement, il n’aurait dû le faire qu’en fin de journée. Mais j’avais assez ri pour cette fois et je l’ai laissé aller vaquer à ses occupations pendant que je m’en retournais aux miennes. C’est-à-dire que j’ai regagné mon bureau pour écouter discrètement ce qui se disait dans la cour.

 

 

A suivre…

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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 20:40
  
Suite de la suite de la suite du début… etc.    1ère partie, ici.   


 
Malgré l’inutilité évidente de mon travail, je persistais à le faire avec sérieux. Les embauches étaient à peu près inexistantes en ce moment, alors je me contentais d’espionner les employés déjà en poste, pour la plupart déjà passés par une enquête minutieuse de mon prédécesseur, mais il fallait bien que je justifie mon faramineux salaire. Sans compter que l’ennui tue plus sûrement qu’une balle en plein cœur à bout touchant. Bon : peut-être pas à ce point, mais c’est dur à vivre quand même. Alors j’ai enquêté sur mes collaborateurs.
Je me suis intéressée en premier lieu à Vincent. Sous ses airs d’ours mal léché, j’ai découvert un personnage moins binaire que j’aurais cru. Issu d’un milieu modeste et apparemment assez gratiné, il s’était pour ainsi dire fait tout seul après avoir réussi à s’extraire du cocon familial qui, du cocon, n’avait en fait que l’étroitesse. Bosseur, scrupuleux et reconnaissant : bien qu’il ait obtenu son poste « à la régulière » – il avait exactement le CV qu’il fallait et une expérience plus probante que la plupart des candidats qu’il avait surclassés – il vouait un culte sans réserve au mormon – Moriot, le grand patron – pour l’avoir embauché.
- Ce n’est pas Doudou qui vous a recruté ?
- Lui ? Non… Non, moi ça fait longtemps que je suis là ! Bien plus longtemps que ce… que lui. Dans un sens, c’est même presque plutôt moi qui l’ai recruté.
- Comment ça ?
- Ben… c’est pas pour me donner de l’importance, hein, mais monsieur Moriot m’avait demandé mon avis avant de l’embaucher.
- Ah oui ?
Je n’étais pas vraiment étonnée. Vincent avait été le premier responsable de sécurité de cette boîte, quand Moriot avait décidé d’internaliser le service plutôt que de sous-traiter à une société extérieure. Je savais aussi qu’en toute logique il aurait dû pouvoir prétendre au poste de Doudou – à mon poste – quand le service s’était étoffé. Mais il était resté sous-fifre malgré l’estime que lui portait Moriot.
- Oui… enfin… disons que j’étais là le premier, alors le patron a souhaité que je juge le candidat en connaissance du boulot, voyez ?
- Il vous a demandé pour moi aussi ?
- Bof. Oui, mais… pas vraiment en fait. Il a demandé pour la forme. Il vous voulait à cause de votre expérience à la police de toute façon.
- Vous lui avez dit quoi ?
- Que c’était son argent.
- Non mais… votre avis, c’était quoi ?
- Que c’est pas un boulot pour une dame bardée de diplômes. Mais c’était avant de vous connaître.
- Et maintenant ?
- Vous êtes pas si féminine que je craignais.
Je ne sais pas si c’était supposé être un compliment ou s’il fallait au contraire m’offusquer, mais j’ai choisi de laisser couler parce que je voulais qu’il me parle de lui.
- Bien, mais vous… vous n’avez pas postulé pour ce poste ?
- Le vôtre ?
- Oui. Dès l’époque de Doudou, vous auriez pu le demander, non ?
- Ah non…
- Pourquoi ?
- D’abord, je suis content de mon travail. J’aime faire ce que je fais. Ensuite… je pense que c’est important de savoir rester à sa place. Avoir des ambitions à sa mesure, vous voyez ? Savoir ce qu’on veut, aussi. Votre boulot, franchement, j’en voudrais pas ! Espionner les gens comme vous faites, pour rien la plupart du temps, et puis bricoler des fichiers et des plannings qu’on n’utilise même pas… Moi je préfère mes rondes, hein !
Voilà de quoi me réconcilier avec mon nouveau travail. Sympa le Vincent. J’hésitais à le laisser poursuivre, mais il ne m’a pas laissé le temps de l’interrompre :
- Et de toute façon, je pense que je saurais pas le faire. Avoir des gens sous mes ordres… même que des gens comme moi, ça me stresserait. J’aurais peur de les énerver, de les braquer, de pas savoir les prendre… non : je préfère rester où je suis. Un boulot qui me plaît, que je fais bien et qui m’empêche pas de dormir.
- Vous n’auriez pas voulu essayer ? Le mormon vous aurait sans doute fait confiance, si vous aviez voulu…
- Oui, il me l’a même proposé, ce poste. Les deux fois. Il m’aime bien, je sais pas pourquoi, monsieur Moriot.
- Vous ne l’appelez pas le mormon ?
- Non… je trouve que c’est pas un bon surnom. Moi j’aurais choisi le morpion, plutôt. Parce qu’il s’épanouit au chaud dans les poils de chatte.
J’ai éclaté de rire, mais mon rire a semblé lui rappeler à qui il venait de parler et il est devenu tout rouge.
- Ne vous inquiétez pas, Vincent, ça reste entre nous !
Je riais encore, du coup il s’est détendu un peu avant de me répondre :
- J’espère. Sinon je serais obligé de vous tuer.
Il a dit ça très sérieusement, mais j’ai supposé qu’il plaisantait. Une fois que j’ai retrouvé mon calme, je lui ai demandé s’il avait soumis l’idée à Nicolas.
- Oh non… Non. Quand il est arrivé avec son « mormon », il était très content de lui, j’ai pas voulu discuter. De toute façon… c’est que des petites blagues. Doudou, il jouait pas à ça. Ça lui plaisait pas. Enfin c’est ce qu’il disait. Je crois surtout que c’était pour pas trop déconner avec nous. Il était au-dessus de ça, vous voyez ?
- Vous ne l’aimiez vraiment pas, hein ?
- Ah çà !
- Vous aviez aussi donné un avis défavorable, sur lui, à Moriot ?
- Non. Non non… et j’ai eu raison : il faisait très bien le boulot. C’est juste que c’était un con, mais ça… Et dans le fond, il était plus bête que méchant.
 
*
 
- C’est quoi un morpion ?
- Ah ma chérie, t’es là ?
Franck et Jeanne étaient venus dîner et je leur racontais mes pitoyables anecdotes de bureau… J’avais presque honte de n’avoir tellement rien à en dire, de ce job, que j’en étais déjà à parler de ces conneries de surnoms, mais j’essayais de le faire au moins avec un brin d’enthousiasme. Je ne pensais pas être vraiment crédible, mais je me disais que si je me donnais la peine de faire semblant, ils n’auraient pas le cœur à ruiner mes efforts en se montrant compatissants.
- Dis donc Lila, il est temps d’aller te coucher, non ?
- Oui, mais c’est quoi un morpion ?
- C’est un genre de pou.
- Ah ! C’est pour ça que Ninon, les garçons l’appellent Ninon-morpion ! A cause de ses poux !
- Ah ben sympa, dis donc, les garçons ! Sauf que les poux qu’on a dans les cheveux, c’est pas des morpions. Les morpions, ils sont dans les poils.
Franck a levé la main en demandant s’il était possible de poursuivre cette délicieuse conversation après le dessert et, l’irruption de Lila ayant permis d’interrompre cette discussion sans intérêt autour de mon boulot, j’en ai profité pour aller la coucher avant de poursuivre la soirée avec Jeanne et Franck, en espérant qu’on pourrait enfin cesser de parler de moi et de ma fameuse, formidable nouvelle vie. J’ai mis toutes les chances de mon côté en demandant à Franck de nous parler plutôt de son boulot à lui.
- Maintenant que Lila est couchée ? Alors que c’est la seule à me prendre encore pour un genre de super-héros ?
- Allez Dubuze, te fais pas prier !
Jeanne a rigolé :
- T’as remarqué, Marie ? Tu l’appelles presque plus jamais Dubuze, sauf quand tu parles de son travail.
- C’est vrai… ça me manque, Hyckz !
-  Et ben raconte-moi sur quoi tu es en ce moment et je te promets de t’appeler Dubuze jusqu’au bout de la nuit !
Il a souri, l’air d’un seul coup un peu triste.
- Je ne peux pas, Marie. Tu sais bien que je ne peux pas parler de…
- Oh, allez quoi ! C’est moi, Franck ! Et puis je ne te demande pas de dévoiler des secrets d’instruction… raconte-moi juste… je ne sais pas. N’importe quoi.
- Tellier a cassé ta machine à café.
- Allez, Dubuze ! Te fais pas prier ! Vous êtes sur quoi en ce moment ?
- On recherche un type… un réparateur de cafetière.
- Oh t’es pas sympa, là ! Dis-moi… je ne sais pas, moi. C’était quoi ta dernière enquête ? Une enquête résolue, tu peux en parler !
- Bah, rien de spécial… une pute éventrée dans une ruelle des puces de Clignancourt.
Le visage de Jeanne s’est imperceptiblement assombri. Je ne savais pas si c’était d’entendre Franck parler de la mort d’une prostituée comme d’une affaire sans intérêt, ou si c’était seulement de l’entendre parler de son travail. Même si je ne doutais pas de leur amour, je n’étais pas totalement convaincue que leur union résisterait bien aux conflits inhérents à leurs vies et à leurs histoires respectives… Lui le flic un peu brusque et taiseux, elle la fille de rien revenue de tout, mais toujours en équilibre fragile aux frontières de l’autodestruction. Et puis c’était viscéral autant qu’historique : elle n’aimait pas les flics. Moi, elle m’aimait avant que je le devienne et elle considérait que les raisons qui m’avaient poussée à faire ce métier étaient les mêmes que celles qui l’avaient conduite, elle, sur le trottoir, alors j’étais excusée. Quant à Dubuze… Franck est ce genre de types auxquels les femmes sont prêtes à trouver des excuses quoi qu’ils fassent. Un physique de fantasme sexuel universel, une gueule d’ange suffisamment abîmée pour avoir ce côté ange déchu auquel nulle ne résiste, des allures de brute épaisse que démentent un cœur d’or et le sourire le plus doux du monde… Bref : Franck, c’est Franck, mais Jeanne se rembrunit quand même toujours un peu quand le flic prend le dessus. Du coup je n’ai pas trop insisté et on a parlé de tout et de rien, mais surtout plus de boulot.
 
A suivre…      Ici    
 
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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 18:30

 

Suite de la suite du début de la fin blablabla…   1ère partie ici.  

 


- Maman ! Tu rentres déjà ?

Deux mois déjà que j’avais commencé ce nouveau boulot, et Lila semblait toujours aussi surprise de me voir rentrer de bonne heure le soir.

- Ça t’embête que j’arrive si tôt ?

- Mais non ! J’ai pas encore l’habitude, c’est tout.

- T’as passé une bonne journée ma chérie ?

- Oui… on n’a pas trop travaillé aujourd’hui. Et toi ?

- Pareil ! Pourquoi t’as pas trop travaillé ?

- Ben le matin on avait dessin et puis cet après-midi on a fait chorale avec les autres classes, du coup on n’a pas eu trop de temps pour travailler.

- Cool.

- Et toi, pourquoi t’as pas trop travaillé ?

- Oh ben… en fait, mon nouveau travail, c’est beaucoup de… euh… enfin par rapport à avant c’est pas pareil, tu vois ? Il y a des jours où je suis moins… enfin… C’est moins fatigant, quoi.

J’avais eu beaucoup de mal à expliquer à ma fille en quoi consistait exactement le boulot. Pour une large part parce que moi-même, je ne comprenais pas bien l’utilité réelle de ma fonction. Pour tout dire, j’avais très vite commencé à m’ennuyer sérieusement et je n’éprouvais aucune fierté et aucun plaisir à raconter mes journées à ma fille. Avant, quand je lui parlais de mes journées de flic, même si j’enjolivais toujours un peu et si j’omettais les détails les moins glamours, je voyais bien qu’elle était fière de sa maman qui mettait des méchants en prison ! Elle savait quoi dire quand on lui demandait ce que faisait sa mère et elle était contente de frimer un peu devant ses camarades de classe… Maintenant, je la sentais déçue et franchement, ça me minait plus encore que l’ennui au bureau.

C’était en partie pour elle que j’avais quitté la police et pris ce poste, pour être une maman moins… dangereuse, déjà, et plus présente, surtout, mais j’avais l’impression que ma présence lui importait beaucoup moins maintenant qu’elle était régulière. Je ne me sentais plus « spéciale » dans son regard, peut-être parce que je ne l’étais plus non plus dans le mien ? A moins simplement qu’elle n’ait été une préadolescente un brin précoce et prématurément en opposition avec sa mère, mais cette idée-là n’était guère plus réconfortante.

- Bon, ma chérie : qu’est-ce que tu veux manger ce soir ?

- Des nouilles ?

- Pas tous les soirs… Tu as mangé quoi à midi ?

- Des nouilles.

- C’est vrai ?

- Oui, mais y avait de la sauce pas bonne, alors ça compte pas !

- Ah ben si, quand même. Légumes, ce soir.

- Tu as fait les courses ?

Voilà. L’autre habitude à prendre, mais j’avais beaucoup de mal… Tant que j’avais des horaires farfelus, Lila dînait très souvent avec la voisine qui lui faisait des bons petits plats et quand j’étais là, c’était toujours la bonne excuse pour manger n’importe quoi, parce que c’était suffisamment rare pour qu’on ne se soucie pas de manger équilibré… Maintenant, c’était à moi de remplir le frigo pour tous les soirs et j’avais encore du mal à organiser correctement cette partie de mon quotidien. J’avais toujours eu une aversion certaine pour tout ce qui touchait de près ou de loin à une tâche ménagère, mais plus d’excuse désormais pour ne pas assurer. Lila le savait et je la soupçonnais de savoir en jouer pour me faire culpabiliser.

- Il doit rester une boîte de haricots verts, non ?

J’étais à peu près sûre que non, ou alors oubliée depuis tellement longtemps qu’elle serait sans doute périmée, mais je préférais me donner l’air d’avoir commis une petite erreur dans la gestion des stocks, plutôt que d’assumer l’oubli pur et simple de mes obligations parentales.

- Mais sinon c’est pas grave, je vais redescendre rapidement faire une petite course.

A ces mots, le visage de ma Lila a pris instantanément cette expression d’infinie tristesse parfaitement simulée qu’elle utilisait depuis son tout premier chantage, qui ne trompait personne, mais qui lui garantissait toutefois quelques résultats. Avec moi du moins. Ses grands yeux faussement malheureux plongés dans les miens, la lèvre boudeuse et le menton tremblant, elle s’est blottie dans mes bras avant de lâcher, comme dans un dernier souffle :

- Tu peux pas rentrer de bonne heure comme ça et repartir tout de suite en m’abandonnant… j’étais trop contente que tu sois là !

On a mangé des nouilles.

 

*

 

Très vite, j’ai réalisé que mon nouveau boulot était une caricature de la vie de bureau. La partie très concrète et quotidienne du travail d’une équipe de sécurité dans un immeuble de bureaux, c’était Vincent et Nicolas qui s’en chargeaient. Moi, en tant que responsable, très honnêtement, je n’en foutais pas une. Au début, j’avais voulu qu’on se répartisse ces tâches relativement ingrates pour en prendre ma part, mais ils n’avaient pas semblé apprécier l’initiative et je n’avais pas insisté. Je me contente de les remplacer quand ils sont absents et j’ai gardé pour moi la partie supposément plus gratifiante du boulot : j’encadre, je supervise, j’organise… En d’autres termes, j’ai changé les couleurs du planning, j’ai créé un fichier informatique où enregistrer les incidents (mais ils continuent tous les deux à les consigner d’abord par écrit dans le vieux cahier hérité de Doudou) et j’ai instauré le point hebdomadaire du vendredi, réunion sans intérêt au cours de laquelle on se redit tout ce qu’on s’est déjà dit dans la semaine et ce qu’on a pu ajouter ou modifier dans le planning ou dans le FI. Fichier des incidents. C’était mieux que VC pour « vieux cahier » ou CD pour « cahier de Doudou ».

Heureusement, il y avait la face cachée du boulot, le fameux espionnage de toute personne passant devant les vitres de mon bocal, si l’envie me prenait de fouiller dans sa vie… Mais je me suis vite aperçue que malgré la sensibilité d’un certain nombre de dossiers traités par la boîte, un soin réel apporté à l’embauche ou dans le choix des clients garantissait peu ou prou une vraie tranquillité d’esprit par la suite. Ça ne m’a pas empêchée de fouiner – bon sang, il faut bien que je m’occupe ! – mais creuser pour ne jamais rien trouver, ce n’est que modérément stimulant.

En premier lieu, je me suis intéressée aux services annexes : les services sans rapport avec l’activité de la boîte : il y avait le personnel du ménage, la cantine et nous, la sécurité. Ces services sont souvent sous-traités à des sociétés prestataires, mais le patron considérait qu’il était plus sûr de procéder lui-même au recrutement de chaque cuistot et de chaque femme de ménage. Je le soupçonnais d’être au moins un tout petit peu paranoïaque, mais puisque c’est cette même paranoïa qui me valait d’avoir rapidement trouvé un boulot bien payé, je n’allais sûrement pas lui suggérer une thérapie et je suis donc allée voir du côté des cuisines comment ça se passait. Outre les cuisiniers, il y avait du personnel qui assurait le service, la caisse et la plonge, sous la houlette d’un responsable qui veillait également à la bonne gestion des stocks et à l’élaboration des menus, en collaboration avec une diététicienne.

Pour une raison sans doute assez peu glorieuse de type « moins c’est convivial, moins on y passe de temps, la cantine occupait un niveau en sous-sol, encore plus bas que les parkings. La plupart des employés qui y travaillaient – ceux qui venaient en voiture du moins – étaient les seuls de la boîte qui n’avaient pas à passer devant mes fenêtres pour rejoindre leur lieu de travail. Je n’avais donc pas une idée bien précises de leurs horaires de travail, mais j’ai supposé qu’en y allant en milieu de matinée j’y trouverais du monde. Je me suis équipée de la carte magnétique qui m’ouvrait toutes les portes, mon talkie-walkie (ce truc grésillait et me faisait sursauter à chaque fois qu’il émettait un son, mais mes petits collègues et moi-même devions rester en contact permanent… sécurité oblige) et je suis descendue au troisième sous-sol. C’était encore un parking, donc je suis redescendue d’un niveau et j’ai découvert les fameuses cuisines.

- Oh pardon !

Un jeune type en blouse, les bras chargés de ramequins, avait failli me percuter à l’instant où j’étais sortie de l’ascenseur.

- Vous cherchez quelqu’un Madame ? Je peux vous aider ?

- Non. Non, merci. Je visite.

- Ah, bien. Bonne visite alors !

Il est reparti avec ses ramequins. J’ai fureté un peu partout, pas une porte n’a résisté à mon passe-partout magnétique, et l’ensemble m’a donné une impression de grande normalité, même si je ne suis pas spécialiste de la restauration d’entreprise. J’ai également rencontré le responsable de ce royaume d’en-dessous.

- Vous êtes qui exactement ? Je n’ai pas bien compris.

- Marie Hyckz. Je travaille à la sécurité. Vous pouvez m’appeler Big Brother.

- Ha ha ! Appelez-moi Sweeney Todd alors !

- Vous leur faites manger des cadavres ?

- Je suis sûr qu’ils sont nombreux à le penser, mais… non. Seulement je ne voyais pas d’autres exemples pour concurrencer Big Brother. Cela dit, à croire ce que disent les gens, on leur fait parfois manger des tas de trucs dingues, quand même !

- Comme ?

- Euh… enfin… Pas si dingues que ça, j’en ai peur. Mais il existe un principe tacite qui veut que quoi qu’il advienne, ce qu’on mange à la cantine ne peut en aucun cas être bon. Et ça commence dès la maternelle… Les frites de maman, même si elles sortent du même sachet surgelé que celles de la cantine, sont toujours meilleures. Avec les adultes, ce sont les frites du restaurant d’à côté qui sont meilleures que les miennes.

- Elles sont sans doute aussi plus chères.

- A peu près trois fois, oui. C’est sans doute ce qui leur donne ce petit truc en plus.

Mon chef cuistot m’a baladée dans ses cuisines et la salle du restaurant en m’expliquant des tonnes de choses auxquelles je n’ai prêté qu’une attention distraite, mais il était charmant et assez drôle alors je l’ai écouté avec plaisir. Sa compagnie était agréable et je n’étais pas à proprement parlé débordée par ailleurs. Il y avait ici plus que largement de quoi commettre des tas de meurtres odieux – ustensiles tranchants de toutes les tailles, bains d’huile, plaques de cuisson assez grandes pour y cuire un homme allongé, sans parler des possibilités d’empoisonnement – mais pas de raison de penser qu’un complot visant à escroquer l’assureur des grands de ce monde et leurs lubies pourrait prendre naissance ici. J’ai fini par retourner tout de même à mon bocal, après m’être accidentellement enfermée dans un grand frigo et avoir ressenti aussitôt l’appel du grand air et des relativement grands espaces de mon bureau avec vue sur cour.

 

*

 

- Mais t’es trop grosse pour tenir tout entière dans un frigo !

- Dis donc !

- Ben c’est vrai !

- C’était pas un vrai frigo… Enfin, si, mais pas un comme nous. C’était… comme une petite pièce où on peut entrer, avec des étagères tout autour.

- Et y avait des morts sur les étagères ?

Ma petite fille chérie et ses jolies idées…

- Non… non. Seulement des… des trucs.

- Des yaourts ? De la limonade ?

- Je sais pas, moi, il faisait noir !

- Mais pourquoi t’es allée dans le frigo ?

- Ben pour mon travail, pour… enfin…

- Oh lala, j’y comprends rien du tout à ton nouveau travail ! T’aurais dû garder l’autre… Ou faire cuisinière de crêpes.

J’aurais mieux fait de lui dire que j’y étais simplement allée par curiosité, dans ce fichu frigo ! J’avais désormais un mal fou à capter l’attention de ma Lila plus de cinq minutes avec mes anecdotes de boulot, alors qu’avec mes histoires de police je pouvais la captiver des heures… Mais peut-être aussi qu’elle grandissait, simplement, et que je lui apparaissais naturellement de moins en moins comme un être d’exception… Ça ne m’aidait pas à aimer ma nouvelle vie.

- Tiens, bonne idée : si on faisait des crêpes ?

- OUAIS ! Et après on ira les vendre dans la rue ?

- Quoi ?

- Ben oui : si tu veux gagner des sous, faut les vendre, hein !

- Mais je ne veux pas… Lila : je te propose de faire des crêpes pour nous. Juste pour nous. J’ai pas l’intention de changer de travail… surtout pour faire des crêpes !

- Mais il est nul ton travail, tu t’amuses pas ! C’est pas comme coiffeuse… tout le monde aime jouer à la coiffeuse.

- Ah, tu veux toujours être coiffeuse ?

- Ah non ! Non, je veux être actrice de comédie musicale.

Bon. Ni flic ni le nouveau boulot pas marrant de maman. C’était plutôt une bonne chose.

- Ah c’est chouette, ça, comme métier… mais en attendant, tu veux même pas savoir comment je suis sortie du frigo ?

- Quelqu’un t’a ouvert la porte ?

- Euh… oui.

- Bon, je vais jouer : tu m’appelles quand on mange ?

 

A suivre…

 

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 18:20
  
Suite du début de la fin de…  1ère partie, ici .
 

 Le poste ne justifiait très clairement pas du tout ni l’embauche d’un ancien flic – commissaire ou autre – ni un salaire si généreux, mais je ne voyais aucune raison de m’en plaindre. En termes de communication, notamment vis-à-vis des clients, le simple fait de pouvoir dire que la sécurité des bureaux avait été confiée à un commissaire de police suffisait à donner de l’importance et de la crédibilité à ce qui s’y faisait. Bien sûr, le client lambda, contraint de souscrire une assurance à un prix scandaleux pour pouvoir emprunter à un taux tout aussi scandaleux de quoi payer son appartement ou, pire, sa voiture ou sa machine à laver, se moque royalement de savoir que l’assureur qu’il engraisse dispose d’un service de sécurité en béton. En revanche, la boîte avait ce qu’elle appelait des « clients privilégiés » – comprendre riches et souvent frapadingues – pour qui elle concoctait des assurances sur mesure toutes plus farfelues les unes que autres : ça allait des lèvres d’une actrice au chien d’une riche héritière en passant par le pied gauche d’un footballeur et, apparemment, ça rapportait d’autant plus d’argent que le client savait ses petits secrets bien gardés.
Le patron était issu d’un milieu pour le moins privilégié et n’avait jamais travaillé qu’avec un seul objectif : y rester. L’orientation et la spécialisation de sa société dans ces assurances « particulières » était son idée et sa clientèle de départ était constituée d’amis et relations de ses parents, qui l’avaient recommandé à leurs amis et ainsi de suite, jusqu’à lui assurer un fonds de commerce suffisamment confortable pour presque pouvoir se passer de la clientèle ordinaire. Presque, parce que le riche excentrique est également souvent versatile, tandis que le pauvre, moins bon payeur mais plus nombreux, est aussi bien plus stable et reste une valeur sûre à long terme.
Les personnalités, mais aussi certaines entreprises clientes étaient diverses et variées et en nombre suffisamment conséquent pour que Jobert ait fini par m’avouer que s’il trafiquait quoi que ce soit d’un peu louche, il avait largement les moyens de le noyer dans la masse de ses contrats et du fric qu’il brassait désormais. Mais s’il y avait un loup, il était suffisamment bien caché pour qu’en cas d’embrouilles je puisse en toute honnêteté clamer que je ne savais pas ! J’ai donc pris le job, le fric, les congés et tout ce qui allait contribuer à rendre ma vie plus confortable. Le patron, je l’ai surtout vu le premier jour. Il m’a expliqué ce qu’il attendait de moi, au-delà du contrôle des allées et venues des employés et de l’établissement des badges « visiteur ». En gros, il voulait que je sois ses yeux et ses oreilles partout, que je sache tout sur le moindre péquin qui avait un rapport, de près ou de loin, avec lui et sa société et que je prévienne ainsi toute malversation susceptible d’être entreprise au sein de son royaume. Il voulait aussi que je l’appelle Jean-Pierre, mais au moindre début de familiarité avec ce type, je me mettais à l’imaginer à poil, avec Jeanne en train de lui susurrer des « Jean-Pierre » au creux de l’oreille parce qu’il payait pour ça et… non : je préférais définitivement en rester à un « monsieur Moriot » poli et distant.
- Marie – je peux vous appeler Marie ?
- Euh… oui, si vous voulez.
J’avais envie de lui dire qu’au prix où il me payait, il pouvait bien m’appeler comme il voulait, mais c’était sûrement un truc qu’avait déjà dû lui dire Jeanne, alors je préférais ne pas risquer de créer de confusion.
- Vous pouvez m’appeler Jean-Pierre.
Non. Non, non, non et non !
- La plupart des employés n’ont pas accès aux données les plus sensibles. Seule l’équipe dédiée aux clients privilégiés est supposée avoir accès aux fichiers concernant nos clients les plus selects. Néanmoins… il peut arriver à tout le monde ici de croiser un client spécial et on n’est jamais à l’abri d’une oreille indiscrète à la cantine ou que sais-je encore. Non seulement on ne peut pas se permettre de fuites vers la presse, mais en plus la tentation de balancer des informations à la concurrence pourrait nous être extrêmement dommageable. Et ça pourrait être le fait de n’importe qui, pas uniquement les cadres ou les pontes. Le moindre grouillot du plus obscur service peut tout à fait être une taupe de la concurrence. Alors quoi que ce soit que vous jugerez nécessaire pour aller au bout de vos investigations sur n’importe qui que vous trouverez louche, faites-le. La sécurité, pour la plupart de mes clients, c’est presque le plus important.
- Vous me donnez les pleins pouvoirs pour espionner qui je veux ?
- En quelque sorte. Mais je nierai catégoriquement avoir formulé la chose de cette façon.
Tu m’étonnes !
- Sinon, à l’occasion, je vous demanderai de vous renseigner sur un client, mais pour l’essentiel et pour la partie visible, votre boulot consistera à vous montrer un peu partout, que chacun ait conscience de votre présence.
- Présence menaçante ou…
- Ou rassurante ! A chacun selon ce qu’il aura à se reprocher, hein ? Pour les tâches quotidiennes les moins… rigolotes, vos deux collaborateurs seront tout à fait à même de tout vous expliquer. Des questions ?
- Probablement des tas, mais pas dans l’immédiat… Je dois vous faire… je ne sais pas : un rapport, ou quelque chose comme ça, régulièrement ?
- Non ! Surtout pas ! Déjà, je ne veux rien savoir de qui couche avec qui et qui a ses petits arrangements avec les horaires pour pouvoir aller au sport ou chercher ses gosses. Je veux que vous ne veniez me voir qu’en cas de doute sérieux, voire de preuve de… faute, qui touche directement aux activités de la société. Si un comptable fournit tout le service financier en cannabis de son jardin, je ne suis pas sûr que ça m’intéresse vraiment, vous voyez ?
- Je vois, oui. En somme, je fais ce que je veux et personne ne vérifie ?
Il a eu l’air de réfléchir un peu, assez pour que j’aie le temps de me dire que j’aurais peut-être mieux fait de me taire. Mais il a finalement répondu :
- C’est ça. Mais s’il arrive quoi que ce soit que vous auriez pu éviter en faisant correctement votre boulot, vous êtes virée. Et pour peu que vos manquements me fassent perdre gros, je vous poursuis en justice pour négligence et je vous saigne jusqu’à ce que plus le moindre sou que pourrez gagner de toute votre vie ne finisse ailleurs que dans ma poche. Ça vous semble correct ?
Il avait dit ça avec un sourire qui pouvait laisser croire qu’il plaisantait, mais quelque chose dans son regard assurait le contraire. Il avait exactement la même expression que ce type qu’on était allés arrêter, Dubuze et moi… Un mec suspecté de meurtre et, dès qu’il nous a vus, il a choppé sa copine et lui a collé un couteau sur le cou en hurlant qu’il lui trancherait la gorge si on faisait un pas. En disant ça, il avait eu un sourire du même genre que celui que mon nouveau patron venait d’avoir. J’avais cru un instant aussi qu’il bluffait, j’avais fait un pas, et il avait commencé à entailler sa copine… Du coup je prenais la menace au sérieux. Avec l’assassin, j’avais Dubuze en soutien et ça s’était bien fini – même pour la copine, à peine une petite cicatrice – mais là j’étais seule et peu disposée à vérifier comment ce grand patron d’une boîte pleine de fric pourrait me mettre sur la paille.
- Correct, oui.
Je n’ai rien ajouté parce qu’un boss qui se donne des airs de caïd n’a pas envie d’entendre que ça ne sert à rien, mais de toute façon j’ai tout un tas de principes à la con dans la vie et, entre autres, quand on me paie pour un boulot, je le fais. Les menaces sont parfaitement superflues.
 
*
 
Après ce bref mais fort sympathique entretien, il m’a conduite à mon bureau au rez-de-chaussée et présentée ma petite équipe et, depuis, je ne l’ai pour ainsi dire plus revu. Contrairement aux supputations de Jobert, on était loin du bureau luxueux à moquette épaisse, mais au moins c’était grand et lumineux. Trois des quatre murs étaient en fait des miroirs sans tain, qui nous permettaient de voir sans être vus. On donnait sur la cour intérieure du bâtiment où les fumeurs fumaient et où tout le monde passait et venait siroter son café. Entre les trois cents et quelques employés, les quelques dizaines de prestataires extérieurs, le personnel du ménage et de la maintenance et les visiteurs, il y avait à peu près toujours quelqu’un dans cette cour en train de discuter. Et l’acoustique était telle qu’il suffisait d’entrouvrir la porte pour entendre tout ce qui s’y disait : un parfait poste d’observation. Ou d’espionnage, selon. Dont peu de gens avaient connaissance : le bureau avait un genre d’antichambre où on recevait les éventuels « visiteurs », mais à part le patron, mes deux collaborateurs, le monsieur du ménage et, maintenant, moi, personne ne savait qu’on avait cet autre vrai bureau derrière, d’où on pouvait tout voir et tout entendre.
- C’est pas un peu… limite, quand même ?
Vincent – Nom-de-famille-imprononçable – m’a adressé un regard interrogateur.
- Oui, cette façon de pouvoir épier tous les employés à leur insu…
- Ah… ben s’ils le savaient, ils ne diraient plus rien d’intéressant.
Imparable.
- Il s’en dit souvent, des choses intéressantes ?
- Bof… je ne sais pas trop. Moi je fais souvent des rondes, et puis j’accompagne les gens de l’extérieur et je m’occupe aussi de tout ce qui est alarme et tout ça, du coup je ne suis pas trop souvent ici… C’est plutôt Doudou l’espion. Pardon, je veux dire… C’était plutôt votre prédécesseur qui passait du temps ici et qui aurait pu vous dire.
- Doudou ?
- Oui, enfin… Monsieur Douris.
- Et vous l’appeliez Doudou.
- Oui. Non ! Je veux dire… pas devant lui. C’était pas franchement le gars… jovial, voyez ?
- En tout cas, je suis désolée.
- De quoi ?
- Qu’il soit mort. J’imagine que ça fiche un coup, ça n’a pas dû être facile.
Il a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule avant de me répondre :
- Pour tout dire, entre nous… je sais bien que ça se fait pas de dire du mal des morts, mais c’était qu’un sale con.
Je n’ai pas pu m’empêcher de rigoler, ce qui m’a valu un regard d’abord surpris, puis un brin amusé de mon nouveau collaborateur. De prime abord, il avait l’air d’un vieux garçon bourru et asocial, mais ce timide sourire, bien qu’il l’ait vite ravalé, n’interdisait pas tout espoir. J’ai donc poursuivi la conversation sur le seul sujet qui me paraissait exploitable pour le moment :
- Et il est mort comment, exactement ?
- Bof.
J’ai cru qu’il allait poursuivre, amis apparemment non.
- Il a fait une mauvaise chute, c’est ça ?
On s’est aperçu ensemble à ce moment-là que Nicolas, mon autre collaborateur, venait d’entrer. C’est lui qui a répondu :
- C’est ce qui se dit.
- Vous n’êtes pas convaincu ?
- Je n’étais pas avec lui. Et je sais que ça arrive à tout le monde. Mais Doudou avait trente-deux ans, une condition physique parfaite et c’était tout sauf un casse-cou, alors je vois mal pourquoi il serait allé se mettre en situation de pouvoir s’écraser au bas de l’échelle de secours comme une merde. Si vous me permettez.
- Je vous permets… Vous ne pensez pas que c’était un accident ?
- Je pense que ça aurait mérité qu’on s’y intéresse d’un peu plus près.
- Et vous, Vincent, vous en pensez quoi ?
- Moi je suis pas exactement un grand penseur. J’ai pas d’avis. Si vous avez pas besoin de moi, je vais faire ma ronde.
Il semblait y avoir une certaine tension entre mes deux équipiers… agents ou… qu’importe comment je devais les appeler. J’espérais que ce n’était qu’au sujet de la mort de l’ancien chef, et pas une mésentente profonde et durable. Dans une équipe de trois, si t’en as deux qui ne peuvent pas se blairer, c’est compliqué. J’ai libéré Vincent et poursuivi un peu avec Nicolas :
- Mais… Doudou – monsieur Douris, c’est ça ? Il y a une raison particulière pour que vous pensiez que sa mort n’était pas accidentelle ?
- Non, non… et n’allez pas croire que je suis du genre à faire des histoires pour rien… C’est juste ce que je vous ai dit : les circonstances de sa mort m’ont semblé suffisamment curieuses pour mériter qu’on s’y intéresse un peu plus.
- Il n’y a pas eu d’enquête de police ?
- Si, vaguement… les flics sont venus, mais vous savez bien ! Personne n’a mis la pression pour creuser et pour peu que quelqu’un leur ait graissé la patte pour regarder ailleurs… Vous savez comme ils sont, hein ?
Je l’ai regardé sans répondre, ne sachant pas s’il essayait de me jauger ou s’il ignorait vraiment que je venais de quitter la police. J’ai vite été fixée :
- Oh merde ! Pardon : vous êtes flics, non ? Si, c’est vrai, le mormon me l’a dit… pardon !
- C’est rien. Je ne le suis plus. Le mormon ?
- Monsieur Moriot. Moriot / mormon… ça se ressemble et puis…
- Il est très pieu ?
- Ha ha ! Non, c’est plutôt… c’est plus le côté polygame, en fait. Mais c’est juste pour plaisanter entre nous, hein ? Ce ne sont ni des accusations, ni des ragots ni… ce n’est qu’une blague.
- Vous avez des petits surnoms pour tout le monde ?
- Oui et non… ça dépend, mais oui, quand même. Vous savez… vous allez voir : nous, on connaît tout le monde, y a pas une personne qui entre ici sans qu’on connaisse son pédigrée, mais nous, personne ne nous connaît… des ombres dans les couloirs, voilà ce qu’on est ! A part les cinq ou six personnes à qui on a affaire en direct régulièrement, on n’existe pour ainsi dire pas. Alors le coup des petits surnoms, c’est un peu une façon de faire des familiarités là où on en manque cruellement. Et pour tout dire… c’est aussi une façon de se moquer gentiment.
- Gentiment ?
- Oh ben tant que c’est juste entre nous, ça ne fait de mal à personne, hein ?
- Et quel surnom vous allez me donner, à moi ?
Il m’a souri comme s’il attendait cette question, sans le moindre soupçon de gêne, avec au contraire une évidente satisfaction :
- Vous vous appelez Marie Hyckz, c’est bien ça ?
- C’est ça, oui.
- Franchement… avec un nom pareil, qu’est-ce que vous voudriez qu’on trouve de mieux ?
Un bagout qui n’avait rien pour me déplaire, le petit Nicolas… Il est parti à son tour faire ce qu’il avait à faire et j’ai rapidement constaté que je ne les croiserais pas énormément, mes collaborateurs. Un ours et un coq. A priori plutôt sympathiques, chacun à leur manière. Peu de comptes à rendre, un boulot à organiser apparemment comme bon me semblait et des conditions de travail en or. J’allais peut-être bien l’aimer, ce job, après tout. 
  
A suivre…     Ici.   
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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 20:02

 

A une époque, j’avais eu dans l’idée d’écrire une suite à mon roman, Hyckz, et j’avais même commencé à m’y atteler. J’ai finalement abandonné l’idée, depuis assez longtemps maintenant pour être sûre que je n’y reviendrai pas, mais voici les quelques pages que j’avais écrites…

 

 

 


En quittant la police quelques mois plus tôt, sur ce que d’aucun appellerait un coup de tête, j’étais convaincue de prendre non pas la bonne, mais la seule décision intelligente à prendre à ce moment précis.

J’avais cru – naïvement ? – qu’en œuvrant avec les gentils, du bon côté de la loi, contre le crime, j’en serais naturellement et efficacement protégée, mais j’avais constaté avec un mélange de désillusion sincère et de dégoût profond que non seulement je nous y avais dangereusement exposées, ma fille et moi, mais qu’en plus je m’y étais fourvoyée gravement et sans la moindre hésitation. Je ne m’étais jamais prise pour une sainte ou une espèce de justicière incorruptible, mais j’avais quand même toujours été d’une indécrottable honnêteté et la façon dont ce métier m’avait changée m’horrifiait. Plus encore, l’idée que le métier n’y était peut-être pas pour grand-chose me filait des cauchemars épouvantables, dont je me réveillais persuadée que le mal était ma nature profonde et que le métier de flic n’avait fait que me fournir l’occasion de basculer un peu plus vite du côté obscur de la force.

Après la douche et le café, j’arrivais à me raisonner en me disant que si l’image la plus parlante qui me venait à l’esprit pour décrire ma déchéance sortait tout droit d’une fresque cinématographique des années soixante-dix, c’est que ce n’était peut-être pas si sérieux que ça en avait l’air, mais le malaise avec lequel je repensais aux événements qui m’avaient conduite à démissionner était néanmoins bien réel.

En sortant du commissariat après avoir remis mon arme et ma carte, je n’avais pas la moindre idée de ce que je pourrais bien faire après, j’avais un seul et unique objectif, à très court terme : mettre le plus de distance possible entre ce boulot et ma fille et moi. On s’est offert des vacances merveilleuses, mais au retour il a bien fallu réfléchir à la façon dont je pourrais gagner ma vie désormais.

Ma première idée avait été de me lancer comme enquêtrice privée, mais le métier m’attirait essentiellement pour l’image sexy et totalement cinématographique que j’en avais et comme c’était déjà des motivations romantiques de cet ordre, à la limite du fantasme adolescent, qui m’avaient fait entrer dans la police, j’avais jugé plus raisonnable de ne pas me précipiter et de réfléchir un peu avant de me lancer. Et en moins de trois jours j’avais commencé à paniquer : je ne savais rien faire d’autre que flic. Contre toute attente, c’est Jeanne, ma sœur de cœur, ma copine ex-toxico et plus ou moins ex-prostituée, qui m’a dégoté un job en un clin d’œil.

- Tu sais, j’ai peut-être un bon plan boulot pour toi, Marie.

- Oh la ! Merci, mais je ferais une piètre vendeuse de sex-shop !

- Ah çà ! Je sais, oui… Non, mais je te parle d’un truc vraiment bien pour toi, là.

- Dealer ? Mère maquerelle ?

- Bon ben si ça t’intéresse pas…

- Mais si ! Je te charrie ! C’est quoi ton plan ?

- C’est par un client à moi…

- Du sex-shop ?

- Du trottoir.

Je n’étais pas certaine d’avoir complètement envie de creuser la question. Les offres de travail qu’un miché pouvait faire à une pute pour sa copine entre deux galipettes ne me disaient rien qui vaille. Mais Jeanne paraissait tellement convaincue que je n’ai pas voulu la vexer et je l’ai invitée à m’en dire plus.

- Il est patron d’une grosse boîte de je-sais-pas-quoi.

- Ah oui, ça semble intéressant…

- Non, mais on s’en fout de ce que fait sa boîte ! Tout ce qui compte, c’est que c’est sa boîte. Il a quelque chose comme… je sais pas combien d’employés, plein, et une équipe chargée de la sécurité.

- La sécurité de quoi ?

- Je sais pas trop… je suppose qu’il y a un coffre fort, des trucs ou des gens importants à surveiller … j’en sais rien, moi ! Quoi qu’il en soit, il m’a dit l’autre jour que son chef de la sécurité était mort.

- Ça la fout mal sur son CV.

Elle m’a regardée avec un air de maîtresse d’école agacée par un élève dissipé.

- Bon, t’arrêtes ?

- Excuse… mais dis donc, t’en vois encore beaucoup, des clients ?

En quittant la police, j’avais aussi quitté mes inspecteurs et mes espoirs inavoués (et farfelus) de finir mes jours avec Dubuze. Il avait été à la fois mon confident, mon pilier, mon ange gardien et occasionnellement mon plus fervent contradicteur pendant les quelques années où on avait travaillé ensemble, mais je m’étais finalement résolue à le présenter à Jeanne, convaincue qu’ils pourraient former un couple… pertinent. Et de fait, ils filaient depuis le parfait amour. Du moins me semblaient-ils parfaitement amoureux l’un de l’autre. J’étais donc toujours un peu étonnée de savoir que Jeanne continuait à tapiner.

- C’est totalement hors sujet, Marie, mais oui : j’ai encore des clients, oui : Franck le sait et non : ce n’est pas un sujet de discorde entre nous. Tu le veux, mon boulot, oui ou merde ?

- Mais oui mais… quel boulot, en fait ?

- Ben chef de la sécurité à la place du mort !

- Ah… je sais pas… ça a l’air dangereux, non ?

- Dangereux ?

- Il est mort, quand même…

Cette fois, elle s’est marrée un peu avant de poursuivre :

- Remarque, il paraît qu’il est mort sur son lieu de travail…

- Non ?

- Si si… mais rien à voir : je crois qu’il a fait une mauvaise chute. Ou un truc comme ça. Bref : j’ai dit à mon client que tu cherchais du boulot et si tu veux, il t’embauche.

- Comme ça ?

- Comme ça quoi ?

- Sans me connaître, sans me rencontrer, rien ?

- Il m’a demandé ce que t’avais comme expérience… J’ai dit que dalle en chef de sécurité, mais un paquet d’années comme commissaire de police et tu sais ce qu’il a dit ? « Quoi qu’elle gagne, je l’augmente de vingt pourcents. »

- Vingt pourcents ?

- Je suis sûre que tu pourrais même négocier plus !

Je n’étais pas spécialement une flèche en calcul mental, mais vingt pourcents d’un salaire déjà confortable, c’était forcément beaucoup. Et le salaire ne fait pas tout, mais quand tu n’as strictement aucune idée de ce que tu pourrais faire pour gagner ta vie, c’est un critère qui peut suffire. Jeanne a senti qu’elle avait toute mon attention :

- Et bonjour les conditions de travail : horaires à peu près fixes et complètement cools, treizième mois, RTT, un bon CE, intéressement et participation aux bénéfices…

- Vous avez parlé de tout ça sur sa banquette arrière au fond d’une impasse obscure ?

- Marie… Je fais plus ces plans glauques ! Je n’ai gardé que les clients chics.

- Oh tu parles si c’est chic de payer pour tromper sa femme !

- C’est pas tromper quand tu paies. Et c’est pas le propos.

Je n’avais effectivement pas l’intention de débattre de quelque question que ce soit se rapportant de près ou de loin à la sexualité, qu’il s’agisse de la mienne, celle de Jeanne, ou celle de ses clients. On avait elle et moi des conceptions radicalement différentes de ce qu’était une vie sexuelle épanouie et j’avais depuis belle lurette abandonné l’espoir qu’on se comprenne un jour. Je me demandais tout de même si ça ne risquait pas d’être un peu bizarre de travailler pour un patron dont je saurais qu’il payait pour coucher avec ma sœur, qui se trouvait être également la compagne de mon ex-collègue et ex-amour impossible. Mais Jeanne a agrémenté son argumentaire de quelques données chiffrées et j’ai décidé que bizarre ou non, je ferais avec. En moins d’une semaine, j’avais un contrat en or et les clefs du royaume.

 

  

*

 

 Le royaume, c’était une société d’assurances. Sans le dire à Jeanne qui se serait vexée et pour qu’il ne soit pas dit que je m’engageais à la légère, j’avais quand même demandé à Jobert de fouiner un peu pour me dire si mon nouveau patron et sa boîte étaient respectables. Il était en fin de carrière et avait vu défiler un paquet de commissaires, alors j’avais été surprise de le voir fâché et apparemment triste à l’annonce de ma démission, mais il ne m’en voulait pas au point de ne pas me rendre ce genre de petits services. C’était, malgré son âge, un vrai crack en informatique et s’il y avait eu quelque chose à dénicher, ça ne lui aurait pas échappé.

- RAS commissaire.

- Arrêtez de m’appeler commissaire, Jobert.

- Quand vous arrêterez de vous comporter comme telle !

- Comment ça ?

- Votre premier réflexe avant de prendre un boulot c’est de faire faire une enquête sur l’employeur par un de vos inspecteurs !

Je ne pouvais pas lui donner complètement tort…

- Vous n’êtes plus mon inspecteur, Jobert. Je voyais plutôt ça comme un service entre amis…

- A d’autres ! Mais peu importe : vous pouvez allez gagner grassement votre vie dans votre joli bureau à moquette épaisse chez votre nouveau patron, il est clean.

- Vous n’avez rien trouvé ?

- Des tonnes de choses, mais rien que ni la loi, ni la morale ne réprouve. La seule petite tâche sur le CV de votre boss, ce sont ses frasques hebdomadaires avec une prostituée de luxe.

- Ha ha ! « Prostituée de luxe » ? Jeanne ?

Dans mon esprit, la prostituée de luxe ressemblait à une star hollywoodienne capable de bien se tenir à la table des plus grands restaurants, et ça ne collait pas du tout avec la Jeanne que je connaissais depuis la naissance, qui vivait en jeans élimés et qui pliait sa pizza en deux pour la manger comme un sandwich. J’allais opposer ces arguments à Jobert, mais il m’a devancée :

- Vous avez une idée de ce qu’elle gagne pour une seule partie de jambes en l’air avec votre nouveau patron, commissaire ?

- Euh… non, en fait.

- Et ben je préfère éviter de vous le dire. Vu qu’apparemment vos nouvelles aspirations professionnelles sont essentiellement motivées par l’argent, vous risqueriez d’opter pour le trottoir plutôt que le poste chez le client de votre copine.

Il n’avait toujours pas tout à fait pardonné ma démission. Ce qui me chagrinait, mais dans l’immédiat c’était plus le train de vie de Jeanne qui m’intriguait :

- Je le saurais, quand même, si elle gagnait si bien sa vie !

- Faut croire que non… Mais vous savez bien qu’une pute avec une bonne protection policière…

- Ah non, pas vous Jobert ! J’ai été blanchie avant même qu’une enquête soit vraiment ouverte, tellement y avait pas d’éléments pour étayer l’accusation !

- Vous et moi on le sait, oui. Mais personne n’a apporté de démenti officiel dans la rue ! Et vu qu’elle est tout le temps fourrée avec vous, votre copine, y a pas un proxo qui tente le coup avec elle… sans compter qu’en plus elle fricote avec un inspecteur, maintenant.

- Ah, vous êtes au courant…

- Même Tellier est au courant !

Tellier… mon troisième inspecteur. Le candide, l’éternel débutant, tête à claque mais brillant à ses heures… même lui me manquait. Il serait toujours temps de revenir sur ce secret si mal gardé de la relation entre Jeanne et Dubuze, mais pour l’heure je restais bloquée sur le prix supposé d’une passe avec Jeanne.

- N’empêche qu’elle ne doit pas gagner tant que ça. Je la connais, elle n’est pas du genre à mettre de côté pour sa retraite : ça se verrait forcément si elle avait tant d’argent !

- Elle est amoureuse.

- Je ne vois pas le rapport.

- Le rapport, c’est qu’elle a réduit ses activités. Votre nouveau patron, c’est le seul et unique client qu’elle a gardé.

- Et comment vous savez tout ça alors que moi j’ignore tout ?

- Vous m’avez demandé d’enquêter, non ?

- Pas sur elle !

- Je n’aurais pas bien fait mon boulot si je n’avais pas fouillé aussi du côté des relations connues de votre gars. Et Jeanne est sa relation la moins fréquentable.

- Hé ! Vous parlez de ma sœur !

- Pardon. Jeanne est sa seule relation avec un casier, un passé récent de toxico et un métier pas tout à fait légal.

En résumé, mon nouvel employeur n’avait rien à cacher – ou si peu – et je n’avais aucune raison de ne pas prendre ce poste si bien payé qu’il m’offrait sur un plateau pour les beaux yeux de Jeanne. Et parce que j’avais été commissaire de police.

 

 

 

A suivre…   Ici  

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30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 23:25

  

J’avais épuisé la totalité de mes ressources pour passer le temps intelligemment, alors j’enchaînais les parties de solitaire depuis un bon moment déjà. Malgré le côté un brin hypnotique et décérébrant de la chose, je faisais de mon mieux pour me donner l’air d’être bien concentrée et même un peu soucieuse, parce qu’on n’est jamais à l’abri d’un client qui débarque à l’improviste et c’est mieux d’avoir l’air occupé. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça. Les gens semblent trouver vraiment important que tu n’aies surtout pas l’air de ne rien faire, même quand tu ne fais rien, alors je fais semblant. Le dernier client qui a franchi cette porte sans s’annoncer m’a surprise en train d’enlever les peluches sur mon pull et j’ai eu toutes les peines du monde à le convaincre que c’était plutôt une bonne chose pour lui que je ne sois pas débordée. D’ailleurs, c’était il y a trois jours, il devait revenir avec le chéquier qu’il avait oublié la première fois et… bon : je crois que je ne l’ai pas convaincu, en fait. Alors ça fait trois jours que je reste assise devant mon ordinateur à faire comme si je travaillais. C’est insupportable. Surtout que comme les affaires vont mal, j’ai dû me séparer de la femme de ménage et franchement, je préfèrerais faire les carreaux et la poussière maintenant, plutôt que de devoir attendre une heure indue pour m’y mettre en toute discrétion et limiter les risques d’être prise en flagrant délit d’une activité qui n’est pas celle pour laquelle les gens font appel à moi…

En parlant des carreaux, mon attention avait été détournée de ma nième partie de solitaire par une chiure de pigeon fraîchement atterrie sur la fenêtre et ça commençait à me démanger d’aller l’enlever, si bien que mon air soucieux devenait tout à fait authentique à mesure que j’échafaudais un plan pour nettoyer cette souillure qui perturbait ma concentration, sans risquer de me faire surprendre par un client potentiel. J’étais sur le point de jaillir de mon siège pour mettre mon plan à exécution, quand le bruit caractéristique de l’avant-dernière marche de l’escalier m’a alertée : quelqu’un arrivait. Alors je suis restée en place et j’ai remplacé sur l’ordinateur ma partie de solitaire par mon fond d’écran : une savante compilation de divers fichiers, qui fait beaucoup d’effet quand on n’y jette qu’un coup d’œil rapide, parce que ça donne vraiment l’impression que je bosse sur des tas de trucs en même temps et ça, les gens adorent.

On a frappé doucement à la porte. J’ai attendu un peu, mais pas trop parce que si le visiteur n’avait pas l’intention de renouveler ses coups ou de patienter un peu, ce serait fâcheux que je rate un client, juste pour avoir fait semblant de ne pas être à l’affût et d’être trop occupée pour répondre immédiatement.

 

- Entrez !

 

Rien. J’espérais qu’il ou elle n’était pas déjà reparti, j’avais cruellement besoin d’un client et fallait quand même pas exagérer, je ne l’avais pas non plus faire poireauter deux heures !

 

- Oui, entrez !

 

La porte s’est ouverte doucement (ouf !) et une femme a timidement passé la tête dans l’entrebâillement.

 

- Euh… Bonjour. Monsieur Castaing, c’est ici ?

- Oui, c’est moi.

 

Elle m’a regardée de l’air de celle qui ne trouve pas ça drôle du tout.

 

- Je suis Madame Castaing.

- Ah, d’accord… Votre mari est là ?

- Je ne suis pas mariée !

- Monsieur Castaing est votre frère ?

- Non plus, non. Il n’y a pas de Monsieur Castaing. Pas ici en tout cas !

 

Cette fois, elle s’est montrée carrément suspicieuse :

 

- Mais… ce n’est pas ici, l’agence du détective ?

- Si, si ! C’est moi. Mais asseyez-vous, je vous en prie. Que puis-je pour vous, Madame… ?

- Josse. Madame Josse.

- Bien, Madame Josse. Je vous écoute.

- Vous êtes… l’assistante ?

 

Bon. J’avais gentiment fait semblant de ne pas comprendre qu’elle avait été surprise que je sois une femme, mais ce qui pouvait passer pour un étonnement acceptable au départ (mon annonce disait simplement « M. Castaing – détective », histoire de ne pas rebuter les misogynes et d’éviter une exposition trop grande aux préjugés), mais là, sa persistance à ne pas vouloir admettre que c’était moi et moi seule « M. Castaing – détective » frôlait l’impolitesse. Pour autant, je ne pouvais pas faire la fine bouche si elle avait de quoi payer…

 

- Je n’ai pas d’assistante. Je suis Marie Castaing, enquêtrice privée. C’est mon agence.

 

Elle est partie d’un rire bien pire que méprisant : parfaitement spontané. Elle pensait sincèrement que c’était une blague. Mais elle s’est ravisée en voyant ma tête.

 

- Vous plaisantez, n’est-ce pas ?

- J’ai l’air ?

- Non. C’est ce qui m’inquiète…

 

Carrément ! J’avais bien envie de l’envoyer s’inquiéter ailleurs, mais j’avais besoin d’argent, j’avais besoin d’argent, j’avais besoin d’argent, j’avais besoin… j’ai souri.

 

- Allons bon ! Je n’ai pas l’air d’un détective ? Vous vous attendiez à un type un peu rustre, mal rasé et en imperméable froissé ?

- Qu’est-ce que c’est que ce cliché idiot ? Je n’ai pas dit ça ! Mais de là à tomber sur une femme…

- Et bien ?

- Enfin ! Détective ! Ce n’est pas un métier pour une femme, quand même !

 

Quand ça vient d’un homme c’est déjà insupportable, mais alors venant d’une femme ça me donne carrément des envies de meurtres. Des années de thérapie pour apprendre à gérer ma colère, mais elle risquait bien de lui péter à la gueule, à cette conne, si elle continuait ! Elle a dû le sentir, parce qu’elle a semblé légèrement mal à l’aise. Mais j’avais toujours besoin de son argent, alors je ne lui ai pas planté mon coupe-papier dans l’œil.

 

- Madame Josse, tout de même… Vous imaginez si vous… que faites-vous dans la vie ?

- Je suis sage-femme, pourquoi ?

- Ah. Je suppose que ça n’arrive pas souvent qu’on vous préfère un homme ?

- Non.

- Alors imaginez que vous soyez cardiologue…

- Je ne vois pas le rapport.

- C’est un exemple…

- Un exemple de quoi ?

- De métier proche du vôtre pour lequel…

- Ah non ! La cardio c’est au 7ème étage du bâtiment F, alors que la maternité c’est à l’autre bout de…

- Mais c’est pas ce que je voulais dire !

 

J’avais crié un poil trop fort. Elle me regardait maintenant avec un mélange de surprise et de crainte. Il fallait que je me reprenne avant qu’elle parte en courant. Factures. Courses. Loyer. Le client est roi. L’argent n’a pas d’odeur. J’ai pris une grande inspiration avant de poursuivre presque calmement :

 

- Ce que je voulais dire, c’est que vous devez bien vous rendre compte que c’est assez désagréable de ne pas être prise au sérieux sous prétexte que je ne suis pas un homme. Vous imaginez si les femmes arrivaient pour accoucher en vous demandant où est le sage… euh… le sage-homme ?

- C’est idiot ce que vous dites.

- C’est pour ça que je préférais l’exemple avec le cardiologue…

- Je ne vois pas le rapport.

- Ah ! C’est bon ! J’ai compris !

 

Elle le faisait forcément exprès. Une façon de me tester, peut-être ? A moins qu’il y ait une caméra… Non. Le plus probable était sans doute qu’elle était stupide et bourrée de préjugés sexistes.

 

- Faut pas vous fâcher comme ça…

 

Ben voyons. Je m’attendais presque à ce qu’elle me demande si j’avais mes règles et si c’était ça qui me rendait irritable.

 

- Je ne me fâche pas. Je trouve simplement pénible de devoir m’entendre dire dans mon propre bureau qu’une femme ne peut pas faire le métier avec lequel je gagne ma vie.

  

Il ne me paraissait pas nécessaire de préciser que je la gagnais particulièrement mal et que c’était pour ça que je ne l’avais pas encore foutue dehors.

 

- Parce que vous croyez que ce n’est pas pénible pour moi, d’avoir fait le déplacement jusqu’ici pour rien ?

 

Et allons donc ! Non seulement elle m’avait foutue en rogne, mais pour rien, en plus ? Qu’est-ce qu’elle foutait encore là, alors ?!

 

- Vous n’allez donc pas avoir recours à mes services ?

- Ah ben non… Une femme détective, enfin ! Et pourquoi pas pompier, tant que vous y êtes ?

- Mais enfin ! Vous vous entendez ? De la part d’une femme, ce sexisme est encore plus inacceptable !

 

Elle m’a regardée un instant, interloquée. Choquée, même. Et elle m’a répondu, avec un petit sourire en coin parfaitement agaçant :

 

- Et donc… parce que je suis une femme, je ne peux pas me permettre d’émettre un avis qu’un homme, lui, pourrait défendre ? Et c’est moi qui suis sexiste ?

 

Alors là j’étais sans voix. Que répondre à ça de toute façon ? Elle me regardait, apparemment satisfaite de son implacable raisonnement. Quant à moi j’étais convaincue que je ne trouverais rien à dire qui puisse être d’une quelconque utilité, que ce soit pour alimenter le débat sur l’égalité des sexes, ou pour gagner une cliente. Alors j’ai abandonné la partie :

 

- Vous savez quoi ? Vous avez raison, je vous fais marcher : je suis la femme de ménage.

 

Elle a eu un soupir de contentement, comme une maman qui vient de faire avouer à son gosse une faute qu’il n’a même pas commise, et qui s’apprête à lui asséner l’immanquable « tu vois, c’était pas si compliqué… et tu te sens mieux maintenant, n’est-ce pas ? », puis elle a secoué la tête avec indulgence et elle est partie, manifestement ravie de m’avoir fait entendre raison.

Comme il était peu probable qu’un deuxième client potentiel débarque tout de suite, je suis allée m’occuper de cette chiure de pigeon sur ma fenêtre. Elle était encore bien fraîche, alors je l’ai allongée un peu en crachant dedans, avant de la laisser tomber tout droit sur la tête de l’emmerdeuse qui quittait mon bureau. J’espère que c’était un pigeon mâle.

 

 

 

 

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 16:22

La vieille avait débarqué à l’agence à l’heure du déjeuner. Tout le monde était sorti manger et il n’y avait plus au bureau qu’une assistante timorée et moi. L’assistante était stagiaire et n’osait pas se plaindre quand on lui disait d’attendre le retour du patron pour aller manger et moi, j’aimais profiter des heures calmes pour mettre un peu mon nez dans les affaires des autres et glaner un maximum d’informations. Le fait d’être toujours au courant de tout me donnait un air de toute puissance qui, à défaut d’autre chose, impressionnait beaucoup la stagiaire et, avec un peu de bol, j’espérais dégoter un jour un bon plan pour monter en grade ou me faire augmenter.
Au lieu de ça, j’ai dégoté la vieille.
-    Amenez-moi un détective sur le champ !
Elle gueulait sur l’assistante qui semblait se concentrer pour essayer de devenir invisible, mais elle réussissait seulement à rougir de plus en plus. J’ai d’abord pensé me faire discret, raser les murs et laisser la petite se dépatouiller avec la harpie, mais j’ai eu pitié d’elle. De la stagiaire, je veux dire. Elle se faisait déjà aboyer dessus par la moitié des connards du bureau, qui se prenaient pour Philip Marlowe alors que la plupart étaient des incapables qu’auraient pas retrouvé leurs clés au fond de leur poche, et je trouvais injuste qu’elle se fade en plus une gorgone décrépite à l’heure du déjeuner. Je pense que quand elle m’a vu arriver à son secours, elle a eu envie d’arracher ses vêtements et de se jeter sur moi avec passion et reconnaissance – je parle toujours de la stagiaire – mais comme je l’ai dit, elle était un peu timorée et n’a pas dû oser. Je lui ai adressé un petit signe rassurant et je me suis occupée de la vieille.
-    Bonjour Madame. Que puis-je pour vous ?
-    Vous êtes détective, vous ?
Elle a dit ça – craché, plutôt – avec un tel mépris, que j’ai bien failli répondre non et l’adresser à la concurrence, mais j’ai remarqué juste à temps le caillou à son doigt et j’ai estimé que ce qu’elle pourrait sans doute payer en honoraires devrait bien couvrir le prix de mon amour propre.
-    Bien sûr, Madame.
-    Vous ressemblez au fils de la bonne.
J’aurais pu essayer de me convaincre qu’il n’y avait aucune condescendance dans cette remarque et que le « fils de la bonne » était une personne précise – le vrai fils de sa vraie bonne – et non une formulation générique pour désigner une catégorie de personnes manifestement peu recommandables, mais l’appât du gain m’avait déjà convaincu de m’asseoir sur ma fierté, alors je me suis contenté de l’inviter poliment à me suivre.
-    Alors, qu’est-ce qui vous amène, Madame… ?
-    Madame Lang. Vous êtes sûr que vous êtes qualifié ?
-    Je suis l’enquêteur le plus expérimenté de l’agence et c’est moi qui obtiens les meilleurs résultats.
Faux et faux, mais elle n’irait sans doute pas vérifier, malgré la moue sceptique qu’elle arborait toujours.
-    Et bien Madame… Lang : que puis-je pour vous ?
-    Ce que je vous dirai restera entre nous ?
-    Vos secrets seront mieux gardés qu’au confessionnal !
-    Le curé ne me fait pas payer.
-    Non, mais il ne trouvera pas ce que manigance votre mari.
-    Que… qui… comment est-ce que vous… ?
-    Je vous ai dit : je suis le meilleur.
Et voilà : le bon coup de bluff qui fait mouche. D’après mes statistiques personnelles, 95% des femmes qui viennent à l’agence veulent coincer un mari volage ou trouver un moyen de le quitter sans perdre son argent. Les cinq autres pourcents sont des femmes qui cherchent l’ostéopathe du troisième, mais se sont trompées d’étage. Mes statistiques sont sans doute biaisées par le fait que mon échantillon ne comprend que les femmes qui arrivent jusqu’à mon bureau, à l’exclusion, donc, de toutes celles qui seraient venues pour des affaires plus originales et intéressantes et que le patron aurait gardées pour lui, mais avec la vieille j’avais apparemment vu juste. Elle avait fait mine de ravaler sa morgue, le temps de me raconter ses drames intimes d’un ton faussement larmoyant, presque touchant tant l’effort qu’elle déployait pour se donner l’air sincère semblait lui coûter. Je l’ai écoutée d’une oreille, c’était plus qu’il n’en fallait pour ce récit désespérément banal d’un divorce qui se profilait, avec beaucoup d’argent en jeu et une confiance définitivement perdue. Quand elle a semblé avoir tout dit, j’ai pris mon air le plus compatissant possible :
-    Je comprends… et qu’attendez-vous de moi, exactement ?
-    Que vous fassiez votre travail, quelle question !
L’arrogance était de retour. La patience en revanche commençait à me quitter.
-    Bien sûr, mais… dans quel but ? Que voulez-vous obtenir ? Que voulez-vous prouver ? De quoi le soupçonnez-vous exactement ?
-    De vouloir me nuire ! Je suis sûre qu’il veut me spolier… Trouvez ce qu’il prépare. Et tenez, pour vos frais.
Elle m’a tendu une grosse enveloppe remplie de plus de billets que je n’en avais jamais vus d’un seul coup. Je me suis retenu de les compter avec avidité devant elle. Elle a mal interprété mon trouble :
-    Ce n’est pas assez ? Ce n’est qu’une avance, bien sûr… mais le banquier ne veut pas que je retire plus d’un coup.
-    Non, non… c’est bien… Pour le moment. Mais vous savez, c’est une activité légale et vous n’êtes pas obligée de…
-    Je préfère.
-    Ah… Bien. Oh, oui : très bien.
J’ai réalisé soudain que je tenais l’affaire qui allait me permettre de quitter cette foutue agence et de me lancer à mon compte. Je commençais à l’aimer, la mégère acariâtre. Je ne suis pas le mauvais gars, au départ, mais j’ai vu, en même temps que tous ces biftons, mon parachute doré entre les doigts crochus de cette sorcière. Alors j’ai décidé de mener l’enquête en solo et d’empocher le blé discrètement. Ce qui, techniquement, n’était pas du vol.
J’ai baratiné l’assistante, qui de toute façon était prête à m’embrasser dès qu’elle me voyait depuis que j’avais eu ce comportement chevaleresque avec elle, et personne n’a jamais rien su de cette vieille folle. Qui, quand on creusait un peu, était encore plus folle que de prime abord.
Elle nourrissait une haine profonde pour son mari qui, de toute évidence, était un brave type. Non seulement j’ai vite compris qu’il n’était sûrement pas du genre à vouloir flouer qui que ce soit, pas même la vieille bique qui devait faire de sa vie un enfer, mais en plus il s’est avéré que toute la fortune du couple était à elle et à elle uniquement. Il avait bien procuration sur l’ensemble des comptes de sa bonne femme, mais signée de sa main à elle et même le meilleur avocat du monde ne pourrait rien faire de ça. Elle était cependant suffisamment brindezingue pour croire vraiment à son délire paranoïaque et moi, j’étais suffisamment peu scrupuleux pour me convaincre que je rendais justice au mari en dépouillant la vieille.
-    Écoutez, Madame Lang, je creuse, je creuse, mais c’est un malin, votre mari ! Je ne trouve rien !
-    Continuez ! Tenez, prenez ça. Et ne regardez pas à la dépense, surtout : si ce n’est pas assez, je vous donnerai plus la prochaine fois !
Je n’étais pas exactement fier de moi, mais la vieille peau était suffisamment désagréable pour rendre ma crise de conscience largement supportable.
Quand j’ai eu assez de fric pour claquer la porte de l’agence et me lancer à mon compte, j’ai voulu donner quand même un os à ronger à la vieille avant de la planter : une photo de monsieur un peu floue, sur laquelle on apercevait une jeune femme lui parlant d’un peu trop près. J’ai laissé entendre vaguement qu’il n’était pas inconcevable de penser qu’il s’agissait de sa maîtresse. Quiconque avec un peu de jugeote aurait su que ce n’était pas le genre du mari et que, de toute façon, cette pauvre photo et la soi-disant preuve qu’elle constituait ne seraient d’aucune utilité dans quelque circonstance que ce soit, mais la vieille a paru tellement contente d’avoir, je cite, « piégé cette raclure avec sa pute » qu’elle m’a filé une prime substantielle.
Il était plus que temps de tirer ma révérence. J’avais les fonds et une bonne raison de tout recommencer ailleurs, alors je me suis taillé et pour vraiment repartir sur de bonnes bases en toute discrétion, j’ai jugé préférable de changer de nom. Et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée.
Je cherchais un truc qui pète, un nom qui dise bien l’homme, la fonction et qui, en même temps, sonne vrai, mais alors que j’avais en tête, sans conviction, « Alain Tuission », j’ai commencé à penser plus grand et tout s’est mis en place avec une évidence déconcertante.
J’ai appelé l’agence « Le sixième sens » – jusque là, rien d’extraordinaire – et j’ai recruté cinq enquêteurs. Ils se partagent les sens communs et, en toute modestie, le sixième sens, c’est moi. J’ai recruté mon équipe à la sortie des prisons. On trouve de bien meilleurs fouineurs parmi les truands qu’à la sortie des écoles et ils coûtent moins cher. Évidemment, l’idéal, c’est ceux qui ne sont pas passés par la case prison, mais ceux-là ne voient pas bien l’intérêt qu’ils pourraient avoir à gagner moins d’argent en acceptant un boulot à peu près légal. J’ai donc une équipe un peu moins bonne qu’une association de malfaiteurs sans casier, mais bien meilleure que n’importe quelle troupe de branquignoles qu’ont jamais eu à se planquer ou à pénétrer par effraction où que ce soit.
Et admirez le jusqu’auboutisme de ma création : l’équipe d’enquêteurs, c’est Victor Bonneuil, spécialiste des filatures. Martin Louis, toujours une oreille qui traîne. Bertrand Tactil, touche du doigt toutes les vérités qui vous échappent. Antoine Blair, fourre son nez partout et n’en revient jamais bredouille et, enfin, Gigi Ze-Tong, dont le bon goût légendaire autant que… d’autres qualités, vous ouvrent toutes les portes. Moi, je me suis baptisé Hector Sixte. J’adore. A nous tous, c’est les cinq sens réunis autour du sixième au service de vos enquêtes les plus privées !
Évidemment, on travaille tous sous des noms d’emprunt. Sauf Gigi Ze-Tong, bizarrement.
A la création de l’agence, elle n’en faisait pas partie. J’avais eu plus de mal que j’aurais cru à recruter les quatre premiers lascars et je n’avais trouvé ni candidat, ni bon mot pour le goût, alors j’avais décidé de démarrer avec seulement quatre sens et moi. Quand un client m’en faisait la remarque, je répondais invariablement en riant :
-    Que voulez-vous, tous les goûts sont dans la nature !
Ça suffisait à éluder la question la plupart du temps. Pour ceux qui ne comprenaient pas la blague, j’ajoutais :
-    Ce sont nos clients qui font preuve de bon goût en choisissant notre agence !
Là, tout le monde comprenait et on pouvait parler affaires.
Au début, nos clients étaient surtout d’anciens codétenus ou complices, mais même le dernier des criminels compte dans son entourage des gens honnêtes, ne serait-ce qu’une vieille tante ou un cousin éloigné, et comme on bossait bien, ça a fini par se savoir jusque que du bon côté de la loi. Pour tout dire, sans ce fameux code d’honneur de la pègre et sans certaines menaces, de type mortel, qu’on reçoit quand on veut refuser une affaire, au bout d’un moment on aurait même pu s’offrir le luxe d’une clientèle intégralement respectable. A défaut, on essaie d’éviter que les moins recommandables de nos clients croisent les plus innocents et on mange à tous les râteliers. Faut bien gagner sa vie, hein… et puis faut reconnaître que ça permet de se diversifier : en général, les criminels nous demandent de retrouver des filous qui ont essayé de les doubler et les honnêtes gens veulent des preuves d’adultère de leur conjoint. Qu’on obtient à tous les coups avec Gigi Ze-Tong, qui a trouvé sans problème sa place parmi nous : elle est une espèce d’arme fatale en matière de destruction de couple.
Je l’avais rencontrée alors que j’essayais désespérément de piéger un mari volage. Le type était un coureur invétéré, mais il était d’une prudence telle que je n’arrivais pas à étayer les soupçons de sa femme. J’étais quasiment prêt à rembourser l’épouse bafouée, quand une beauté divine et son opulente poitrine sont entrées dans ma vie. Gigi.
-    Je cherche du boulot. Tu recrutes ?
Je crois que j’ai dû bredouiller quelque chose comme « Bah… mais… euh… ». Elle ne m’a pas laissé poursuivre.
-    Je pense que je suis celle qui manque à ton équipe.
Elle m’a tendu des photos du mari volage insaisissable en posture parfaitement compromettante. Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir que ce que la robe de la donzelle cachait présentement à ma vue était parfaitement visible sur les photos.
-    Je… vous… euh… c’est…
-    C’est moi, oui. J’ai la prétention de croire que je peux t’obtenir les mêmes photos avec n’importe quel homme. Ou femme.
Elle a dit ça en faisant… ce truc, là, avec sa langue, et j’ai été instantanément convaincu. D’à peu près tout ce qu’elle pourrait me dire. Alors je lui ai offert le dernier poste vacant à l’agence et franchement : Gigi Ze-Tong ? Je ne pouvais pas passer à côté, ça aurait été une faute professionnelle. Elle est ainsi devenue la seule collaboratrice de l’agence à ne pas bosser sous un faux nom, mais aussi la seule à croire que tous les autres bossent sous leurs vrais noms. Elle a une plastique divine et un goût exquis, mais un QI de courgette. Une chance, ce n’est pas exactement de son cerveau que j’envisageais de me servir dans le cadre de ses fonctions au sein de l’agence.

Le jour où elle s’est pointée la bouche en cœur dans mon bureau en me disant qu’elle allait m’apporter une affaire dont elle aimerait bien que je m’occupe, j’ai pensé que ce serait un adultère à prouver et qu’elle s’en débrouillerait sûrement toute seule. Et puis elle a fait… son truc, là, avec sa langue, alors j’ai dit oui sans poser de question. Mais elle est revenue le lendemain avec une petite vieille.
-    Hector, je te présente Madame Ayraile.
-    Ah ? Euh… Bonjour Madame. Enchanté. Vous êtes… ?
Elle a eu l’air étonnée que je ne sache pas qui elle était. Gigi m’a éclairé :
-    C’est pour l’affaire dont je t’ai parlé hier.
-    Ah, bien. Entrez, madame, je vous en prie.
-    Merci mon petit. Appelez-moi Margot.
Voilà, oui. J’étais son petit et j’allais l’appeler Margot. On était entre nous, après tout… Elle était toute vieille et tremblotante et j’avais du mal à imaginer qu’à un âge pareil on puisse encore se soucier des frasques de son mari. J’avais encore plus de mal à imaginer un mari encore volage à cet âge. Je ne comprenais déjà pas comment la vieille tenait encore debout.
-    Et bien mad… Margot, que peut-on faire pour vous ?
-    C’est mon clochard.
-    Votre ?
-    Clochard. Il a disparu.
-    Comment ça ?
-    Et ben un jour il était là et puis pouf ! Plus là. Disparu.
-    Un clochard ?
-    Oui, celui du Monoprix.
-    Ah. Mais c’est, euh… comment dire… ce n’est pas votre clochard ?
Elle a eu un sourire d’une tristesse infinie avant de me répondre doucement :
-    C’est la seule personne avec qui je parle encore chaque jour. A part la boulangère, mais elle, c’est un peu son métier, c’est pas pareil. Et puis elle est fermée le dimanche et le lundi elle travaille pas, c’est son apprentie qui tient la boutique.
-    Ah, oui, bien sûr. Je comprends. Mais… qui vous dit qu’il a disparu, ce… votre clochard ? Je veux dire… vous êtes sûre qu’il ne s’est pas simplement… absenté ?
-    Sûre. Quand ça lui arrive, il a son remplaçant qui vient.
Le clochard remplaçant. Évidemment. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ? J’ai jeté un coup d’œil à Gigi qui ne quittait pas la vieille de ses grands yeux plein de compassion. Une affaire de merde. Penser à questionner un peu Gigi la prochaine fois qu’elle proposerait de ramener un nouveau client.
-    D’accord… Et donc son remplaçant n’est pas venu ?
-    Non. Et ça fait huit jours.
-    Il n’aurait pas pu partir et…
-    Il m’aurait prévenue !
La pauvre vieille était au bord des larmes et Gigi me lançait un regard assassin, comme si j’étais en train de torturer sa protégée, alors j’ai arrêté de poser des questions, j’ai pris l’adresse du Monoprix du clochard et l’argent de la vieille, et j’ai promis de faire mon maximum. Qui a consisté dans un premier temps à essayer de fourguer le merdier à un autre. Et qui, mieux qu’Antoine Blair, pouvait retrouver un clodo ?
-    Ah ! Antoine… j’ai une affaire en or pour ton flair légendaire !
-    Quand tu brosses dans le sens du poil, c’est généralement qu’y a embrouille…
-    Ha ha ! Mais non ! Il faut me retrouver un clochard disparu… c’est un truc pour toi, ça, ou je m’y connais pas !
-    J’vois l’genre… ça sent surtout la bonne grosse affaire pourrie, ton truc ! De toute façon, j’peux pas, je suis sur une histoire de blanchiment d’argent.
-    Mais l’argent n’a pas d’odeur !
-    T’es lourd, Hector.
On ne peut pas gagner à tous les coups. Je me suis replié sur Victor Bonneuil :
-    Oh la la, Victor… je suis embêté, j’ai besoin de ton œil de lynx ! Tu sais que pour moi, y a rien qui ressemble plus à un clodo qu’un autre clodo ?
-    Non.
-    Quoi non ?
-    Gigi m’a prévenu.
C’est à ce moment-là que je l’ai sentie juste derrière moi. J’ai fait volte face pour me retrouver à peu près le nez dans ses seins, ce qu’en d’autres circonstances j’aurais sans doute apprécié, mais là elle faisait ses yeux tristes et sa moue colère et c’est tout juste si ça ne me coupait pas l’envie de lui reluquer le décolleté.
-    Hector… Tu m’avais dit que tu t’en occuperais toi-même !
-    Mais Gigi, moi ou un autre…
-    J’ai promis à Margot ! Hector…
Elle a fait les lèvres qui tremblent et son truc, là, avec sa langue, alors évidemment j’ai cédé et promis à Gigi qui avait promis à Margot et à part moi, tout le monde était content.
Je ne savais pas trop par quel bout prendre cette affaire à la con, alors je suis allé au Monoprix qui, effectivement, était dépourvu de clochard. Ce qui en soi ne m’apprenait strictement rien. J’ai profité que j’étais là pour aller m’acheter un casse-croûte pour le cas où cette histoire me mettrait en retard pour le déjeuner et à la caisse, j’ai eu l’idée d’interroger celles qui devaient être des témoins de premier ordre : les caissières.
-    Excusez-moi madame…
-    Mademoiselle.
-    Ah, pardon… je me demandais… sauriez-vous par hasard si le monsieur qui faisait la manche là devant va revenir ?
-    Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
-    Non, je demandais comme ça… au cas où… ça fait longtemps qu’il est parti ?
-    Mais vous croyez que j’ai que ça à faire, de guetter les allées et venues des mendiants sur le trottoir ?
Apparemment pas, non. Au temps pour ma grande idée. J’ai fait chou blanc avec deux autres caissières et avec le monsieur de l’entretien, avant de me résoudre à orienter mes recherches en dehors du magasin. Je me suis posté sur le trottoir, aux aguets, en mangeant mon en-cas le temps que mon fameux sixième sens me souffle une nouvelle idée. J’entamais ma digestion quand un vieux monsieur m’a glissé discrètement une pièce dans la main.
-    Ah non, monsieur, merci, mais…
-    Teu teu teu… ça va mon garçon, va te payer un café et te réchauffer un moment.
J’étais en train de regarder tour à tour la pièce dans ma main, le vieux et l’état de mes fringues, sans pouvoir décider si le vieux avait perdu la tête plus que ma veste avait perdu de sa superbe ou le contraire, quand un jeune type édenté aux relents d’alcool agressifs m’a pris à partie :
-    Qui qui t’a autorisé à prendre la place ?
-    Je vous demande pardon ?
-    Qui qui t’a dit qu’tu pouvais prendre c’te place ?
-    Quelle place ?
-    Vas-y, fais pas ta sainte babouche ou j’sais pas quoi, là ! Allez : qu’est-ce tu fais là ? Tu crois qu’j’t’ai pas vu prendre la thune au vieux ?
-    Ah oui mais non ! C’est une erreur, je suis pas…
-    T’es pas quoi ? Parce que t’as une chemise qui fait propre t’es pas une cloche ? Tu t’crois mieux qu’les autres ?
J’envisageais d’entrer dans le bistrot d’à côté, pour prendre ce café que le vieux voulait m’offrir en espérant qu’un serveur zélé interdirait à l’importun de m’y suivre, quand mon inébranlable sixième sens m’a poussé, au contraire, à me pincer le nez et à braver l’alcoolémie malodorante de celui qui m’apparaissait finalement comme un potentiel indicateur :
-    Mais dites-moi, est-ce que j’aurais pris votre place ?
-    Ma place ? Ben non ! Il est con, lui… C’est la place à René !
-    Ah. René… oui. Et… vous êtes son remplaçant ?
-    Je s’rais son remplaçant et ce s’rait toi qu’aurais pris la thune au vieux ? T’es pas qu’à moitié con, toi, hein ?
-    Ha ha ! Bien sûr, je suis bête ! Mais il ne vient plus, René ?
Il m’a jeté un regard suspicieux et j’ai cru qu’il allait me cogner ou me planter là, au lieu de quoi il a demandé si j’étais flic. J’ai tenté un rire qui sonnait affreusement faux, mais j’ai rattrapé le coup en proposant de lui offrir un verre.
-    Un verre ? Va plutôt m’acheter une bouteille. J’t’attends là.
Je suis retourné dans le magasin pour y acheter une bouteille de rouge. Le vieux qui m’avait donné la pièce a eu un regard qui disait toute sa déception quand il m’a vu à la caisse avec mon litron et j’ai culpabilisé un instant, avant de me ressaisir. Après tout, je ne lui avais rien demandé, moi, au vieux. J’ai retrouvé mon ivrogne qui m’a dit, connaisseur, en prenant la bouteille :
-    Ouf ! j’ai eu peur qu’tu prennes pas avec la capsule en plastique. L’aurait fallu péter l’goulot pour téter, un coup à s’niquer les lèvres ! Mais ça va, t’es pas si con.
-    Merci.
-    Santé !
-    A la vôtre. Alors, René… ?
-    Tu y veux quoi au René ?
-    Rien… pas d’ennuis… Une amie d’une amie a… enfin… c’est juste pour prendre de ses nouvelles et rassurer une…
-    Qu’est-ce tu m’donnes si j’t’emmène ?
-    Vous savez où il est ?
-    Ben oui ! Tu crois pas que j’surveille son coin que pour l’plaisir de papoter avec toi !?
J’ai sorti un billet qu’il m’a arraché des mains avant de partir d’un pas titubant plus ou moins en direction du métro. Il a descendu les escaliers sans que je comprenne comment il n’était pas tombé au moins trois fois avant d’arriver en bas, il m’a fait payer des tickets et il m’a entraîné jusque sur le quai, d’où il a accédé, en passant par les voies, à un tunnel sombre et puant qui nous a conduits, après avoir longuement tournicoté dans l’obscurité, à une pièce tout aussi sombre et encore plus puante. Je sentais confusément que l’endroit était loin d’être désert, sans pour autant être certain de n’être pas simplement désorienté. J’ai voulu interpeler mon guide, mais d’un geste sûr il m’a délesté de mon portefeuille avant de se carapater. J’ai crié et envisagé de le suivre, sans toutefois savoir dans quelle direction partir et j’ai été stoppé net dans mon élan par ce que j’ai d’abord pris pour une apparition. Là, devant moi, dans un halo de lumière chevrotante, son décolleté généreux reconnaissable entre tous, Gigi.
-    Salut Hector. J’étais pas sûre que t’arriverais à nous trouver tout seul, alors j’ai préféré t’envoyer Titi.
-    Titi ?
-    L’alcoolo qui t’a amené ici. Je voulais pas risquer d’attendre trop longtemps… c’est que ça pue drôlement, hein ? C’est l’odeur de la misère… et de la charogne, aussi. C’est plein de rats crevés. Entre autres.
-    Gigi… qu’est-ce que…
Elle a encore fait ce truc, là, avec sa langue, mais cette fois, dans la pénombre, avec la puanteur du lieu et cette impression qu’il y avait une foule, forcément menaçante, autour de nous, ça ne m’a quasiment fait aucun effet. Elle a penché la bougie qu’elle tenait pour en allumer une autre, que tenait un vieux bonhomme sans âge.
-    Hector, je te présente René. Papa, je te présente Hector.
Le visage inexpressif du vieux semblait flotter au-dessus de la faible lumière de la bougie qui tremblait dans ses mains. Maintenant, j’étais sûr qu’il y avait un tas d’autres gens autour de nous. Je n’osais pas bouger. J’étais tétanisé. Je ne comprenais rien à ce qui se passait et je n’aimais pas du tout le sourire de Gigi. Ce n’était pas son sourire habituel de bombe sexuelle écervelée. C’était plus un sourire de femme fatale… mais « fatale » comme dans « arme fatale ».
-    Ben alors Hector, t’as perdu ta langue ? Et ce sixième sens, il te dit quoi, là ?
-    Gigi… Je… je comprends pas…
-    M’appelle pas Gigi, pauvre type. Quel genre de crétin faut-il être pour croire que Gigi Ze-Tong peut être un vrai nom, franchement ?
-    Ah bon ? Mais…
-    Et tous tes jeux de mots à la con… T’as vraiment pensé que je serais assez stupide pour ne pas deviner que c’était des noms d’emprunt ?
-    Non, mais je… tu…
-    Je faisais ce qu’il fallait pour que tu me prennes pour ce que je voulais que tu croies que j’étais.
-    Hein ?
L’odeur devait me monter à la tête. Ou bien c’est l’obscurité qui me perturbait. Ou alors j’avais picolé avec l’ivrogne du Monop’ et je nageais en plein délire éthylique. Ou bien…
-    Eh ! Reste avec moi Hector !
-    Aïe !
La gifle n’était pas venue de Gigi, ou peu importe comment elle s’appelait. Ni de son père qui paraissait plus mort que vif à ses côtés. Elle m’avait semblé tomber de haut.
Une troisième bougie s’est allumée, faisant apparaître la vieille Margot.
-    Vous ?
-    Elle, oui. On est en famille. Je te présente ma tante. La sœur de Maman. Maman n’est pas là. Elle s’excuse. Elle est morte il y a de ça… oh, je sais pas. A l’odeur je dirais deux semaines. Qu’est-ce que t’en penses, le fin limier ? Tu voudrais faire venir ton renifleur de merde, pour vérifier ? Antoine Blair, c’est ça ? Dis-moi, toutes les blagues à deux balles sont de toi, ou ils ont chacun choisi leur blase débile ?
Entre les deux vieux qui me fixaient de leurs regards éteints et Gigi qu’avait des yeux de folle, j’étais à deux doigts de paniquer. Un doigt, même. Mais j’essayais de le cacher pour éviter de reprendre une baffe.
-    Aïe !
Raté.
-    Allez… je t’explique, va. Ton calvaire durera bien assez longtemps, mon cher Hector Sixte. Pas la peine que je fasse durer le suspense… Tu veux savoir mon petit nom ?
J’ai cru bredouiller vaguement une réponse, pas assez fort sans doute, puisque j’ai repris une baffe.
-    Aïeuuuh !
-    Pleurniche pas, mon vieux… essaie de rester digne encore un moment. On va bientôt partir.
J’ai failli être soulagé de l’apprendre, mais à la façon dont elle m’a regardé, je n’étais pas si sûr que c’était une bonne nouvelle.
-    Mon vrai nom, c’est Ghislaine Lang. Lang. Tongue… Le jeu de mots était pourtant à ta portée, non ? Lang… ça te rappelle rien ? La vieille folle que tu as dépouillée pour te payer ton agence de repris de justice… ça te revient ? Son fric, pauvre merde, il permettait à Papa de lui payer les soins dont elle avait besoin… et toi, en plus de la voler, tu lui as raconté des ignominies…
-    Ah non, je…
Elle m’a collé sous le nez une vieille photo que j’ai tout de suite reconnue, malgré la faible lumière. La photo du mari et de la supposée maîtresse que j’avais filée à la vieille folle avant de mettre les bouts avec son fric.
-    Alors mon con, t’as pas raconté des horreurs à ma mère ?
-    J’ai… bon, je… j’ai peut-être extrapolé, mais…
-    Extrapolé ? Tu vois mal, là… Attends. Donne la bougie, Papa. Là. Tu reconnais mon père ?
-    Oui.
-    Et la fille avec qui tu as raconté à ma mère qu’il couchait… ?
-    Non, je… Oh !
-    Oui. Oh !
-    Merde. Je savais pas, Gigi. Je pouvais pas savoir…
-    Et non. Parce que tu t’es pas posé la question. Ma mère non plus, quand elle s’est mise à raconter à tout le monde que son mari la trompait avec sa propre fille. Et tu sais quoi ? Malgré la honte et les injures et tout ce qu’il a dû subir, Papa est resté. Et le peu d’argent que t’avais pas volé, il l’a consacré à Maman. Jusqu’à qu’il n’ait plus rien, ni argent, ni honneur, rien. Maman a fini par crever ici comme la vieille folle miséreuse qu’elle est devenue par ta faute et Papa va sûrement pas tarder à crever de honte.
Quelque chose, mon sixième sens ?, me disait qu’elle envisageait de me réserver un sort similaire, mais avant que j’aie pu formuler une question, un nouveau coup m’est tombé sur le crâne et j’ai perdu connaissance.
En retrouvant mes esprits, j’ai retrouvé l’affreuse odeur du lieu. Il y faisait encore plus noir. Quelque chose avait changé. J’avais l’impression d’être seul, cette fois. A tâtons, j’ai trouvé un mur que j’ai suivi, sans en trouver le bout. A chaque coin, je tournais, retournais, tournais encore… il ne semblait pas y avoir d’issue. Pas un bruit, non plus. J’ai pensé un instant être devenu aveugle et sourd. L’odeur âcre de ma sueur glacée se mêlait à celle, nauséabonde, de ce qui devait effectivement être de la charogne, au point que j’ai fini par déchirer ma chemise pour me boucher les narines avec le tissu, afin de ne plus rien sentir. J’ai hurlé. Mes cris rebondissaient sur les murs et me vrillaient les tympans pour laisser la place à un silence étourdissant sitôt l’écho éteint. J’ai de nouveau exploré ma prison en tâtonnant et, ne trouvant toujours aucune issue, je me suis jeté comme un forcené sur le mur en essayant de le creuser. Je me suis arrêté quand, les doigts en sang, je ne sentais plus mes mains. Je les ai portées à ma bouche. Le goût du sang me paraissait étonnamment rassurant dans ce réduit effrayant, dans lequel je ne pouvais plus voir, entendre, sentir ou toucher quoi que ce soit.
Sans doute qu’il me faudrait tôt ou tard essayer de croquer dans un des rats crevés qui empuantissaient l’endroit, pour ne pas mourir de faim. A ce moment-là, je prierais sans doute pour perdre aussi le goût.
Avant de commencer à perdre également tout sens commun, j’ai eu le temps de me dire qu’un truc que je n’avais sans doute jamais eu, finalement, c’était ce foutu sixième sens.

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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 10:34

 

Paradoxalement, quand il est entré dans mon bureau et s’est retrouvé nez à nez avec moi, c’est lui qui a eu l’air le plus surpris. Il a vite repris une contenance assurée et arrogante, mais j’ai bien vu le trouble dans son regard quand il a croisé le mien.

Pour ma part, même s’il détonnait un peu par rapport à ma clientèle usuelle, j’avais l’habitude de voir débarquer un peu n’importe qui, alors plus que la surprise, c’est ma curiosité qu’il a d’abord éveillée.

Mon quotidien, depuis bientôt dix ans, c’était plutôt des femmes, la quarantaine bien installée, le cheveu tiré autour d’une mine aussi sombre que leur tailleur, accrochées à leur sac à main comme si je risquais de leur voler et arborant cet air pincé de celle qui a laissé échapper un petit pet, mais veut à tout prix faire croire le contraire. Et à franchement parler, elles pouvaient bien se donner tous les airs qu’elles voulaient, du moment qu’elles payaient… La rombière pincée était mon fonds de commerce. C’était pas exactement ce dont je rêvais en me lançant dans le métier, mais ça payait les factures et c’était déjà pas mal.

Quand elles arrivaient, mes bourgeoises, elles portaient toujours le poids du monde et de ses misères sur leurs épaules et elles voulaient toutes exactement la même chose : savoir si leur cher époux sautait la secrétaire. Ou l’infirmière de bonne-maman. Ou la fille au pair. Ou la femme du boulanger. Elles savaient toutes très bien que oui, mais elles devaient secrètement espérer que je serais assez mauvais pour ne pas leur en apporter confirmation et pouvoir ainsi reprendre sereinement leur triste existence drapée de mensonges… J’étais ce genre de privé sans réputation qu’on trouve dans les pages jaunes, alors on ne s’attendait pas particulièrement à ce que je sois bon. Milieu de liste dans l’ordre alphabétique. Les têtes de liste n’inspirent pas confiance, ça sent le nom d’emprunt choisi à dessein, genre j’ai rien de mieux pour me faire remarquer. La fin de liste, c’est pas bon non plus, les gens se disent que si t’es même pas prêt à faire un effort pour arriver plus tôt dans l’annuaire, tu seras sans doute pas du genre à t’arracher pour résoudre leurs embrouilles. Alors milieu de liste, c’est pas mal. J’ai changé mon nom, d’ailleurs, vu que je suis né plutôt fin de liste.

A l’occasion, c’était le mari de la rombière qui m’engageait, à peu près pour les mêmes raisons que sa femme, sauf que les soupçons portaient cette fois sur le prof de fitness, l’associé de monsieur ou l’infirmier de beau-papa. Une fois, j’en ai eu un qui voulait juste savoir si sa femme avait engagé un privé pour savoir s’il la trompait. Je ne sais pas où mène un mariage d’amour, mais un mariage d’argent conduisait bien souvent chez moi.

Alors quand ce type est entré, avec sa gueule de loulou de banlieue vieillissant, ses tatouages et son air étonné, je me suis dit que pour une fois ce serait peut-être une affaire d’un autre genre qui allait m’échoir.

Le gars me fixait toujours comme s’il ne s’était pas attendu à me trouver là, dans mon bureau.

-         Bonjour, Monsieur… ?

Il n’a pas jugé utile de compléter, alors j’ai poursuivi :

-         Je peux vous aider ?

Son visage avait un petit quelque chose qui ne m’était pas totalement étranger. Pendant qu’il toussotait pour se donner un peu de temps avant de répondre, j’ai essayé de passer en revue la liste de mes vieilles connaissances perdues de vue, mais dès qu’il s’est mis à parler, j’ai su :

-         Ça fait un foutu bail, hein gamin !

Je n’en croyais pas mes yeux. C’était comme faire face à un fantôme qui se serait trompé d’enveloppe charnelle. C’était à mon tour de rester muet. Je me suis levé et j’ai contourné mon bureau pour venir me poster juste devant lui, mon visage si près du sien que nos nez auraient pu se toucher. J’essayais de retrouver les traits familiers derrière ce… masque, mais c’était troublant. Ça faisait douze ans. Je le croyais mort. Et qu’il soit là, debout devant moi, ne changeait rien au fait qu’à peu près tout le monde le croyait mort. Et pour cause… Sans doute avait-il trouvé cette seule échappatoire pour se tirer d’un mauvais pas. En le dévisageant toujours, je me demandais d’ailleurs s’il en avait jamais eu de bons. Tout gosse déjà, c’était une véritable machine à conneries et, pour autant que je savais, il n’avait jamais cessé d’en faire jusqu’à l’annonce de sa mort. Apparemment, donc, à tort. Son corps avait supposément été retrouvé, carbonisé, après l’explosion de la salle des coffres d’une banque qu’il essayait de cambrioler. Manifestement, il avait dû être identifié par déduction ou par élimination, mais avec une confortable marge d’erreur. Je m’étais ruiné pour son enterrement. J’avais pleuré. Connard.

Il semblait se remettre du trouble qui l’avait manifestement secoué en me voyant et moi j’hésitais entre le prendre dans mes bras et lui coller une droite. Quand on était mômes déjà c’était sans cesse le même dilemme. Une vie entière à lutter contre cette irrépressible envie de lui fracasser la gueule pour lui apprendre à me prendre pour un con. Probablement que j’aurais mieux fait de le cogner plus souvent. Pour son bien comme pour le mien. Mais je crois que j’avais toujours eu cette certitude qu’il mourrait trop jeune pour que je le prive de mon amour, ne serait-ce que le temps d’une peignée, et jusqu’à peu de temps avant son arrivée dans mon bureau, j’étais persuadé que j’avais eu raison. J’avais presque envie de le toucher pour m’assurer qu’il était bien là, mais avant que j’aie esquissé le moindre mouvement, il a souri, de ce sourire canaille qu’il avait toujours eu, qui faisait tomber les filles et me rendait dingue, et il m’a demandé :

-         Alors gamin ? T’es pas content de me voir ?

Je crois que dès qu’il a su parler, il m’a appelé gamin. Alors que techniquement, j’étais plus vieux que lui. J’étais aussi une classe au-dessus de lui dès l’école primaire, mais il ne m’a jamais appelé autrement. Et personne n’a jamais douté que ce soit justifié. Ce côté voyou qu’il entretenait savamment depuis tout minot lui conférait une espèce de charisme et d’autorité naturels qui me ramenaient, en sa présence, au rang de figurant insipide. Et douze ans après que je les avais enterrés, lui et les complexes qu’il m’avait toujours filés, voilà qu’il réapparaissait sans gêne et sans vergogne et que c’était de nouveau moi qui me sentais merdeux en face de lui. Mais douze ans avaient passé. Dont huit en analyse. J’étais capable de lui tenir tête :

-         Euh… Hum… Oui. Enfin… Surpris.

-         HA HA HA !

Ce foutu rire tonitruant qui me faisait rentrer les épaules, parce que je savais qu’il le ponctuerait d’une grande claque dans le dos… Malgré moi, j’avais presque fermé les yeux en attendant le coup, mais il ne vint pas. Je me suis détendu. Il a fait mine de lever la main et j’ai sursauté. Il est reparti d’un grand éclat de rire. Je crevais d’envie de le faire taire à grands coups de poings, mais il me faudrait sans doute encore des années de thérapie pour me remettre de ça, alors comme je l’avais toujours fait avec lui, j’ai pris sur moi.

-         Bon, mais… dis-moi… qu’est-ce qui s’est passé ? Je veux dire…

-         Ouais, ouais, je sais c’que tu veux dire, gamin… C’est une longue histoire.

Je sentais qu’il n’allait pas me la raconter. Et j’aimais autant ça. Les rares fois où j’avais eu les détails des conneries qu’il avait pu faire, j’en avais été horrifié. Parfois, c’est aussi bien de ne pas savoir. Et j’étais à peu près sûr qu’il n’était pas là pour me rembourser ses frais d’obsèques, alors à quoi bon ressasser le passé ?

Il m’a pris la main et la sienne était… poisseuse. J’ai baissé les yeux et découvert qu’elle était pleine de sang. Avant que j’aie pu dire un mot ou retirer ma main, il m’a griffé l’avant-bras jusqu’à l’entailler profondément, toujours sans relâcher sa prise. Puis il m’a attiré contre lui dans une espèce d’étreinte virile, son regard glacial planté dans le mien, et il a murmuré :

-         Faut pas m’en vouloir, tu sais, j’ai pas eu ta chance.

Je savais d’instinct que ce n’était pas pour la griffure qu’il craignait que je puisse lui en vouloir. D’ailleurs, il ne le craignait pas le moins du monde et se foutait pas mal que je lui en veuille, il avait plutôt dit ça en guise d’avertissement et je me demandais déjà ce qui allait me tomber sur le coin de la gueule cette fois-ci. Je lui aurais bien posé la question, mais il s’était évaporé. Je regardais ma main, pleine du sang qui coulait des entailles qu’il m’avait faites, mêlé à celui dont il m’avait badigeonné. J’étais à la fois abasourdi et soucieux.

 

 

 

 

A suivre... .

 

 

 

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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 00:15

 

Le début, c’est là .

  


 

Elle paraissait réticente, mais elle m’a suivi quand même. Elle devait avoir faim aussi. Elle n’arrêtait pas de tirer sur mon bras en disant qu’ils l’avaient peut-être suivie et en se retournant tous les trois pas. Ça aurait pu m’agacer, cette foutue paranoïa, sauf qu’à chaque fois qu’elle gesticulait, elle frottait ses seins contre mon bras et ça me filait le barreau. Je me demandais si c’était vraiment ça, le quotidien de mon voisin, mais je l’ai vite chassé de mon esprit parce que c’était des coups à débander aussi sec. La pizzeria où j’avais plus ou moins mes habitudes était fermée et dans la suivante, le patron voulait plus me servir à cause d’une addition que j’aurais soi-disant pas payée un jour. Du coup il aurait fallu aller assez loin et je craignais que ça nous prenne trop de temps et qu’elle soit trop fatiguée pour la gaudriole au retour, alors j’ai suggéré qu’on rentre et qu’on les commande, ces pizzas. A la façon dont elle s’est serrée contre moi avec un regard plein de reconnaissance, j’ai cru qu’elle allait s’offrir à moi là, dans la rue, mais non.

-          Je serai plus tranquille chez vous.

-          Ne vous en faites donc pas, il ne peut rien vous arriver, je suis là.

Je repensais à mon défi de début de soirée : tant que j’aurais pas gagné une partie j’irais pas manger. C’était pas une partie, mais carrément le gros lot, que j’avais finalement gagné… A quoi ça tient, la vie, parfois. A l’avenir, je devrais peut-être les recevoir plus souvent, les cons du détective ! L’étreinte de la femme fatale affolée se faisait moins ferme à mesure qu’on approchait de l’immeuble et je me demandais si je n’aurais pas finalement plutôt mieux fait de forcer ma chance dans la rue, mais il était trop tard. Elle s’est carrément détendue dans l’escalier et ne m’a même pas frôlé en entrant dans l’appartement.

Je réfléchissais à la meilleure façon de la terrifier assez pour qu’elle se blottisse contre moi, mais pas trop pour ne pas la paralyser non plus, quand on a entendu un genre de râle en provenance du palier et donc, sans doute, de chez mon cher voisin. Je ne sais pas ce qu’il foutait, mais il venait de résoudre mon problème alors que je n’avais qu’à peine fini de composer le numéro pour les pizzas : la demoiselle avait bondi et s’était jetée dans mes bras :

-          C’était quoi, ça ?

-          Ça quoi ?

-          Ce cri !

-          Un cri ? Non…

-          Mais si !

-          Mais non, mais non… Le voisin qui doit recevoir, sans doute.

Ça sonnait et je l’ai fait taire en posant mon doigt sur sa bouche, avec un sourire que je voulais tout à la fois rassurant et complice, mais elle a eu un mouvement de recul et s’est détournée. Sa frousse ne ferait pas tout.

J’ai commandé les pizzas et le voisin a eu la bonne idée de faire encore un bruit bizarre pour éviter qu’elle s’éloigne trop de moi. J’ai passé un bras protecteur sur ses épaules et l’ai conduite sur le canapé où elle a collé ses jambes aux miennes et son sein gauche à mon droit. J’hésitais sur la meilleure façon d’utiliser mon bras qui n’était pas protecteur sur ses épaules – lui caresser la joue, ou les cuisses ? – quand on a frappé durement à la porte. C’était probablement la livraison de pizza la plus rapide de l’histoire de la livraison de pizza et j’aurais eu toutes les raisons de m’en réjouir, si ça ne m’avait pas obligé à mettre un terme à cette prometteuse proximité. J’ai attrapé mon portefeuille et je suis allé ouvrir en me disant que je pourrais peut-être discrètement toquer chez le voisin, pour lui dire de refaire du bruit d’ici une demie heure, le temps de manger les pizzas.

 

Malgré leur fidélité très relative à la réalité, les judas ont ça de pratique quand même qu’ils te permettent de faire facilement la différence entre un livreur zélé et deux gorilles mal lunés. J’aurais dû y jeter un œil avant d’ouvrir. J’en étais là de mes réflexions quand l’idée de refermer la porte avant que les mastards n’entrent m’est venue, mais un poil trop tard. Le premier m’a bousculé pour se précipiter sur la belle Aure qui hurlait déjà et le second m’a ceinturé par derrière et soulevé, de sorte que mes bras étaient immobilisés et mes pieds ne touchaient plus terre. Aure sanglotait :

-          Pitié ! Ne me tuez pas ! Emmenez-moi, je ferai tout ce qu’il voudra !

-          Il veut que tu meures.

-          S’il vous plaît ! Je… je ferai tout ce que vous voulez !

-          Hin. T’entends ça Riton ? Elle fera tout c’qu’on veut !

Riton a eu un genre de hoquet et j’ai supposé qu’il avait ri. L’autre a attrapé Aure par le bras et j’ai commencé à me débattre pour essayer de me libérer de la poigne de Riton. J’aime à penser que si j’avais réussi, j’aurais volé au secours de la jolie femme en détresse avant de l’entraîner dans ma fuite, mais je ne suis pas tout à fait certain que je ne me serais pas plutôt carapaté en ne pensant qu’à sauver ma gueule. Et de toute façon, j’ai eu beau gesticuler de toutes mes forces, l’autre n’a pas relâché sa prise d’un iota. Alors j’ai tenté la négociation :

-          Ecoutez messieurs, il doit y avoir erreur…

-          Ta gueule l’avorton !

-          Ha ha… Non, mais je veux dire…

-          Y a Riton qui t’a dit de la fermer, non ?

Pour confirmer, Riton a accentué sa pression sur ma poitrine et je voyais venir le moment où mes côtes allaient céder alors j’ai pris le parti de me taire un moment.

-          Et toi, mignonne, dis-y à ton copain qu’y a pas erreur !

Cette gourde disait rien et Riton serrait toujours un peu trop fort, alors n’écoutant que mon courage j’ai quand même repris la parole :

-          Mais siiiiii, enfin ! C’est pas elle l’erreur, c’est moi !

Elle m’a regardé comme si j’avais dit une énormité, mais après tout, c’est pas parce que c’était foutu pour elle qu’il fallait pas que j’essaie de sauver mes miches. Je sentais déjà que j’allais pas tirer ma crampe ce soir, si en plus c’était pour me faire péter une côte ou, pire, le nez, ça commençait à faire cher la soirée pourrie. Le gros qui la tenait me regardait aussi, l’air moins effrayé, mais tout aussi étonné qu’elle. Même Riton semblait s’être relâché sous l’effet de la surprise. Du coup je me suis détendu, j’avais trouvé ma planche de salut :

-          Hé hé… Faut pas vous biler, ça arrive à tout le monde, hein… Même elle, elle s’est trompée, hein ? En fait, moi, je suis pas vraiment détective, vous voyez…

Ils n’avaient pas l’air de voir. Elle en revanche devait bien voir, vu comme ses yeux s’agrandissaient. J’ai poursuivi :

-          Le détective, figurez-vous que c’est la porte en face ! Ha ha ! Alors bon, ce que je vous propose, hein, c’est que monsieur Riton me repose et vous repartez tous les deux avec la demoiselle chez le voisin régler vos petites histoires !

Le gros a eu un genre de sourire qui ne m’a pas semblé tout à fait amical :

-          Montres-y, Riton, qu’on a bien demandé au voisin.

Riton m’a retourné pour me mettre face à ma porte encore ouverte. De l’autre côté du palier, la porte du détective était ouverte elle aussi et je devinais mon voisin accroché tête en bas à son lustre. Mon cerveau n’a pas enregistré toutes les informations, mais mon estomac, si, et j’ai vomi toute ma bière et probablement mes deux derniers repas sur les pompes de Riton. Du coup il m’a lâché en gueulant. L’autre se marrait. Moi j’avais même plus la force de bouger, je m’étais répandu dans ma gerbe à l’instant où Riton m’avait lâché.

-          Allez Riton, va fermer les portes, qu’on soit tranquilles.

Il est sorti pour tirer la porte du détective qu’aurait mieux fait d’être comptable, tout compte fait, et on a entendu une nouvelle voix :

-          C’est pour vous les pizzas ?

Aure et moi on a gueulé exactement en même temps et on a entendu deux bruits sourds et une chute. Riton est revenu en tirant le livreur et les pizzas d’une main, son pistolet encore dans l’autre. Je commençais à me dire que si finalement j’avais gagné une partie de solitaire, avant d’aller m’ouvrir une boîte de petit salé aux lentilles pour fêter ça, ça n’aurait pas été une si mauvaise soirée. J’ai essayé de m’arrêter de respirer assez longtemps pour perdre connaissance, mais Riton m’a soulevé de terre d’une seule main et m’a collé une baffe pour m’en empêcher. Le gros avait sorti un couteau et m’a regardé avec son sourire définitivement pas amical :

-          Allez l’courageux, montre-nous si t’en as !

-          Si j’ai… quoi ?

Il m’a tendu son couteau. Je l’ai pris machinalement et j’ai vu une lueur d’espoir s’allumer dans le regard de la donzelle qui n’aurait jamais dû débarquer chez moi si seulement elle avait été assez maligne pour pas mélanger sa droite et sa gauche. Pauvre conne, va ! Et qu’est-ce qu’elle croyait ? J’avais le flingue de Riton dans le dos et le sourire de carnassier du gros droit devant, alors quoi ? Elle voulait que je fasse semblant de tenter l’impossible pour ses beaux yeux ? Autant me le planter moi-même dans le cœur, ce couteau !...

D’un autre côté, je voyais pas bien pourquoi il me l’avait filé, son surin. Quand la bombe sexuelle a compris que je ferais pas preuve de bravoure sur ce coup-là, j’ai vu son regard s’assombrir et quand le gros m’a enfin expliqué ce qu’il attendait de moi, j’ai compris pourquoi. J’ai encore essayé de perdre connaissance en retenant mon souffle, mais ça n’a encore pas marché.

 

Je ne sais pas ce que j’ai cru. Ils nous ont emmenés à la cuisine et m’ont fait découper Aure au-dessus de l’évier pendant qu’ils sirotaient mes bières. J’ai vomi encore plusieurs fois et ma gerbe s’est mêlée à son sang dans l’évier. Je devais vraiment croire que je jouais ma survie pour être capable de faire ça. Mais maintenant qu’ils sont partis, je sais que je suis vraiment qu’une pauvre merde. J’aurais jamais dû le faire. Ils m’ont attaché de telle façon au-dessus de l’évier que je dois fournir un effort impossible pour respirer. Je ne vais bientôt plus pouvoir et je vais me noyer dans ma gerbe et le sang d’un canon que je n’ai même pas sauté.

 

 

 

 

 

 

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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 23:07

 

Le début par ici .

 


 

Sa vie. Ben voyons. J’étais prêt à parier qu’elle disait ça avec la lèvre tremblante et néanmoins sensuelle rien que pour m’apitoyer et essayer d’avoir une ristourne, mais je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir. D’autant que je n’étais pas exactement détective privé. Pas du tout, même, pour ainsi dire. Le détective, c’était en face. Il m’avait expliqué un jour qu’il avait enlevé sa plaque pour éliminer les clients trop cons qui sauraient pas trouver la porte de droite alors que sur sa carte et dans le hall il était clairement écrit « porte de droite ». Je sais pas trop si ça marchait, parce que quand les cons frappaient chez moi je leur disais que c’était en face.

Le détective, il avait une allure de comptable. Une grosse tête avec un grand front comme à travers le judas, mais sans judas, des petites lunettes ovales cerclées de métal d’un autre âge, des pantalons qu’il montait jusque sous ses bras et qui lui tombaient à peine à mi-mollets et, bien entendu, un début de calvitie qui accentuait la disproportion de son front. Faut pas juger au physique et l’habit ne fait pas le moine, mais j’ai connu des moines disgracieux qui paraissaient plus crédibles en détective privé. Du moins je suis sûr qu’il en existe.

Moi, en revanche, avec mes jeans usés, mon look savamment négligé, mes cheveux en bataille, ma barbe de trois jours tous les jours, mon irascibilité et mon alcoolisme latent, j’avais toutes les qualités requises pour un bon détective. A tel point qu’un jour y a même un des cons que j’avais envoyé en face qu’est revenu en me disant que j’avais bien failli l’avoir. Quel con. N’empêche que j’étais pas détective privé pour autant. J’étais ce qu’on pourrait appeler un branleur. Papa dit « parasite » mais je crois qu’il exagère exprès pour me faire réagir. C’est lui qui m’a payé l’appartement en face du privé, mais pour le reste il m’a coupé les vivres et je suis obligé de bosser un peu de temps en temps pour compléter mon RMI. Du coup, la bombasse égarée, j’avais pas trop envie de lui faire traverser le palier. D’une part parce qu’une jeune-femme effrayée qui cherche du réconfort le trouve plus facilement dans les bras d’un beau gosse que dans ceux d’un comptable, d’autre part parce que j’entrevoyais la possibilité de me faire peut-être un peu de blé sans trop d’effort. Malgré un cul à damner un saint, elle avait plutôt l’air d’une fille à papa des beaux quartiers et je me disais qu’elle avait dû faire le mur pour sortir en boîte et qu’elle voulait que je l’aide à échapper aux représailles de son père, ou quelque chose de cet acabit. Je l’imaginais lascive en train de se trémousser sur un bar avec sa robe collée à ses longues jambes par la sueur quand elle m’a interrompue :

-          Vous… vous voulez qu’on aille à votre bureau ?

-          Hm ?... Ah ! euh… Non, allons ! On n’est pas dans une série B ! Venez au salon.

-          Ah.

-          Installez-vous et dites-moi tout.

Elle a posé une fesse sur le bord du canapé et m’a raconté une histoire totalement abracadabrante en se tortillant les doigts nerveusement et en jetant des coups d’œil par-dessus son épaule, comme si une foule d’assassins se pressaient dans son dos au milieu de mon salon. J’ai essayé de suivre au début, mais j’ai vite décroché. C’était hyper compliqué. Il était question de putes, de gros bras, de flics véreux, de mère maquerelle et de copine morte et quand elle s’est mise à parler d’un dealer de crack je suis allé me rechercher une bière et je me suis laissé aller à l’agréable flottement de l’ivresse, bercé par la voix délicieuse de la donzelle. Je ne savais toujours pas bien d’où elle sortait et ce qu’elle voulait, mais elle avait une imagination fertile et, quand elle s’est tue, le silence soudain m’a tiré de ma torpeur.

-          Et… ?

-          Et quoi ? C’est déjà pas mal, non ?

-          Hm…

-          Qu’est-ce que vous allez faire ?

-          Hm… déjà on va aller manger un morceau, ça m’a creusé toutes vos histoires ! Pas vous ?

-          M… Mais… enfin… mais vous n’y pensez pas ?

-          Ah si, j’y pense ! on devrait pouvoir au moins trouver encore des pizzas, à cette heure.

Je me suis levé et j’ai pris ma veste en l’invitant à me suivre. J’avais envie de la sauter, mais trop d’alcool et l’estomac vide me rendaient généralement impuissant et je préférais qu’elle aussi reprenne des forces. Je n’aurais sans doute pas deux occasions pareilles et je ne voulais gâcher ma chance.

-          Mais vous êtes sûr ?

-          Mais oui, allez, venez ! On n’arrive à rien le ventre vide, hein !?

-          Et vous ne prenez pas votre arme ?

-          Ha ha ! Faut pas croire tout ce qu’on voit dans les séries, hein ? Allez, on s’occupera des affreux après dîner.

 

 

 

A suivre…

 

 

 

 

 

 

 

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