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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 08:44

 

-          Lucette !

-          Ludivine ?

-          Nan…

-          Lucie ?

-          Non plus.

-          Luce ?

-          Nan…

-          Ludovic !

-          Ludovi… que ?

-          Euh… ouais, s’tu veux.

-          Non.

-          Lucienne ?

-          Eh ! C’est bon, c’est pas ma grand-mère non plus !

-          Elle s’appelle Lucienne ta grand-mère ?

-          Non pourquoi ?

-          Ben j’sais pas, t’as dit…

-          Lucifer !

-         

-          Ben quoi ?

-          Tu trouves que c’est un prénom d’fille, ça ?

-          Parce qu’on cherche un prénom d’fille ?

-          Putain Lucien t’es lourd !

Lucien, il était nouveau dans le coin. Il avait l’air de plus ou moins s’planquer suite à une sale affaire, mais il était pas très causant et moi j’évitais d’me montrer trop demandant, sinon c’était des coups à m’fourrer dans une histoire à la con, qui me ferait perdre du temps et pas gagner un kopek. N’empêche, tout nouveau qu’il était, il s’était très bien intégré chez Gégé et on aurait pu croire qu’il avait au moins autant de bouteille que Norbert comme pilier de bar. Sauf qu’il était lucide plus souvent. Et plus longtemps. Ce qui l’empêchait d’ailleurs pas d’être con : des plombes qu’on jouait à « c’est quoi en vrai son nom à Lulu » et lui qui nous sort du Ludovic et du Lucifer… Comme si pouvait y avoir matière à douter de la féminité de ma ludci… dluci… dulcinée. T’en foutrais du Lucifer !

-          Ludmila !

-          On a dit Lulu, pas Loulou…

-          Merde… S’ça s’trouve, c’est un nom con comme la lune…

A c’moment-la, y a eu comme une lueur d’intelligence dans l’œil de Norbert, qu’on a tous bien cru qu’il allait même dire un truc, puis non. Il a replongé le nez dans son verre. Y a des fois tu peux pas lutter. Norbert, il avait perdu la bataille depuis belle lurette, mais de temps en temps, comme ça, il avait un geste ou un mot qui rappelait qu’il était pas encore tout-à-fait mort. Pour autant j’arrivais pas vraiment à avoir pitié. Après tout, il avait au moins les moyens de se torcher tous les jours copieusement et il avait toujours pas eu besoin de mettre au clou sa montre de luxe. En plus je savais de source sûre que Gégé lui faisait pas crédit, vu qu’il me l’avait dit, Gégé. Alors bon, je gardais ma pitié pour des vrais types pittoresques. Pitoyables, j’veux dire. Comme l’aut’con, là, par exemple. Celui qu’on appelait juste l’aut’con. Lui, ouais, ça, pour faire pitié, il faisait pitié. Il était convaincu qu’au lupanar on trouvait des podologues. C’qu’est pas forcément exclu, mais lui croyait qu’y avait que ça… c’était pas une lumière. En plus il était lunatique et un coup sur deux qu’y venait y supportait pas qu’on se moque et ça finissait en baston. Enfin… en empoignade de poivrots, quoi. Le pire qu’est arrivé un jour, c’est Norbert qui s’est luxé l’épaule, mais c’était en voulant refaire son lacet qui s’était défait pendant la bagarre alors je sais pas si ça compte.

-          Lucille !

Ah ! Gégé… lui y perdait jamais l’fil… S’il avait pas cédé à cette lubie de sa Toinette qu’avait voulu un beau jour devenir barmaid, il aurait pu être au moins… euh… un truc où faut d’la suite dans les idées. Bon, en fait, y avait eu comme un genre de malentendu, vu qu’en vrai elle voulait devenir mermaid, la Toinette. Du coup on la voyait jamais trop par ici, sauf avec cet air lugubre et hautain qu’elle s’efforçait d’arborer sitôt qu’elle franchissait le seuil du bistrot. Mais l’Gégé, lui, il avait assumé la boulette jusqu’au bout. Pour le plus grand bonheur des ivrognes du quartier.

-          Eeeeeet nan ! Allez, ressers-nous, va, on rejouera une autre fois !

-          Ah ben non, allez, dis-nous : c’est quoi son nom à ta Lulu ?

-          Ben j’sais pas !

-          Hein ?

-          Ben j’en sais rien ! Elle a jamais voulu m’le dire !

-          Tu déconnes ?

-          Même pas.

-          Ben alors comment tu sais qu’c’est pas Lucille ?

-          Parce que j’y ai déjà demandé.

-          Et Lucifer, tu y as d’mandé, pour Lucifer ?

-          Ta gueule Lucien !

-          Nan mais sans rire… ça fait des lustres que t’es avec elle et elle t’a jamais dit son nom ?

-          Ben non.

On a levé nos verres et trinqué, en hochant gravement la tête, aux grands mystères de la vie.

 

 

 


Ecrit pour le Défi du samedi avec pour consigne d’écrire un texte humoristique comportant au moins 10 mots commençant par « LU ».

 

 

 

 

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Published by poupoune - dans MacDermott
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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 12:00

 

-          Ah ! John-Mac, tu tombes bien.

-          John.

-          Hein ?

-          C’est John. Ou Jean-Marc, si tu veux. Pas John-Mac.

-          Ah bon ? T’as encore changé ?

Je les aimais bien, les soûlards de chez Gégé, mais y a des trucs sur lesquels ils étaient indécrottables.

-          Bon, laisse, c’est pas grave. Pourquoi je tombe bien ?

-          Hein ?

-          T’as dit que je tombais bien.

-          Ah ?

-         

-          Ah ouais ! C’est vrai. Gégé, pourquoi qu’y tombe bien, déjà, John-Mac ?

Gégé a enlevé le torchon de son épaule et l’a posé pour faire comme si on l’avait interrompu dans un truc et il a dit :

-          L’hippopotame.

-          Quel hippopotame ?

-          Ben chais pas, Norbert, c’est toi qu’a causé d’un hippopotame, hein.

-          Sans déconner ? Quand ?

-          Juste avant d’dire qu’tu d’mand’rais à John si y v’nait.

-          Ah ! Ouais ! Ah ça m’revient ! Le rhinocéros !

Je me perdais déjà dans la ménagerie alors je suis intervenu histoire de commencer sur de bonnes bases :

-          C’est changé ? L’hippopotame est devenu rhinocéros ?

-          Ben toi t’es bien dev’nu John-Mac ! qu’y m’a fait, le Norbert… J’ai laissé pisser.

-          Ouais, bon. Alors c’est quoi l’histoire ?

-          Quelle histoire ?

Là c’est Gégé qu’est intervenu, parce que le Norbert c’est pas le mauvais gars, mais il pochtronne sévère et ça l’rend pénible juste c’qu’il faut pour avoir envie d’l’encastrer dans l’bar assez rapidement. Alors c’est Gégé qu’a expliqué à sa place :

-          Avec Riton y z’ont vu un hippopotame.

-          Quel Riton ?

-          Le marinier, çui qui dit qu’c’est pas l’alcool, mais l’roulis qui l’fait tanguer.

-          Ah ! Ce Riton… ah ben ça nous fait une fine équipe…

-          … c’pas ? Et donc y disent qu’y z’ont vu un hippopotame.

-          Pas un rhinocéros ?

-          Les deux, j’crois. Norbert ? Y avait deux bestioles, c’est ça ?

Norbert a levé le nez d’son verre, l’air de pas trop savoir si c’était bien lui, Norbert. Il a fait :

-          Hein ?

-          Des bestioles, là, avec le Riton… Z’en avez vu deux, c’est ça ?

-          Ah ! Ben faudrait d’mander au Riton, hein… mais j’dirais entre deux et quatre. Pass’que comme j’te cache pas qu’on avait p’t’êt’ un peu bu, c’est pas ess’clu qu’on ait un peu vu double, tu vois.

J’étais pas bien sûr qu’il fallait vraiment attendre la suite, mais j’ai pas eu l’temps de finir mon verre et d’me tailler en douce qu’le Norbert me r’prenait à partie :

-          Ah ! John-Mac, tu tombes bien.

 

L’a fallu un moment pour qu’on finisse par allez r’joindre le Riton sur sa péniche. Les deux soiffards prétendaient donc avoir vu entre deux et quatre bêtes, qui pouvaient être des rhinocéros, des hippopotames, des caméléons géants ou encore un sanglier à longue queue accompagné d’un dromadaire à corne. Ils voulaient que j’les aide à percer le mystère.

-          Et ben ouais, hein, John-Mac, comme t’es flic et comme qui dirait des nôtres…

-          John. Et je suis détective.

-          Hein ?

-          Rien. Bon, elles sont où vos bestioles ?

-          Quelles bestioles ?

-          Putain, Riton, tu vas pas t’y mettre aussi !

J’avais largement picolé ma part, à c’moment-là, mais le Norbert et le Riton, y z’avaient l’éthylomètre tellement en panique du matin au soir et du soir au matin que c’est quand même moi qui leur ai re-raconté leur histoire d’éléphant de mer et de méduse à dents. Finalement, y z’ont décidé d’me montrer, même si z’avaient pas l’air trop sûrs d’savoir c’qu’y voulaient m’montrer exactement. Moi j’ai eu vite fait d’vomir mes chips et mes olives par-d’sus bord, du coup j’ai pu me r’servir un verre. Avec le Riton à la barre qu’était dos à la où c’qu’on allait et le Norbert qu’essayait d’pisser dans l’eau, on d’vait faire un étrange équipage. A un moment, j’voyais plus si c’était l’Riton qui tournait la barre ou la barre qui tournait l’Riton, pis y a l’Norbert qui s’est affalé dans un tas de cordes et qu’a fini par s’pisser d’sus. Et c’est là que j’l’ai vue. Une bête à deux têtes gigantesque. Une tête de licorne à écailles et une tête de griffon à trompe. Ou l’contraire. J’vous cache pas qu’j’ai un tout p’tit peu paniqué, mais j’ai quand même eu l’réflexe de leur balancer les chisp et les olives – les vertes avec le qui-pique en d’dans – et ça t’les a calmées ni une ni deux. ’fin si, les deux, là, les têtes du turc… truc. J’étais un peu interlop… intréloq… intercol… sur l’cul, alors j’ai gueulé :

-          Eh ! Eh ! Les gars ! Eh ! Z’avez vu ça ? Eh ! Les gars ! Eh !

Nan. Z’avaient rien vu. Pis y verraient pu rin avant un moment, rapport au jaja qu’y s’étaient descendu. Alors j’ai fait comme les aut’ et j’ai piqué un roupillon.

 

Le lendemain, en arrivant chez Gégé, le Norbert m’a interpelé dès que je suis entré :

-          Ah ! John-Mac, tu tombes bien.

-          John. Pourquoi j’tombe bien, Gégé ?

-          Y a l’Riton qu’a paumé sa péniche.

-          Ah ?

C’est le Norbert qu’a repris :

-          Ouaip’. Et y s’disait des fois comme ça qu’tu l’aid’rais p’t’êt’ à la r’trouver, vu qu’t’es flic et comme qui dirait des nôtres.

-          Détective. Et il est où l’Riton ?

-          Ben sur sa péniche, où c’est qu’tu voudrais qu’y soye ?

 

 

 

 © crédit photo : L'Arpenteur d'étoiles



Ecrit pour les Impromptus littéraires, écriture sur image : « un étrange équipage ».

 

 

Et pour ceux qui se demandent quand est-ce que John MacDermott et Norbert se sont déjà croisés autour d’une sale affaire, c’est là.

 

 

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Published by poupoune - dans MacDermott
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27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 22:13

 

Ça faisait une paie que j’avais plus eu l’occasion de vraiment m’intéresser à une enquête en dehors du bourbier dans lequel je m’étais enlisé gratos pour les beaux yeux de ma Lulu(1). Une sordide histoire de meurtre avec mari volage, pute au grand cœur, mère maquerelle peu scrupuleuse, veuve enceinte pas vraiment terrassée par le chagrin et gros industriel véreux aux méthodes mafieuses ou assimilées(2). Tout ce petit monde avait été mon monde jusqu’à l’écœurement, mais j’ai finalement croisé la veuve avec son gosse et les choses se sont assez vite démêlées : le gamin était aussi noir que feu son père supposé était blanc. Du coup la jeune veuve commençait à avoir un bon profil de suspect. Au moins autant que son exotique prof de fitness. Même le fric du paternel véreux de la jolie maman a pas suffi à lui sauver les miches. Affaire réglée. J’allais pouvoir reprendre les choses sérieuses, comme mes beuveries chez Gégé qu’avaient drôlement pâti de cette foutue histoire et puis surtout des clients payants, parce qu’avec tout ça j’étais plus très en fonds.

J’hésitais entre aller au bureau avant ou après m’en être jeté un ou deux chez Gégé quand le gonze m’est littéralement tombé dessus, balancé d’une bagnole qu’a filé trop vite pour que j’aie même le temps de penser à relever le numéro. Au premier coup d’œil, j’ai eu l’impression que le nez du type avait pour ainsi dire explosé dans sa chute, même si je l’avais sacrément amortie. En y regardant de plus près, j’ai reconnu Norbert, un des poivrots de chez Gégé. Et son nez était juste comme d’habitude, gros et couperosé grâce aux bons soins de Gégé, qui l’arrosait sans mégoter depuis un bon paquet d’années. A tel point que le voir sur ce trottoir et pas accoudé au comptoir me laissait comme deux ronds de flan. Il a craché un truc qu’il avait dans la bouche et a gueulé :

-          Où qu’il est Gégé ?

Ouais, c’était bien Norbert, pas de doute… J’ai ramassé ce qu’il avait craché, une lettre froissée en boule avec écrit « à fleur de mots » sur l’enveloppe. Le Norbert avait déjà repris ses esprits et entrait chez Gégé, titubant à cause de sa chute. Il ressortirait à pas d’heure, requinqué mais toujours titubant, sans l’ombre d’un doute. Du coup j’ai coupé court à mes hésitations et j’ai filé aussi chez Gégé. Pas que les déboires du Norbert m’intéressaient vraiment, mais un gars que j’avais jamais vu décoller ses fesses du bar, se faire balancer comme ça d’une bagnole… et puis cette lettre étrange… déformation professionnelle oblige, fallait que j’creuse. Et que j’boive un coup.  Le temps que j’arrive le Norbert était déjà avachi dans sa position habituelle au bout du bar et Gégé était déjà en train de le resservir. J’ai salué Gégé et les autres alcoolos et je suis allé m’installer près du Norbert :

-          Alors Norbert, qu’est-ce qui t’es arrivé ?

Il a tourné son visage vers moi, j’ai cru qu’il allait me répondre mais il a juste roté. Il avait les yeux dans le vague et paraissait déjà loin.

-          Y a un souci ?

-          Non, Gégé… c’est juste que le Norbert s’est fait balancer d’une bagnole direct sur mézigue et j’aimerais bien savoir c’qui s’est passé.

-          T’as recommencé à faire chier ta femme, Norbert ?

-          Arrête tes conneries Gégé, il est pas marié !

-          Ben si qu’chuis marié, y croit quoi l’jeunot ? Que passqu’il est détective de mon cul y sait tout sur tout l’monde ?

A peine finie sa phrase le Norbert a replongé son nez dans son verre. J’ai regardé Gégé avec suffisamment d’incompréhension dans les yeux pour qu’il explique sans que j’aie à demander.

-          Ouais, pour être exact, il est plus vraiment marié, mais il l’a été. Elle l’avait déjà quitté quand il a commencé à venir ici, alors ça date pas d’hier, quoi…

-          Et de temps en temps elle le balance de sa bagnole à toute berzingue ?

-          Nan, c’est pas ça. Enfin si, en quelque sorte… Ça lui prend de loin en loin de vouloir la faire chanter…

-          Rien que ça ?

-          Hé hé… ouais, il est con ce Norbert !

-          Et il la fait chanter avec quoi ?

-          Ben en fait il menace de tuer le chien si elle revient pas.

-          Il a un chien ?

-          Non, son chien à elle. Mais le clébard est mort y a des années…

-          C’est elle qui te l’a dit ?

-          Non, lui, mais il s’en souvient jamais. Alors de loin en loin… il est con ce Norbert !

-         

-          Ah… sacré Norbert.

-          Mais c’est quoi ça ?

-          Fais voir… Ah ! Le con… C’est le nom de sa femme.

-          Quoi donc ?

-          Ben « Fleur », elle s’appelle Fleur… il a jamais su son nom de famille et encore moins son adresse depuis qu’elle s’est remariée. Il sait juste qu’elle habite à Meaux.

-          à Meaux ? Et il adresse ses menaces « à Fleur de Meaux »… ?

-          Hé hé… j’t’ai dit, il est con ce Norbert !

-          Mais t’as vu comment il a écrit Meaux ?

-          Ouais ben regarde-le : tu trouves qu’il a l’air d’une lumière ?

-         

-          J’t’en remets un ?

J’étais pas exactement tombé sur l’affaire du siècle. C’qui empêchait pas d’l’arroser, vu comme elle avait été vite et bien résolue, mais l’allait vite falloir que j’trouve un client sérieux si je voulais pouvoir régler mon ardoise à Gégé.

 

 

 

Variation autour du thème des Impromptus littéraires « A fleur de mots ».

 

 



Et pour ceux qui sont trop fans de moi, mais pas depuis assez longtemps pour connaître John MacDermott, voilà de quoi combler cette lacune (et vous permettre de tuer un peu de temps, par exemple en cas d’ennui au bureau ou d’insomnie) :

 


(1) La naissance de MacDermott et consorts :  Lulu

(2) Histoire (inachevée et décousue…) en plusieurs épisodes, nés au fil des ateliers d'écriture :

1 - Le dilemme de Madame Suzanne 

2 - La lettre de Fanfan

3 - John MacDermott n’est pas le mauvais bougre

4 - John MacDermott flaire l'embrouille

 

Et si vous aimez les jolies histoires de Noël :

 
John Mac Dermott sauve Noël    et   Le Noël de Lulu



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Published by poupoune - dans MacDermott
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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 09:03

 

J’étais pas d’un naturel trop soupçonneux, mais fallait bien tirer les conclusions qui s’imposaient : quelqu’un avait bavassé sur mon compte et on voulait m’intimider chez les Ducluzel d’Avricourt… Moi qu’étais pas sûr de chercher du bon coté, maintenant au moins y avait plus de doute : z’avaient des trucs à cacher.

 

Mais avant de fouiner de ce coté-là, fallait que je trouve qui m’avait balancé au vieux. Faudrait pas que ça se reproduise, avec le genre de marlous qui gravitaient toujours de près ou de loin autour de mes enquêtes, y en a qui pourraient me faire de sacrés emmerdements en mettant la main sur un informateur bavard. Je ne pensais pas une seconde que ma Lulu aurait pu me trahir, mais elle aurait pu repérer un nouveau micheton trop curieux chez la Rolande et puis surtout fallait quand même que je la prévienne qu’on m’avait envoyé deux molosses me menacer de s’en prendre à elle…

 

-          Ah ! Les sbires au Ducluzel ?

-          Euh… ouais, tu les connais ?

-          Oui oui, ils sont venus me faire leur numéro.

-          Déjà ? Merde…

-          T’en fais pas mon Johnny, c’est les deux ratés qu’ont pas été foutus de dessouder le miché qu’a claqué dans les bras de Rita la semaine dernière…

-          Ah…

 

Effectivement, j’avais pas à m’en faire… Ces deux-là étaient des tueurs aussi redoutables que moi j’étais danseur de claquettes. Rassuré, je demandai à ma Lulu si elle avait pas vu passer de nouvelles têtes suspectes au bordel récemment.

 

-          Ah oui. Maintenant que tu le dis… Y a eu ce gars bizarre, là…

-          hm ?

-          Ah… comment il a dit qu’il s’appelait déjà… ? Ah oui ! « Monsieur Feufollet, ménestrel », qu’il a dit. Un genre d’illuminé un peu farfelu. Marrant. Mais bizarre. Il voulait juste me connaître qu’il a dit. « S’imprégner de l’ambiance ». C’était pas son vrai nom, je l’ai vu quand il a sorti son portefeuille pour payer… Comment c’était déjà ? Ah… Un genre de nom russe… Smirnoff… Kasparov… Je sais plus.

 

Je notai le nom – les noms, vrais ou faux – et j’enchaînai avec la Fanfan. Elle avait aucun intérêt à ce que son implication dans l’affaire s’ébruite, mais comme ma Lulu, elle aurait pu voir apparaître de nouveaux clients louches chez Madame Suzanne.

 

-          Louches ? Non… je dirais pas ça… quoique…

-          hm ?

-          Ben… y a eu ce type…

-          hm ?

-          Un genre de poète.

-          Et c’est louche, ça ?

-          Au boxon ? Un peu, oui.

 

Ah oui.

 

-          T’as son nom ?

-          Theur. Armand Theur. Il m’a dit de ces trucs…

-          hm ?

-          Ben… c’est un peu gênant, mais sans même me toucher il m’a…

-          Ah ouais. OK. Merci. Faut que je file là.

 

J’étais effectivement sur le point de filer chez Gégé pour creuser du coté de ses nouveaux clients quand un gars basané à l’air... ravi frappa et entra dans mon bureau. On aurait dit qu’il découvrait la caverne d’Ali Baba. Il avait un sourire benêt en travers du visage et il ricanait à chaque fois que son regard se posait quelque part… « tsi hi » qu’il faisait…

 

-          Je peux vous aider ?  

-          John MacDermott ?

-          Qui l’demande ?

-          Ah ouaiiiis ! Trop ça ! Z’êtes trop à fond dans votre personnage. Trooop bon !

-          Uh ?

-          Nan, je v’nais voir à quoi ça r’semblait en vrai, votre bureau, vous, tout ça, et c’est troooop ça !

-          Z’êtes un genre de journaleux ?

-          tsi hi ! J’peux vous d’mander un truc ?

-          Faites toujours…

-          Est-ce que la poussière était rouge ?

-          Hein ?

-          Hin hin. Non rien.

 

L’était agaçant mais sympathique, le gusse. Mais agaçant. J’avais pas qu’ça à faire. L’a fini par se présenter (Inyack ? Hignaque ?) et puis il est parti comme il est venu, son sourire bête aux lèvres en griffonnant dans un petit carnet. J’étais un peu perplexe mais pressé alors je suis descendu chez Gégé.

 

-          Des nouveaux clients ? Ah ben ouais, quelques-uns…

-          Le Flash Gordon, là-bas ?

-          Hein ? Ah ! Gino, Gordon… T’es con… oui, il est avec le groupe.

-          Et les types avec les bestioles ?

-          Sebarjo et Toncrate ?

-          Qui est barjot ?

-          Non, c’est son nom. Son « pseudo » qu’y disent…

-          Hein ?

-          Ouais, comme « Tisseuse », c’est un genre de surnom…

-          L’a une araignée au plafond ?

-          Eh eh… Puis y a Cacoune là-bas aussi…

-          Mexicaine ?

-          Hein ? Ah. Nan… ‘fin j’crois pas. Puis y a Oncle dan…

-          Ton oncle est là ?

-          Laisse tomber…

-          Et dis-moi… Un certain… euh… « Feu follet », ou « Kasparov », ou…

-          Krapov.

-          Hein ?

-          Krapov. Avec eux aussi.

-          Ah. Et Armand Theur ?

-          Ah ah ! Arpenteur ! Oui, aussi.

-          Arpenteur ? C’est un nom ça ?

-          Pseudo j’t’ai dit…

-          Mouais… Ah tiens, et un « Inyack » ?

-          Ruppert ? Ouais, il est marrant aussi çui-là. Il va chanter ce soir si tu veux rester.

-          Ah ? Mais c’est qui tous ces hurluberlus ?

-          Ils ont sympa hein ? C’est Camille – tu sais, Camille Cinq-Sens, mon collègue de Rennes, là ? Il me les a envoyés pour un genre de séminaire ou quelque chose comme ça… Ils ont un atelier d’écriture et ils doivent écrire un polar. D’habitude ils se réunissent chez Camille, mais comme il savait que j’avais John MacDermott dans ma clientèle…

 

J’étais pas plus avancé avec mon histoire de taupe et mon enquête était au point mort. Par contre j’avais dans l’idée qu’avec quelques canons et la bande d’allumés qui traînait là, j’allais au moins pas m’ennuyer ce soir.

 

 

 

 

Petit clin d’œil Impromptu sur le thème de la semaine…

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Published by Poupoune - dans MacDermott
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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 11:43

« Nous sommes venus prendre des nouvelles de votre dame. »

 

Les deux mastards qui venaient d’investir mon bureau sans y être invités m’avaient pas du tout l’air du genre à se préoccuper de la santé de qui que ce soit. Et puis les gens qui voulaient des nouvelles de ma Lulu, les hommes en tout cas et surtout les types comme ces deux-la, c’était pas à mon bureau qu’ils venaient en chercher. Ils allaient directement chez la Rolande. Je sentais bien qu’y avait une embrouille, mais dans l’immédiat j’ai pas situé le problème, alors je les ai laissé continuer.

 

« C’est que, Monsieur MacDermott, nous ne voudrions pas qu’il lui arrive des bricoles. »

 

Je commençais à cerner un peu mieux la situation. Ils avaient beau être tirés à quatre épingles et me donner du « Nous » et du « Monsieur », ces deux-la sentaient l’école de la rue à plein nez et le plus gros arborait sur la main un tatouage made in prison qui ne trompait personne. Ils avaient dû réussir à se faire embaucher par un truand en col blanc qui exigeait d’eux qu’ils mettent les formes et qu’ils causent poliment. Il n’en restait pas moins qu’ils étaient là pour me faire passer un message, que j’avais encore du mal à décrypter.

 

« Vous avez beaucoup de travail, en ce moment, Monsieur ? »

 

Non. Je n’avais jamais vraiment beaucoup de travail. En tout cas jamais vraiment beaucoup de clients payants. Et j’étais presque sûr qu’ils le savaient très bien, les gorilles. J’ai répondu de cet air distant qui sied assez bien à mon métier et à l’idée que les gens s’en font :

 

« Ça va, ’peut pas s’plaindre.

-    Nous espérons que vous n’iriez pas mettre votre nez dans des histoires qui ne vous regarderaient pas, n’est-ce pas ?

-    Ah ça… je vois même pas pourquoi j’irais faire un truc pareil !

-    Elle travaille toujours chez la Rolande, votre dame ?

 

Bon… Le message devenait plus clair : j’étais apparemment en passe de m’intéresser de trop près aux magouilles d’un ponte, qui prenait les devants en m’envoyant ses sbires me menacer de s’en prendre à ma Lulu si je persistais. J’avais plus qu’à identifier le bonhomme.

 

« C’est qu’elle a un métier bien dangereux, votre dame… »

 

Dangereux ? Tu parles, le plus vieux métier du monde… Et elle s’y était fait un nom qui t’avait des accents de paradis perdu, ma Lulu, dans son métier. Les hommes venaient de toute la région pour elle. C’était pas une fille de joie, c’était une fille d’extase. D’illumination divine. De révélation mystique. Et encore, elle me réservait le meilleur. Les extras et les suppléments, ça se monnayait pas avec ma Lulu, c’était tout pour ma pomme. J’en revenais toujours pas de ma chance et j’étais en train de me perdre dans le souvenir de notre dernière étreinte quand le gros a ajouté :

 

« Ce serait vraiment dommage qu’elle pâtisse d’une erreur de jugement que vous pourriez faire, n’est-ce pas ? »

 

Ils devaient pas savoir que mon air indifférent et mon silence obstiné allaient avec ma panoplie de détective privé qui s’en laisse pas conter. Ou alors ils me prenaient pour un idiot, à insister aussi lourdement avec leur menace. Je me donnais pas la peine de leur dire que j’avais compris et je restais bien dans mon personnage en leur lançant, avec ce regard en biais qui marchait assez bien avec la clientèle féminine :

 

« Uh ? »

 

Ils ont hochés la tête d’un même mouvement, à croire qu’ils avaient attendu mon signal pour le faire bien ensemble, et ils sont repartis avec une dernière amabilité :

 

« Bien. Nous ne doutons pas que vous saurez vous montrer raisonnable, Monsieur MacDermottt. Bonne journée, Monsieur. Bien le bonjour à votre dame. »

 

Ils ont bien refermé la porte en sortant. Y a pas à dire, leur nouveau patron leur avait fait une chouette éducation. Moi j’avais besoin d’un verre pour réfléchir à tout ça, alors je suis sorti un peu après eux pour aller m’en jeter un en bas, chez Gégé, et puis pour soumettre mon problème aux piliers qui seraient là… Rien de tel que le bon sens de comptoir à l’heure de l’apéro pour bien démarrer une enquête. Même si j’avais déjà ma petite idée… 

 

Les affaires en cours, j’en avais qu’une. Elle était pas encore vraiment en cours, d’ailleurs. C’était la Fanfan, une ancienne collègue à ma Lulu qui travaillait maintenant dans les beaux quartier chez Madame Suzanne, qui m’avait demandé de m’intéresser à la mort d’un miché, époux d’une riche héritière devenue veuve joyeuse et gendre d’un gros industriel véreux… M’était avis que c’était sûrement de ce coté-là qu’il fallait creuser… Le problème, c’est qu’à part la Fanfan et ma Lulu, y avait personne qu’était encore au courant que je m’intéressais à l’affaire. J’avais juste commencé à en parler un peu à mes compagnons d’ivresse chez Gégé. C’était eux qui m’avaient aiguillé sur la famille Ducluzel d’Avricourt, d’ailleurs.

 

Le vrai mystère finalement allait plutôt être de savoir comment tout ça était arrivé aux oreilles du mafieux local… Je faisais une confiance aveugle à ma Lulu et la Fanfan avait tout intérêt à rester discrète sur ç’t’affaire. Ça me faisait comme un arrière-goût de lendemain de cuite mais fallait bien que je l’envisage : il devait y avoir une taupe chez Gégé.

 

 

 

 

 

Ecrit pour la Petite Fabrique d'Ecriture avec pour consigne de commencer par « Nous sommes venus prendre des nouvelles de… »

 

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23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 00:07

Le 24 décembre, pour Lulu, c’était sacré. Elle soignait ses « désespérés de Noël », comme elle les appelait. Elle trouvait que c’était à peu près la seule nuit de l’année où elle et les copines qui travaillaient aussi méritaient vraiment de s’appeler des filles de joie… Parce que faut bien dire ce qui est : la plupart du temps, c’est pas exactement de la joie, qu’ils venaient chercher chez la Rolande, les réguliers… Tout au plus un peu de plaisir rapide et efficace, parfois un peu de compagnie chaleureuse, mais de la joie, c’était pas vraiment ce qu’on vendait au boxon… Mais la nuit de Noël, c’était autre chose. Les habitués restaient chez leurs femmes, pour la plupart, et ceux qu’en avaient pas auraient jamais voulu que les filles sachent qu’ils étaient seuls et désespérés au point de venir les trouver même la nuit de Noël… C’est étonnant parfois de voir où les hommes placent leur fierté…

 

Non, la nuit de Noël, c’était la nuit des hommes qui cherchaient vraiment un peu de joie. L’esprit de Noël, en somme, qui est une chose que bizarrement on ne partage que très peu en dehors de la famille… Alors en dernier recours, c’était chez la Rolande qu’ils finissaient, ceux-là que la vie avait pas gâtés en amour filial… chez les sœurs à tout le monde, celles qui peuvent même être ta mère ou ta fille ou tout à la fois si tu paies et si tu respectes les règles de la maison…

 

Elles étaient quand même pas nombreuses à bosser. Certaines trouvaient que c’était un peu pécher, d’autres fêtaient en famille… Mais Lulu, elle avait grandi chez la Rolande et n’avait jamais connu Noël ailleurs qu’au bordel, et puis son Johnny, il était pas très regardant quant au respect des traditions, alors elle se consacrait tout entière à sa nuit de Noël avec ses désespérés… Et elle faisait ça bien : avec les copines, elles décoraient un sapin dans la journée, et puis elles portaient toutes des dessous verts et rouges et la Rolande, qu’était plus tout à fait de première fraîcheur pour la gaudriole, elle avait quand même pas perdu la main pour la popote et elle mitonnait pour l’occasion des bûches pour les filles et les michetons, sans supplément.

 

Et dans la clientèle du 24 décembre, y avait tout plein de Pères Noël qui ajoutaient encore une touche festive et joyeuse à la soirée, avec leurs costumes plus ou moins chics, selon qu’ils étaient rabatteurs pour les petites boutiques du coin, ou de ceux qu’on prenait en photos avec les gosses sur les genoux dans les grands magasins des beaux quartiers… Et c’est sûr qu’une fois les gamins rentrés chez eux, après avoir passé la journée à leur dire que oui, ho ho ho, ils seraient gâtés s’ils étaient sages, c’était pas toujours marrant de se retrouver tout seul en attendant l’année suivante pour revoir briller les yeux des mômes des autres…

 

Alors ils allaient trouver les filles de la Rolande.

 

Lulu avait déjà eu deux Pères Noël, ce soir. Un tout en velours et fourrure et l’autre un peu plus miteux avec sa fausse barbe tout de travers, et la nuit ne faisait que commencer… Quand le troisième est arrivé, elle lui a tout de suite trouvé fière allure ! C’était pas tant le costume, qu’était de qualité plutôt correcte mais simple et plus tout neuf, mais c’était… une impression qu’il donnait d’être à l’aise dans son déguisement. Ce qui n’a l’air de rien mais n’est pas chose aisée quand on pénètre dans une maison close au milieu de filles lascives en déshabillés en étant soi-même affublé d’habits de Père Noël. Lulu lui a proposé un morceau de bûche qu’il a refusé et elle l’a conduit dans la chambre où elle officiait ce soir.

 

Il s’est mis à l’aise et c’est là qu’elle a compris pourquoi il lui avait fait une telle impression : il n’avait pas enlevé sa barbe. Et pour cause : elle était vraie. Alors forcément c’était plus seyant que les boules de cotons et autres pastiches plus ou moins réussis.

Il avait aussi gardé son caleçon. Un qui voulait causer d’abord. Lulu a donc limité l’effeuillage à son déshabillé et a gardé le reste pour plus tard. Et le vieux s’est mis à causer.

 

Il lui a raconté une histoire un peu délirante de rennes en grève, de lutins syndiqués et de bœufs récalcitrants… c’était un peu décousu, mais il avait l’air drôlement déprimé, le pauvre vieux. Apparemment il avait commencé sa nuit en cellule de dégrisement et en avait été sorti par un détective alcoolique, et l’ironie de la situation semblait le miner sérieusement. Alors la Lulu, qu’avait pas son pareil pour vous remonter un moral en berne, elle lui a grattouillé la bedaine en lui racontant comment elle aussi avait remonté la pente grâce à un détective alcoolique… A mesure qu’elle lui racontait son histoire avec drôlerie malgré la noirceur de ses jeunes années, son Père Noël triste reprenait des couleurs et retrouvait le sourire. En moins d’une heure, il était tout ragaillardi et commençait à se rhabiller…

 

La Lulu s’en sortait plutôt bien avec celui-là… Elle avait bizarrement passé un plutôt bon moment avec son bonhomme taciturne, elle était contente de lui avoir redonné le moral et en plus elle allait s’en tirer à bon compte sans avoir à astiquer le miché. Une bonne affaire. Elle lui remis son chapeau rouge sur la tête et lui posa un bécot sonore au milieu de sa jolie barbiche blanche et touffue. Il devint aussi rouge que son manteau mais partit guilleret et chantonnant.

 

Lulu le regarda sortir du claque d’un pas sautillant et alla à la fenêtre pour le suivre encore un peu dans la rue : le voir ainsi lui faisait chaud au cœur. Mais le temps qu’elle écarte le rideau, son Père Noël avait déjà disparu. Elle allait retourner au salon avec les autres quand un mouvement attira son regard dehors. Elle crut un instant avoir vu… quelque chose passer dans le ciel. Puis rien. Elle rejoignit les autres le cœur incroyablement léger…

 

Cette nuit-là, chez la Rolande, plus aucun client douteux ne vint troubler l’ambiance bon enfant qui se mit à régner à partir de ce moment. Pas un Père Noël lubrique demandant à une fille de jouer la fillette innocente. Pas un solitaire dépressif prêt à se pendre au lustre d’une chambre. Pour tout dire, plus un client qui ne soit resté au salon avec les autres, à chanter, boire, manger et rire. La Rolande et les filles en revenaient pas. Elles passaient une soirée délicieuse. Ça tenait du miracle.

 

Et là-haut, dans le ciel, pendant qu’il finissait sa tournée, le Père Noël espérait que le bon gros paquet d’esprit de Noël qu’il avait laissé au bordel suffirait à ravir le cœur de la jolie Lulu…


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20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 09:38

 

Ce 24 décembre, comme tous les 24 décembre, j’avais passé la journée au bureau à cuver après la cuite magistrale de la veille… C’était une tradition, la soirée de Noël chez Gégé. On la faisait le 23 parce le 24, la Toinette voulait que Gégé l’emmène à la messe de minuit alors il fermait de bonne heure… Elle croyait pas plus au bon Dieu qu’aux promesses de Gégé qui jurait une fois par an qu’il arrêterait de boire, mais elle aimait bien les chansons et elle trouvait que dans son costume de fête et ses guirlandes le curé faisait « très Noël », comme elle disait. Alors nous, comme on était pas exactement à cheval sur les traditions, ben on se prenait la biture de Noël le 23 décembre. Avec tous ces gens qui nous reprochaient de boire sans raison, on mettait un point d’honneur à ne pas rater les occasions de picoler où justement on en avait une bonne, de raison…

 

En cette fin de journée du 24 décembre, alors que les rues commençaient à se vider et que les néons capricieux de chez Gégé avaient cessé de clignoter sous les fenêtres de mon bureau, j’étais donc pas frais. Comme ma Lulu travaillait cette nuit, j’avais le temps de finir de cuver tranquille… Un grand cœur ma Lulu : elle avait presque de la tendresse pour « ses désespérés de Noël », comme elle les appelait. Tellement malheureux d’être seuls qu’ils venaient se réchauffer l’âme et le reste dans les bas des filles de chez la Rolande la nuit de Noël… et pour rien au monde elle leur aurait fait faux bond, ma Lulu. Une grande dame. Et du coup moi je songeais à me positionner horizontal, bien calé au fond de mon canapé pour faire ma nuit, quand ils ont débarqué.

 

Trois zigues qui devaient pas faire trois mètres de haut à eux trois, déguisés en nains de jardin sautillants et qui se sont octroyé d’office le canapé que j’essayais d’atteindre en titubant. Ils m’ont fixé avec un mélange de dédain et de scepticisme. Je les ai fixés avec un mélange de nausée et de doute : y avait-il vraiment trois nains de jardin assis sur mon canapé ou étais-je encore vraiment bourré ? Je me suis rassis derrière mon bureau en me disant qu’une fois que ça tanguerait plus j’y verrais sûrement plus clair. Mais ils étaient toujours là. Et cette fois je les ai fixés de mon plus beau regard d’abruti. Jusqu’à ce qu’y en ait un qui se décide à parler :

 

-          C’est vous Jean-Marc De la Motte ?

-          Euh… ouais. En fait c’est John Mac Dermott.

-          Oui, oui, on a vu la plaque tape-à-l’œil sur la porte…

-          Tape-à-l’œil ? Ben faut bien qu’on la voit quand même !

 

Voilà que des guignols échappés du cirque faisaient des remarques désobligeantes sur ma plaque ! J’y avais mis presque tous les bénéfices de ma première enquête, dans cette plaque : « John Mac Dermott & Associés, détectives privés », en belles lettres tout emberlificotées sur fond de dorures rutilantes… Bien sûr que c’était tape-à-l’œil ! Ils croyaient quoi les nabots, que la clientèle allait venir là des fois par hasard voir si y aurait pas un détective dans les parages ? Fallait l’attirer, le chaland !

 

-          Et d’abord comment vous savez que je m’appelle Jean-Marc De la Motte ?

-          On sait beaucoup de choses… D’ailleurs, les associés, là, ils sont où ?

-          J’en ai pas, vous le savez pas, ça ?

-          Bien sûr que si… On vérifiait. Vous avez dit la vérité, ça vous rachète un peu…

 

Ils commençaient à me les briser, les demi-portions. L’allait pas falloir qu’ils s’attardent trop. J’avais déjà la tête comme une timbale un soir de concert alors faudrait pas qu’ils me titillent beaucoup avant je vérifie si un par un ils pourraient redescendre par le vide-ordures.

 

-          Bon, et vous avez atterri ici par erreur pendant un concours de lancer de nains où vous êtes venus pour une raison particulière ?

-          On a besoin de vos services.

-          Vous voulez que je prenne Blanche-Neige en filature ?

-          Le Père Noël a disparu.

-         

-          Vous avez entendu ?

-          Oui, oui. Euh… Lequel ?

-          Vous en connaissez beaucoup ?

-          Ben… euh… Alors y a le père Noël qui tient la boucherie « Au bon nonos à Nono », y a le père Noël qui vient le jeudi chez Gégé avec le père Antoine, y a le père Noël qu’on appelle comme ça parce qu’il a épousé la mère Noëlle, mais en vrai il s’appelle Robert…

-          Bon, ça va, arrêtez. Nous on cherche le vrai Père Noël. Celui qui doit distribuer les cadeaux aux enfants cette nuit.

-          Hum… Et vous êtes ?

-          Ben ses lutins, pardi ! Vous croyez qu’on est quoi ? Des nains de jardin ?

 

Je sais pas pourquoi je les ai pas foutus dehors illico, histoire de piquer la ronflette dont j’avais besoin, toujours est-il que je les ai laissé m’embobiner, les minus. Faut dire que j’avais pas beaucoup mieux à faire cette nuit : dans mon état je ferais sûrement pas avancer beaucoup l’autre enquête que j’avais sous le coude et puis faut avouer qu’ils avaient réussi à m’amuser, les trois clowns, avec leur histoire de Père Noël à retrouver d’urgence, attendu qu’on était le 24 décembre et qu’il était déjà 18 heures…

 

Comme c’était fermé chez Gégé, j’ai sorti la bouteille de secours que je garde au bureau pour les cas de force majeure et je m’en suis jeté un petit avant de partir avec mes trois mini-comparses à la recherche du Père Noël.

 

Ils m’ont expliqué que d’après la feuille de route de leur boss et compte tenu de la dernière position qu’il leur avait signalée, il devait pas être loin… Pour ne négliger aucune piste, j’ai passé un coup de fil à ma Lulu pour lui demander si elle avait déjà vu passer des Pères Noël au bordel… Elle en avait déjà eus deux, mais aucun dont la barbe était vraie. Je lui ai dit de me prévenir si des fois il s’en présentait un plus crédible. Par acquis de conscience j’ai aussi passé un coup de fil chez Madame Suzanne à la Fanfan. C’était pour elle que je travaillais en ce moment et comme je bossais à l’œil elle était toujours prête à me rendre service. Mais pas de Père Noël de son coté non plus pour le moment. Elle m’appellerait si jamais.

 

On arpentait les rues le nez en l’air histoire de pas le louper si des fois le vieux s’était coincé dans une cheminée, mais je cherchais surtout une idée de l’endroit où il pourrait être intelligent de chercher. D’habitude c’était à mes copains de beuverie chez Gégé que je soumettais ce genre de question et en général je ressortais du rade cassé comme un coin mais avec une piste pour le lendemain mais là, Gégé fermé, mes alcoolos étaient dispersés aux quatre coins de la ville, certains buvaient même à domicile autour d’une dinde, ou deux pour ceux qu’étaient mariés, alors j’avais plus qu’à me démerder tout seul avec mes lutins… C’est con, ça les aurait fait marrer, les poteaux, chez Gégé, de me voir me ramener avec mes nabots…

 

J’étais perdu dans mes pensées quand je me suis pris de plein fouet un parcmètre planté droit comme la justice au milieu de mon chemin. Et c’est là que j’ai eu l’idée.

 

-          Et vous êtes allés chez les cognes ?

-          Croyez vraiment qu’ils nous auraient pris au sérieux ?

-          Ben je vous ai bien pris au sérieux, moi…

-          Vous êtes un ivrogne de privé raté sans le sou et vous n’avez accepté de nous aider que parce que vous préférez toujours ça plutôt que cuver seul dans votre bureau miteux un soir de Noël.

-          Z’êtes durs là…

-         

-          Mais on va quand même faire un saut à la maison poulaga. Venez.

 

J’accélérai le pas direction le commissariat, bien la première fois que j’y allais de mon plein gré en ne risquant pas a priori d’y finir la nuit en cellule de dégrisement, avec comme trois petites ombres qui trottinaient derrière moi… Ça me faisait marrer de les faire galoper et comme ils m’avaient quand même un peu vexé, j’allongeai encore mon pas. J’entrai le premier dans le commissariat, mes trois nains suants et soufflants arrivant en courant un peu après… On a la vengeance qu’on peut.

 

-          ‘Soir !

-          ‘Soir.

-          Z’auriez pas eu du Père Noël, des fois, ce soir ?

-          Lequel ?

 

J’entendais les nabots s’agiter dans mon dos, apparemment ça les chiffonnait qu’on mélange leur patron. J’ignorai.

 

-          Z’en auriez pas un qui dit qu’il est le vrai Père Noël ?

-          Si, à peu près tous…

-          OK. Qu’est-ce que vous avez alors ?

-          Attendez… que je regarde… On a déjà deux états d’ébriété…

 

Mes lutins secouaient la tête.

 

-          … un tapage nocturne, un vol à l’étalage …

 

Trois têtes qui se secouaient avec encore plus d’énergie en faisant gling-gling du grelot qui pendouillait au bout de leurs bonnets ridicules.

 

-          … un exhibitionniste…

 

Gling gling gling gling gling.

 

-          … un qui nous a foutu un bordel montre au carrefour Saint-Jérôme en bloquant la circulation avec un char à bœufs…

-          C’est lui ! C’est lui ! C’est lui !

 

Je regardai mes lutins avec perplexité… Ils avaient l’air bien sûr d’eux. Moi j’étais pas super au point sur les us et coutumes en vigueur, mais le char à bœufs, quand même, ça me turlupinait.

 

-          Et votre patron il devrait pas plutôt se balader en traîneau tiré par des rennes ?

-          Si. On vous expliquera. Vous pouvez le faire sortir de là ? Il va être super en retard, là.

-          Brigadier ? Vous le gardez pour quoi celui-là ?

-          Bof… Pas grand-chose. Il était pas très cohérent, un peu désorienté, il emmerdait tout le monde avec ses bœufs, alors on l’a mis là mais si vous le voulez vous pouvez le prendre, hein ? Z’avez qu’à signer là. Et pis vous oublierez pas ses affaires : il avait un grand panier… Le char et les bœufs sont dans un champ, près de chez Léon, à la sortie de la ville… Voyez où c’est ?

-          Je vois, ouais. Merci bien. Joyeux Noël.

 

Sur le chemin pour aller chez Léon, ils m’ont expliqué que le Père Noël avait eu une grève des rennes cette semaine. Ils réclamaient le droit à des jours RTT et refusaient la clause qui stipulait que le 24 décembre ne pourrait être posé qu’à titre exceptionnel et à condition de ne pas compromettre les livraisons. Les négociations étaient dans une impasse mais les livraisons devaient quand même être faites. Le Père Noël avait essayé de jouer les briseurs de grève avec son histoire de char à bœufs. Ça lui avait pas bien réussi jusque là.

 

Les lutins pensaient que si le Père Noël acceptait de retirer la clause du 24 décembre, les rennes reprendraient le travail sans délai et assureraient la livraison. Le Père Noël était sceptique mais n’avait plus vraiment le choix. Moi je pensais qu’il allait être temps de reboire un coup si je voulais pouvoir continuer à écouter ce dialogues de dingues.

 

Arrivés au champ de Léon, tout le monde est monté dans le char, les lutins, le Père Noël et les bœufs, et je jurerais qu’ils se sont volatilisés.

 

Moi je suis rentré au bureau me réchauffer à ma bouteille de secours et dormir enfin, histoire de me remettre les idées en place après cette nuit déconnante.

 

Mais quand au terme d’un court sommeil agité j’ai vu ma Lulu, sa silhouette longiligne se découpant sur la lumière blafarde du petit matin, en train de s’effeuiller avec langueur au rythme de ses talons aiguilles cliquetant sur mon plancher grinçant et tout ça, rien que pour moi, j’ai su que j’avais bien fait de le sortir du mitard, le Père Noël, et qu’il avait pas oublié de me gâter en retour.   

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi : « Nous sommes le 24 décembre, il est dix-huit heures et le Père Noël est introuvable. Il a disparu.  A vous de nous dire ou il est passé et de faire en sorte qu'il soit à son poste à temps pour la distribution des cadeaux. »

 

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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 00:33

 

C’était tout ma Lulu, ça. M’envoyer les copines à tour de bras… Evidemment, j’allais pas lui dire non, c’est normal de dépanner les copines et bien sûr, j’allais pas la faire payer non plus, mais faut dire ce qui est : quand on travaille dans sa branche, à ma Lulu, on rencontre une proportion anormalement élevée de gens susceptibles d’avoir besoin des services d’un détective privé. Et quand on est à la colle avec John MacDermott de "John MacDermott & Associés, Détectives privés", on se sent investi d'un genre de mission...

 

Bon : cette fois, c’est vrai, j’étais plutôt partant. D’habitude Les filles, elles voulaient juste que j’enquête sur la moralité de clients qui leur contaient fleurette et leur promettaient de les épouser pour leur faire mener la grande vie… Mais faut pas croire que parce qu’on est fille de joie on est fille facile. Au contraire. Les filles, elles se méfient des beaux parleurs comme de la syphilis. Et je dois dire que le plus souvent elles ont raison : la plupart des gusses sur qui j’ai enquêté pour elles n’avaient pas plus l’intention de les épouser qu’elles n’avaient l’intention de rentrer dans les ordres. Y en a même un paquet qu’étaient déjà mariés. Mais y a des types comme ça qui reculent devant rien pour une passe gratuite.

 

Alors son histoire, à la Fanfan, bien sûr qu’elle m’intéressait. Pensez : un vrai macchabée bien vite enterré par une veuve pas trop éplorée et une flicaille pas très zélée… Alors certes il était bien encore question d’un mari à la moralité douteuse, mais celui-là avait clairement demandé à la Fanfan de l’aider à disparaître et il avait carrément manigancé une histoire de faux enlèvement et de fausse demande de rançon pour arriver à ses fins. Sauf que de fins y en a eu qu’une et la seule chose qu’était vraie au bout du compte c’était son cadavre. Et la Fanfan était bien sûre que ç’aurait pas du tout dû se passer comme ça. Il devait juste s’enfuir après l’avoir payée pour le coup de main.

 

D’après elle, la femme du mort avait pas versé la rançon. Fanfan disait qu’à la place elle avait même envoyé comme message « Gardez-le ». Je sentais qu’elle allait me plaire, la jeune veuve. J’aime bien les femmes de caractère. Et vu ce que fricotait son petit mari avec la Fanfan chez Madame Suzanne, on peut pas trop en vouloir à sa veuve d’être plutôt joyeuse. Il me tardait de la rencontrer, mais fallait d’abord que je parle avec les copains de la maison poulaga pour savoir exactement ce qu’avait donné l’enquête officielle des condés.

 

Les copains en question, c’était pas à proprement parler des copains au sens courant du terme. Disons que c’était plutôt des piliers d’un bar qu’était pas celui où j’officiais habituellement mais où je m’autorisais quelques infidélités à Gégé en cas de force majeure. Et une enquête, que le client soit payant ou non, dans ma partie, c’était force majeure.

 

Et vous connaissez une source d’informations plus fiable et plus intarissable qu’un poulet qu’on rince à l’œil et à volonté ? Moi non. Et comme en général ils boivent petit, ça coûte même pas cher. Je savais tout ce que j’avais besoin de savoir en moins d’une heure. Et moi j’étais même pas encore éméché. Du coup je suis allé chez Gégé pour faire le tri dans tout ce que j’avais appris et m’en jeter un ou deux en passant.

 

J’en savais à la fois peu et beaucoup, apparemment comme la plupart des cognes bas de gamme. L’enquête sur la mort du micheton de Fanfan avait très vite été confiée à des pontes qui eux-mêmes l’avaient bien vite bouclée. Le mort était « un proche du cabinet du ministre », excusez du peu, et sa dame était rien moins que la fille Ducluzel d’Avricourt. L’héritière du Monsieur du même nom. Fondateur et seigneur et maître des usines du même nom elles aussi. Le grand nom international, s’il vous plaît, de la boite de camembert. Mais seulement la boite : on fait pas dans le malodorant, dans ces milieux-là… Tout ça sentait quand même pas très bon.

 

Je racontai l’histoire par le menu à mes camarades d’ivrognerie au comptoir de Gégé, sans vraiment me soucier qu’on m’écoute vu qu’à ce moment-là je commençais à être beaucoup plus sérieusement embrumé par l’alcool, quand Gégé, qu’avait attendu que sa moitié aille se coucher, se mit à me faire des confidences… Il avait connu la Fanfan dans le temps, avant d’épouser la Toinette qu’était pas exactement du genre jalouse mais qu’avait pas pour autant besoin de tout savoir de sa vie d’avant. C’était du temps où le Gégé il rêvait de tenir la barre en mer et pas de tenir le bar du père… C’était un genre de rêveur qui se prenait pour un aventurier et la Fanfan c’était une jeunesse qu’avait pas eu beaucoup de chance dans la vie, à part ses guibolles qu’en finissaient plus et son sourire à la Garbo. Ils avaient eu une brève histoire avant de s’apercevoir assez vite que ça les mènerait nulle part, mais le Gégé il avait encore des sanglots dans la voix et l’œil brillant quand il en parlait.

 

Tous les alcoolos du rade s’étaient tus pour l’écouter, c’était beau comme du Guy des Cars. Et avec son air tout chamboulé, le Gégé, il avait réussi à me faire jurer que je lui résoudrai son mystère, à la Fanfan, et que je retrouverai l’artiche que le macchabée aurait dû lui donner avant de clamser. Et c’est seulement après qu’il m’a expliqué quel genre de bonhomme était le beau-père de mon cadavre. Apparemment, ça se contentait pas d’être riche chez les Ducluzel d’Avricourt, ça faisait aussi dans la magouille de haute volée. Ça s’achetait du magistrat et du politicard comme d’autres s’achètent du pain et du vin et ça traficotait international.  

 

Ce qui se présentait comme du croustillant au départ ressemblait maintenant à une sale affaire et j’étais plus très sûr de vouloir m’y frotter. Je sifflai le fond de mon verre et décidai de rentrer, un peu déprimé. Ça tanguait sévère alors j’allai pas plus loin que mon bureau, où je m’affalai comme un sac sur le canapé. Avant de sombrer j’essayai de peser le pour et le contre dans cette histoire. J’avais probablement rien à y gagner. Peut-être pas mal à perdre. Mais j’avais pas de raison de pas rendre service à la Fanfan. Et puis j’avais juré à Gégé. Et puis surtout, surtout, j’avais promis à ma Lulu. Et pas tenir une promesse faite à ma Lulu…

 

Je me coinçai un coussin sous la tête en essayant de pas penser au nombre de fois où j’aurais mieux fait de m’abstenir de faire des promesses imbéciles. Ça servait à rien que je cogite : je savais bien que j’allais la faire, cette enquête, de toute façon.

 

J’attrapai la couverture et m’enfonçai un peu plus dans le canapé. Evidemment. J’avais promis. J’allais la faire.

 

 

 

Ecrit pour Kaléïdoplumes.

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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 12:01

 

Cher monsieur Jean-Marc,

 

 

Je vous écris parce que je suis bien copine avec Lulu qui m’a dit que vous pourriez m’aider.

 

Je me fais des cheveux pour une histoire un peu louche, au point que j’en perds le sommeil et déjà que dans ma branche, on dort pas beaucoup, je peux pas trop me permettre.

 

Je m’appelle Francine mais les gens m’appellent Fanfan ou, le plus souvent, ils m’appellent pas. J’ai connu Lulu du temps qu’on travaillait ensemble chez la Rolande, jusqu’à ce que j’aille finalement travailler chez Madame Suzanne. C’est pas que j’étais pas bien chez la Rolande, au contraire, mais faut dire ce qui est : la clientèle est plus chic chez Madame Suzanne et la turlute ouvrière, c’est sympa, mais ça paie moins que la gaudriole bourgeoise.

 

On est quand même resté en contact Lulu et moi et c’est quand je lui ai raconté mon histoire qu’elle m’a dit que je devrais vous en parler, rapport à votre métier. D’ailleurs, si je puis me permettre, vous avez bien fait de pas garder Jean-Marc De la Motte. C’est vrai que John MacDermott ça fait plus crédible, pour un détective.

 

Alors voilà. Chez Madame Suzanne, comme je vous disais, la clientèle est plutôt chic. A cause du quartier, bien sûr, mais pas seulement. Y a des petits extras que la clientèle de standing apprécie, comme le thé et les fruits que Madame Suzanne offre gracieusement, comme elle dit, et ça y avait pas chez la Rolande. Moi je vois pas très bien pourquoi ils trouvent ça tellement distingué de manger une pomme avant de s’envoyer en l’air avec une fille de joie, mais je suis pas de la haute, alors je dois pas pouvoir comprendre.

 

Toujours est-il que, donc, chez Madame Suzanne, il traîne pas trop de loulous des mauvais quartiers, c’est plutôt du beau linge, alors ça permet de travailler plus en confiance, vous voyez ? Je vous dis ça parce qu’on se méfie jamais d’un gars en complet qu’on appelle « Monsieur », hein, alors c’est pour ça que je l’ai cru, le petit mari , quand il m’a raconté son histoire…

 

Le petit mari c’était le voisin. Il habitait juste la maison à coté de celle de Madame Suzanne. Les filles l’aimaient pas trop, et moi non plus d’ailleurs, rapport à sa dame qu’on connaissait toutes. C’est sûr que ça mettait personne très à l’aise, cette histoire : on saluait la dame qu’était toute charmante et très enceinte et on savait qu’on aurait sans doute le petit mari entre les cuisses dans les trois jours, alors c’était pas agréable. On n’est peut-être pas très bien placé pour donner des leçons de morale mais en attendant, nous, on trompe personne. En tout cas personne qui serait pas au courant. Et puis pas sous son nez. Bref, on l’aimait pas, le petit mari. Mais c’était un client et le client est roi. Là-dessus, Madame Suzanne, elle est intraitable : on ne met pas dehors un client qui paie et qui se conduit correctement avec les filles.

 

Bon, toujours est-il que le petit mari, c’était un habitué et comme tous les habitués, il avait ses préférences. Au bout d’un moment, il demandait souvent après moi. Il était du genre à plier l’affaire rapidement, par contre c’était un qui causait. Avec moi en tout cas il causait et il me racontait des trucs que je vous jure bien que j’avais pas besoin de savoir ! Des trucs du genre intime, voyez. Le petit mari, il disait qu’il était pas heureux en ménage… Bon, ça, ils le disent tous, à croire que c’est une excuse valable dans leur milieu pour se payer une tranche de plaisir avec une professionnelle, mais le petit mari, lui, il s’arrêtait pas là. Bon, je vous passe les détails, parce que nous c’est un peu comme les curés, voyez, on a un genre de secret professionnel, mais en gros le petit mari il était prêt à tout ou presque pour disparaître, comme qui dirait…

 

Moi, au début, je faisais mine de l’écouter, par politesse et puis parce qu’il avait payé, de toute façon, et tant qu’il causait moi je pouvais me remettre en ordre tranquillement pour le suivant, mais au bout d’un moment il s’est mis à échafauder un plan et il voulait que je l’aide.

 

C’était franchement tordu alors j’étais pas trop partante, mais il a commencé à parler d’argent et vous savez ce que c’est, hein ? Moi, si on me paie… Notez bien, je suis pas vénale, mais les frais d’entretien, comme on dit, c’est à notre charge et de nos jours, un brushing ou une manucure, ça coûte une fortune, alors je crache pas sur une petite prime, voyez ?

 

Voilà l’histoire : il voulait que je l’aide à faire croire qu’il avait été kidnappé. Rien que ça ! Faut bien être de la bourgeoisie bedonnante et bien-pensante pour inventer des trucs pareils plutôt que de dire à sa bourgeoise qu’on s’en va, non ? Bref. Il disait qu’il était sûr qu’elle paierait même pas et qu’au pire, si elle payait, ça l’empêchait pas de disparaître, y aurait juste un peu plus d’oseille à partager… Alors bon, vu qu’il parlait de montants avec plein de zéros, j’ai pas trop chipoté non plus, voyez. Et puis s’agissait pas de faire vraiment quelque chose de mal : il voulait juste que je me déguise pour faire une vidéo, un genre de demande de rançon, et puis après quelques jours on devait se retrouver au bord du canal pour qu’il me donne la récompense qu’il avait promise.

 

Moi, j’ai fait le truc et on a fait livrer la cassette à sa dame. Soit dit en passant, il avait raison, elle a pas payé. C’est dingue, non ? Et vous savez ce qu’elle a envoyé à la place de la rançon ? Un message qui disait « Gardez-le » ! Notez, moi, ça m’a fait rire, j’avoue, mais lui… Bon, c’est sûr que c’était pas le coup du siècle, le petit mari, mais quand même… c’est pas très moral tout ça. Enfin moi, ce que j’en dis… Toujours est-il que je suis allée comme prévu au rendez-vous près du canal et il est jamais venu. Il devait me donner mon argent et partir en barque jusqu’à je sais pas où, où il avait prévu de prendre une voiture. Ou un train. Ou je sais plus quoi. Tout ça, c’était plus mon affaire, voyez. Sauf que de petit mari y en avait point au rendez-vous quant à sa barque, ben elle flottait mollement sur le canal, avec personne dedans.

 

J’ai bien pensé que j’avais été drôlement naïve de croire à ses promesses et qu’il m’avait bel et bien roulée, mais pas deux jours plus tard voilà que la flicaille débarque chez sa dame et lui dit qu’il est mort, son petit mari… Je me suis renseignée un peu de-ci de-là, discrètement, voyez, faudrait pas que Madame Suzanne apprenne que j’ai fait ce genre d’heures supplémentaires, et figurez-vous qu’il se raconte que le petit mari serait mort d’un enlèvement qu’aurait mal tourné. Alors qu’on sait donc, vous et moi, qu’il a pas plus été enlevé que moi je suis pucelle.

 

Lulu elle dit que quand un mystère est insoluble, c’est là que vous êtes le meilleur, alors si vous êtes pas trop occupé en ce moment (mais Lulu elle dit que vous avez autant de clients en un an qu’elle en une nuit) ce serait bien gentil de voir si vous pouvez pas détricoter cette embrouille. Et au passage retrouver au moins une partie des sous qu’il m’a jamais donnés, feu le petit mari. Comme ça je pourrai même vous payer. A défaut je vous proposerais bien un forfait à l’œil chez Madame Suzanne, mais je sais ce que Lulu serait capable de vous faire alors je me doute que vous serez pas intéressé. D’ailleurs elle a insisté pour que vous passiez par elle pour me contacter si vous voulez bien m’aider. Elle doit avoir confiance, mais pas plus que de raison.

 

Je vous remercie bien par avance, Monsieur Jean-Marc, et j’espère à bientôt pour le travail. Le vôtre, pas le mien.

 

 

Francine « Fanfan » Delonges.

 

 

 

Ecrit pour le défi du samedi : écriture sur image + contrainte : forme épistolaire.

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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 12:03

 

Comme chaque vendredi, Madame Suzanne supervise le travail de la femme de ménage. Non pas que cette dernière ait besoin qu’on lui apprenne son métier, mais Madame Suzanne a comme personne le don de repérer le détail qui cloche. Son établissement a une réputation à tenir et il n’est pas question qu’une négligence vienne la ternir. Donc chambre après chambre, tout au long des couloirs, à chaque étage, dans chaque cabinet de toilette et bien évidemment jusque sous chaque lit, Madame Suzanne veille à ce que tout soit parfaitement propre et en ordre avant que n’arrive la clientèle du week-end.

Ce rituel du vendredi touche à sa fin quand la sonnette de la porte d’entrée retentit. Trop tôt pour les clients. Madame Suzanne jette un œil par la fenêtre. C’est un livreur. Elle n’attend rien et ne fait que rarement livrer ses commandes à cette adresse : à part le vendredi pour le grand ménage, il n’y a jamais personne ici avant que le soleil ne commence à décliner…

Le temps qu’elle descende le grand escalier en prenant soin de ne pas laisser de traces sur la rampe fraîchement cirée, le livreur est parti, laissant sur le pas de la porte un colis ne portant aucune autre indication que le mot « urgent » en grosses lettres rouges…

 

Intriguée mais peu désireuse de s’attirer des ennuis, Madame Suzanne regarde longuement le paquet, se demandant ce que cette livraison étrange peut bien signifier… Dans la branche de Madame Suzanne, on n’aime pas les surprises. Elle ne sait que penser quand Lucette, la femme de ménage, la tire de ses réflexions en lui demandant si elle peut partir. Elle peut. Madame Suzanne décide alors de prendre le paquet et de rentrer. Elle le pose sur la table de la cuisine mais ne l’ouvre pas. Il lui reste à vérifier qu’aucun verre n’est ébréché, aucune tasse fêlée. Qu’il y a ce qu’il faut d’alcool, de thé pour les plus sages et quelques fruits pour l’image… Allez savoir pourquoi : croquer un fruit quand ils viennent ici semble être le summum de la distinction et de l’élégance aux yeux de la plupart des clients…

 

Une fois son inspection terminée, Madame Suzanne s’intéresse de nouveau à ce drôle de colis urgent. De la taille d’une petite boite à chaussures, il n’est ni lourd ni léger, fait un peu de bruit quand on le secoue et n’a pas encore explosé. Un signe assez encourageant pour que Madame Suzanne se décide à l’ouvrir. Délicatement elle décolle le scotch en essayant de ne pas déchirer le papier, sort la boite de sa robe de kraft et soulève son couvercle. Un anneau, une alliance peut-être. Grande. Celle d’un homme sans doute. Et une cassette vidéo. Pas de lettre, pas de carte de visite, pas de signature. Madame Suzanne se doute que tout ça n’amènera rien de bon, mais que peut-elle faire ? Elle se rend dans le petit bureau attenant à la cuisine, ouvre le buffet dans lequel sont rangés sa petite télévision et son magnétoscope et elle regarde la cassette.

 

Un homme cagoulé, une voix déformée, une menace non voilée : « Nous avons votre mari. Payez ou vous ne le reverrez pas vivant. » Et l’image qui se déplace sur un autre homme, nu, visiblement terrifié, les yeux bandés, les mains attachées. Suivent les consignes : où, quand, combien, comment et l’inévitable « N’appelez pas la police »…

 

Rien de bon. Madame Suzanne le savait. Elle visionne de nouveau la bande. Puis encore une fois. Madame Suzanne est perplexe. Madame Suzanne n’est pas mariée. Elle ne l’a jamais été. Pourtant cet homme affolé… Malgré le bandeau sur les yeux et la bouche déformée par les cris… Elle regarde encore la courte séquence… Et encore. Et finit par le reconnaître.

 

Le voisin.

 

Madame Suzanne n’a pas pour habitude de juger les gens. Dans son métier, on ne juge pas. Une règle d’or. Mais ce voisin… Sans doute ni pire ni meilleur que la plupart des autres, il est loin d’être le seul à venir ici avec une alliance au doigt, mais il est le seul à être… un voisin.

Cet inconnu-là, elles le connaissent toutes, Madame Suzanne et les filles. Elles le croisent quand elles arrivent, elles le saluent de la tête au petit matin quand elles rentrent chez elles à l’heure où il part au travail. Elles saluent son épouse. Sa jeune et jolie épouse. Sa jeune et jolie épouse enceinte qui ne sait sans doute pas que plus son ventre s’arrondit plus son mari passe de temps chez les voisines. Ni Madame Suzanne ni les filles n’aiment cette situation. Savoir que l’épouse existe est une chose, la saluer et la trouver sympathique en est une autre. Et voilà que le voisin est aux mains de ravisseurs pas futés qui ont livré la demande de rançon à la mauvaise adresse.    

 

Madame Suzanne est perplexe. Que faire de cette vidéo ?

 

Aller trouver la jeune et jolie épouse ? Lui expliquer comment elle a reconnu son mari grâce à cette drôle de tâche de naissance qu’il a au-dessus du pénis et dont toutes les filles parlent pendant leurs pauses ? Impossible. Madame Suzanne n’a pas pour habitude de divulguer le nom de ses clients. Surtout pas à leurs épouses. Dans son métier, on ne parle pas. Une autre règle d’or. Et la jeune épouse n’a vraiment pas besoin de savoir. Surtout dans son état.

 

Aller trouver la police ? Pas question. La seule flicaille tolérée dans la vie de Madame Suzanne est celle qui vient ici en payant et en croisant les doigts pour que la réputation de discrétion de l’établissement ne soit pas usurpée.

 

Payer ? Pour ce sale type qui vient s’envoyer en l’air presque sous le nez de sa femme deux fois par semaine ? Vu la maison et la garde-robe de la jeune et jolie épouse, il doit avoir beaucoup plus d’argent que Madame Suzanne… Ce qui ne l’empêche pas d’être un sacré radin, un mauvais payeur : toujours à essayer de se faire offrir les suppléments… Non, pas question de payer pour un type comme ça.

 

Madame Suzanne est perplexe. Elle envisage toutes les options. Les évalue. Pèse le pour et le contre. Réfléchit. Et Madame Suzanne décide ce qu’elle va faire.

 

Le lendemain, Madame Suzanne se dirige d’un pas alerte vers le kiosque à musique du parc. Elle porte un sac de sport noir qu’elle dépose doucement dans la troisième poubelle de l’allée centrale à 9 heures tapantes. Elle quitte le parc sans un regard en arrière et retourne au bordel.

 

Elle n’a rien à y faire mais c’est là qu’elle souhaite attendre et surveiller.

 

La jeune et jolie épouse n’a pas l’air perturbée. Quand la police vient la voir le lendemain, elle vacille légèrement. Elle a une petite mine chiffonnée pendant quelques jours. Juste quelques jours. Et puis la vie reprend son cours. Elle dilapide avec application et un plaisir évident le bel héritage de feu son mari.

 

Madame Suzanne se dit qu’à sa place, la jeune et jolie épouse n’aurait peut-être pas payé non plus. Elle se dit qu’elle a bien fait d’envoyer ce message aux ravisseurs.

 

« Gardez-le ».

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi sur la consigne : « Madame Suzanne n’avait jamais commandé cela. Cependant elle décide de conserver le paquet que le livreur dépose à sa porte. A nous de décider l’usage qu’elle va faire du contenu du paquet et des conséquences de sa décision. »


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