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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 23:41

 

« Quand tu seras morte, j'ouvrirai ton corps pour prendre un os et je le garderai précieusement. »

 

Je devais avoir sept ans quand j'avais dit ça à ma mère. Elle avait trouvé ça adorable.

Je savais déjà à l’époque qu'elle était un peu frapadingue, mais à cet âge, ça me paraissait surtout rigolo. J’avais la maman la plus fofolle du quartier et je trouvais ça super cool. Ce n'est que plus tard que j'ai compris qu'en fait, elle était juste folle. Quand elle s'est jetée par la fenêtre de ma chambre au beau milieu d'un jeu et que personne n'a jamais pu trouver une quelconque explication à son geste, j'ai commencé à entrevoir la différence entre « fofolle » et « folle ». Et quand ses dernières volontés m'ont faite héritière d'une de ses côtes, fraîchement récoltée sur son cadavre, j'ai mesuré l'ampleur de son dérangement psychologique.

J'ai longtemps pensé que c'était ma faute si elle s’était foutue en l’air. A cause de cette histoire d'os, comme si elle avait voulu satisfaire un caprice... parce qu'elle était comme ça, ma folledingue de mère, prête à tout et n’importe quoi – surtout n’importe quoi – pour me faire plaisir.

Après de longues années de thérapie, je ne comprends toujours pas, alors je garde cet os précieusement, avec un mélange de dégoût et de fascination, espérant qu’un jour il me livrera les derniers secrets de ma mère. Mais pour le moment, je ne sais toujours rien. Sinon que j'ai drôlement bien fait de ne pas lui demander son cœur ou un œil.

 

 


Ecrit pour le Défi du samedi

 

 

 

 

 

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 23:41

 

Cette histoire de fin du monde me contrarie au plus haut point.

J’ai toujours vécu avec la certitude que tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, les méchants seraient punis et les gentils vengés. Et je ne parle pas de justice divine ou d’un quelconque délire mystique, n’est-ce pas ? Je parle de bons vieux règlements de comptes entre vivants : je me suis toujours dit que les mauvaises personnes qui ont croisé mon chemin et m’ont fait du mal croiseraient fatalement, un jour ou l’autre, le chemin de quelqu’un de moins bonne poire ou de plus revanchard que moi, et qu’ils paieraient une bonne fois pour toutes pour tout le mal qu’ils avaient pu faire auparavant. A moi, entre autres. Alors je ne me suis jamais donné la peine de la vengeance, laissant le soin à la victime de bout de chaîne d’assouvir la vengeance ultime qui solderait les comptes pour tout le monde.

Sauf qu’avec cette satanée fin du monde qui arrive à grands pas, c’est toute ma théorie qui tombe à l’eau et je trouve profondément injuste que ces sales types, qui ont semé douleur et chagrin toute leur vie, puissent bénéficier exactement du même traitement que leurs victimes et mourir comme tout le monde – comme moi, merde ! – sans souffrance particulière et sans même avoir à comprendre qu’ils crèvent pour leurs méfaits. C’est inacceptable pour les innocents, pire encore pour leurs victimes et insoutenable pour moi.

 

Résultat ?

La plupart des gens attendent cette fin du monde comme on imagine : les insouciants font l’amour dans les rues, les angoissés se suicident, les riches se disputent les places dans des fusées dont personne ne sait où elles pourront bien se poser quand le monde aura disparu, les pauvres se félicitent de n’avoir rien à perdre, les optimistes dévalisent les supermarchés en cas de survie,  les pilleurs pillent, les vandales vandalisent, les poètes rimaillent à qui mieux mieux pour être celui qui aura écrit les derniers vers de l’humanité, les bons vivants ripaillent, les sceptiques vont au turbin comme si de rien n’était pour ne pas se faire virer au cas où on ne sait jamais, et moi… Moi je me retrouve à rechercher tous les nuisibles qui ont attenté à mon bien-être un jour, pour être sûre qu’ils paient comme il se doit pour le mal qu’ils ont fait avant qu’il soit trop tard. J’avais déjà une bonne vieille dent contre eux, mais alors là je leur en veux carrément à mort de me gâcher ma fin du monde. Moi qui suis plutôt bonne fille, me voilà réduite à passer mes derniers jours à traquer, violenter, torturer… et malgré l’indéniable satisfaction du devoir accompli à chaque connard que je débusque, à chaque ongle que j’arrache, à chaque doigt que je casse, à chaque testicule que je broie, je ne peux m’empêcher de penser qu’à m’interdire ainsi de profiter de cette fin du monde, c’est encore eux qui me font bien plus de mal que je ne leur en ferai jamais.

Franchement, il est temps que ça s’arrête.

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi.

 

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 23:27

 

La vieille était arrêtée au milieu du trottoir. Figée dans une posture incertaine, les jambes un peu écartées et agrippée à sa canne comme si sa vie en dépendait. Ce qui était peut-être le cas. Elle a levé vers moi des yeux emplis d’une détresse à vous crever le cœur et m’a demandé – que dis-je : m’a implorée de l’aider à marcher jusqu’à la porte de la boutique qu’elle voulait atteindre. Je lui ai donc pris le bras et je l’ai soutenue le temps des quelques pas qu’il lui restait à faire.

 

- C’est parce que j’ai des vertiges. Les médecins sont nuls : j’en ai vu cinq différents et aucun n’est capable de me dire ce que j’ai !

 

Vous avez que vous êtes vieille. Vous êtes affreusement vieille et ça n’ira pas en s’arrangeant. Aujourd’hui ce sont les quelques derniers mètres qui vous donnent de la peine, mais demain c’est le premier pas qui vous coûtera. Jusqu’au jour pas si lointain où vous n’oserez plus sortir de chez vous de peur de ne pas avoir la force de revenir. Et ce ne sera encore que le début, parce que c’est la distance de la chambre au salon et du salon à la cuisine qu’il vous sera bientôt impossible de franchir. Et vous aurez encore bien de la chance si vous avez toute votre tête pour vous en rendre compte ! Non, parce qu’on en a vu de plus vaillants que vous errer à moitié nus au milieu de la nuit à des kilomètres de chez eux, ou rester prostrés et hagards devant leur propre porte, incapables de quoi que ce soit d’autre que baver et se pisser dessus sans avoir la moindre idée de ce qu’ils faisaient là, ou même de qui ils étaient ! Et le pire, c’est cet instant où ils semblent soudain prendre conscience de la situation… C’est une fraction de seconde, mais je crois que c’est précisément ce bref éclair de lucidité qui les rend définitivement étrangers à eux-mêmes. Franchement, vous pensez que vous voudrez rester vous-mêmes, vous, quand vous serez dans cet état ? Non, vraiment, faudrait pas vieillir, c’est ignoble ! Déjà, là, je ne sais même pas comment vous pouvez supporter de vivre comme ça, avec comme plus grand espoir la mort, et comme seule promesse l’enfer à traverser avant d’y arriver… Non, franchement, ça me fait froid dans le dos.

 

- Oh ! Sûrement un coup de fatigue, hein ! Et puis à l’automne on a toujours un rhume qui traîne… ça va aller, maintenant ? Je vous laisse ou… ?

- Oh, c’est bien, oui. Merci, ça va aller. Merci bien Madame.

- Mais je vous en prie. Bonne soirée !

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 22:46

 

- Maman, regarde ! C’est quoi ?

- C’est une feuille morte.

Je la revois encore me montrer la belle grande feuille qu’elle venait de ramasser par terre. Et je revois son regard s’assombrir une seconde, avant qu’elle ne réponde fièrement, serrant sa feuille contre son cœur :

- Non, c’est une feuille sauvée.

Elle n’avait pas trois ans et j’avais trouvé ça adorable.

Pour la peine, je l’avais même laissée ramener sa feuille à la maison. Elle s’en était occupée comme elle l’aurait fait d’une poupée et avait évidemment voulu dormir avec.

- Oh ben non ma chérie, tu l’abîmerais !

Elle en avait convenu et ce n’est qu’une fois endormie que j’avais procédé à l’évacuation, via le vide-ordure, de la feuille morte. Je pensais qu’elle l’aurait évidemment oubliée le lendemain, mais pas du tout.

- MAMAN !!! Où elle est ma feuille ? Elle a disparu !

J’ai toujours mis un point d’honneur à dire la vérité à ma fille, alors je lui ai avoué que je l’avais jetée, lui expliquant au passage que le sort d’une feuille morte étant soit de pourrir (et de puer), soit de sécher et de tomber en poussière, il était préférable de s’en séparer avant qu’elle ne devienne un problème ménager.

Mon explication n’a aucunement convaincu ma fille qui a hurlé en se roulant par terre pendant environ trois quarts d’heure et qui m’a fait la gueule pendant pas moins de cinq heures – cinq heures sans me dire un mot ! – jusqu’à ce qu’elle trouve une nouvelle feuille à sauver. Dont je me suis une fois encore débarrassée, mais cette fois je n’ai pas joué la carte « on se dit tout » le lendemain matin :

- Elle a dû s’envoler et retourner sur un arbre quand j’ai ouvert la fenêtre.

Ça a failli marcher.

- T’as ouvert la fenêtre de ma chambre pendant la nuit ?

Et merde.

J’ai perdu toute crédibilité en bafouillant une mauvaise excuse pour la fenêtre. Hurlements, bouderie, drame et j’en passe, jusqu’au sauvetage de feuille suivant.

Je ne saurais dire combien de scènes du même genre on a eues. Ou combien d’excuses foireuses j’ai tenté de lui faire gober pour justifier la disparition de ses feuilles. Elle n’en a pas cru une seule. Et puis un jour, elle e eu l’air de se lasser. Victoire peu glorieuse, à l’usure, mais pendant plusieurs jours je n’ai pas entendu parler de la moindre satanée feuille, morte ou vive. Ce n’est qu’au bout de presque deux semaines que l’odeur m’a alertée : j’ai dû retourner sa chambre pour en trouver l’origine et j’ai fini par mettre la main sur un plein sac de feuilles. Les soins qu’elle leur dispensait comprenaient manifestement un arrosage généreux et l’ensemble était désormais une bouillie puante qui dégoulinait sur les vêtements posés dessous. J’ai réussi à prendre sur moi pour ne pas me laisser submerger par la colère et j’ai essayé de gérer l’incident calmement. Ce qui impliquait tout de même nécessairement de jeter le paquet de merde sans tarder. Et toutes mes tentatives d’apaisement ont été vaines : cris, coups de pieds et poings dans les murs et les portes et j’ai cru qu’elle ne cesserait jamais de me faire la gueule. Si bien que le jour où elle a cessé, j’ai supposé qu’elle avait trouvé une nouvelle ruse pour faire entrer frauduleusement ses putain de feuilles dans l’appartement et son silence buté a laissé place à ma suspicion.

C’est à peu près à ce moment-là que notre relation a commencé à se dégrader. Et c’est allé de mal en pis, parce que j’ai déjoué tout un tas de ses plans de sauvetage de feuilles, chacun m’interdisant un peu plus que le précédent de la voir autrement que comme une conspiratrice sournoise et elle a, quant à elle, fini par me voir comme l’ennemie de ses aspirations profondes. Elle s’est mise à me détester bien avant l’adolescence et n’a jamais cessé depuis.

A quoi ça tient, quand même.

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi sur le thème "Les feuilles mortes".

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 00:42
 
Je reviens de ton concert à l’Olympia et il y a un ou deux trucs dont il faut que je te parle.
Bon : passons sur le fait que ce n’était pas ton meilleur concert. Déjà, je le savais avant de venir, parce que j’étais à Bercy y a pas bien longtemps et je savais donc à quoi m’attendre ce soir, ensuite parce que même un « pas meilleur » concert d’Hubert-Félix Thiéfaine est toujours un excellent concert, comparativement à la masse des concerts qui ne sont que « bons » ou « sympas », alors loin de moi l’idée d’aller trouver à redire sur ce concert-la, qui n’était que moins bon que la plupart de tes autres concerts, donc toujours meilleur que la plupart des concerts autres que les tiens.
Non, ce dont je veux te parler, c’est cette chanson, là… C’est une des rares dont je comprends non seulement les paroles en entier, mais aussi le titre, et il est vrai qu’elle est fort sympathique et amusante, ce qui explique peut-être au moins en partie l’immense succès qu’elle a rencontré et qu’elle rencontre toujours, mais quand on a composé des chansons incroyablement belles et intelligentes par dizaine, pourquoi – POURQUOI reprendre à CHAQUE concert cette chanson certes rigolote, mais qui est probablement une tes moins bonnes ? Hm ? Franchement, Hub’… Tu vois, je suis fan depuis plus de deux décennies (ce qui ne me rajeunit pourtant pas), tu restes mon idole absolue (ex aequo avec Jacques Higelin) et je viens te voir une à deux fois par tournée avec un enthousiasme jamais encore entamé, mais tu sais quel secret espoir je nourris depuis quelques années déjà ? Celui d’assister au concert pendant lequel tu ne chanteras pas « La fille du coupeur de joints ».
Je sais, c’est idiot, le public l’aime, le public la veut, le public s’arracherait ses vêtements et se grifferait le visage au sang si d’aventure tu ne la chantais pas et je comprends que tu aimes te laisser submerger par les hurlements d’une foule en délire reconnaissante et ravie dès que tu en entonnes les premières notes, mais je te jure j’en peux plus de l’entendre, cette chanson.
Il y a bien un ou deux autres titres que tu chantes à peu près tout le temps, cédant je suppose au même genre de sollicitations d’un public qui te les réclame à cor et à cri, je pense notamment à « Alligator 427 » ou « Les dingues et les paumés », mais ces deux-la sont géniales… tandis que l’autre… Pour tout te dire, ce soir, quand tu l’as chantée, il s’en est fallu d’un rien que je fasse un truc un peu dingue pour marquer mon désaccord et que j’aille carrément faire pipi. T’as qu’à voir. Mais finalement je ne l’ai pas fait parce que je me dis toujours que s’il doit se passer un truc à ne pas louper lors d’un concert, la probabilité qu’il arrive pile au moment où je suis sortie pisser est trop importante pour que je prenne un risque pareil. Même pendant « La fille du coupeur de joints ».
Mais ce soir, en l’occurrence, le truc à ne pas louper, il était déjà arrivé plus tôt et rien que pour ce moment-la j’aurais pu te pardonner de chanter trois fois – dont une a capella et une en canon – « la fille du coupeur de joints » : quel bonheur et quelle beauté que ce duo avec Jeanne Cherhal !
Pour ceux que la belle n’aurait pas encore conquis, faites-vous déjà plaisir avec ça :
et puis allez écouter tout ce qu’elle chante d’autre, c’est à peu près toujours excellent. Et elle était magistrale ce soir, donc un point pour toi, Hubert-Félix, vu que je suppose qu’on ne t’a pas imposé sa présence et que tu n’es pas étranger au choix de sa voix pour accompagner la tienne sur ce très bon titre – bien meilleur, est-il besoin que je le précise ? – que « La fille du coupeur de joints » - jugez vous-même :
 
Mais ne nous quittons pas fâchés : ça va, elle est marrante, hein, « la fille du coupeur de joints », j’ai pas dit non plus que c’était une chanson pourrie, c’est juste… je sais pas, quitte à en chanter une rigolote, autant changer de temps en temps, non ? « La cancoillotte », par exemple, ou « Les filles de La rochelle », je sais pas… Non ? Bon… c’est pas grave, ça ne m’empêchera pas de revenir te voir encore, et encore, et encore… autant dire qu’on n’est vraiment pas fâchés du tout, t’en fais pas. Et pour finir sur une note musicale joyeuse, une des nombreuses chansons que je classerais dans mon Top 10 si je pouvais y mettre une cinquantaine de tes titres au lieu de seulement dix – ce qui est bien trop drastique pour que je puisse y arriver :
 
Allez, bisous doux, Hub’, et à bientôt !
 
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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 23:16

 

Je me suis naïvement laissée abuser par le fait qu’il écrivait des poèmes et n’avait pas peur de pleurer devant une femme. En plus, son film préféré était une comédie romantique des années soixante, alors il ne pouvait pas être comme les autres. J’y ai vraiment cru. Jusqu’à ce qu’on commande ce fichu bureau en kit.

Il était absent quand le meuble a été livré, alors j’ai commencé à sortir les différents éléments et je me suis penchée sur le mode d’emploi. J’ai d’abord trié les pièces par ordre d’apparition sur la notice, tout en essayant de visualiser la place que chacune tiendrait ensuite sur le bureau, parce qu’il y a deux façons de s’attaquer à un meuble en kit : à la va comme je te pousse, ce qui est le meilleur moyen de se retrouver avec deux vis et trois boulons excédentaires qui avaient obligatoirement un rôle à jouer dans l’équilibre final de l’ensemble, ou alors avec méthode, calme et concentration, en suivant scrupuleusement les instructions. Ce qui est toujours préférable, selon mon expérience personnelle, même avec un mode d’emploi traduit du chinois en passant par le suédois.

J’avais presque terminé le classement des vis quand il est rentré.

- Ben qu’est-ce que tu fais ?

- Je monte le bureau.

- Laisse ! Je vais le faire, enfin !

- Ça va, je m’en sors.

- Mais non, laisse-moi m’en occuper, quand même !

Son air de mâle outragé m’a un peu surprise. Comme si vouloir monter ce meuble moi-même était une atteinte directe à sa virilité. Le poète aurait donc, lui aussi, des choses à prouver. Je n’ai pas insisté et je lui ai tendu le mode d’emploi, qu’il a regardé dédaigneusement comme s’il était parfaitement incongru de mettre entre ses mains un document d’une telle vulgarité. Alors j’ai proposé de lui lire moi-même les instructions pendant qu’il s’occuperait des trucs… d’homme. Mais il a ricané et m’a virée, préférant, je cite, « s’occuper seul de cette affaire-là ».

Je l’ai donc laissé se démerder. Il s’est rapidement mis à faire du raffut : coups de marteau, chute de pièces de tailles diverses… ça ne me paraissait pas tout à fait cadrer avec la façon dont il me semblait normal de monter ce genre de meuble, alors je suis allée voir s’il avait besoin d’aide. Il avait dérangé tout mon classement des différentes pièces, il y en avait au moins une fendue sur la longueur et les deux premières qu’il avait assemblées n’était pas supposées se toucher, d’après le mode d’emploi qui gisait, froissé, sous un sachet de clous et sa chemise – qu’il avait ôtée parce que déjà en nage. Sans vouloir mettre en cause sa conception personnelle du montage de meuble en kit, j’ai tout de même essayé de lui faire remarquer l’incongruité de ce premier assemblage compte tenu de l’allure générale qu’était supposé avoir le bureau à la fin et j’ai, pour appuyer mon propos, essayé d’exhumer la notice, mais il s’est contenté de grogner rageusement avant de marmonner : « va plutôt me chercher une bière, tu seras plus utile ».

Je ne suis pas femme à m’offusquer rapidement, mais là j’étais à un rien d’un début d’agacement. J’ai toutefois jugé préférable de faire une sortie silencieuse plutôt que d’engager une dispute : il serait toujours temps de régler mes comptes quand ce bureau serait monté. Mais je ne suis pas allée chercher sa bière pour autant. Faut quand même pas pousser.

Les coups et les bruits inquiétants ont repris. Auxquels se sont ajoutés divers jurons de plus en plus énervés. J’étais prête à parier que le mode d’emploi était en boule encore plus compacte qu’à ma précédente tentative d’en suggérer l’usage à mon mâle dominant. Je n’osais pas en revanche imaginer dans quel état se trouvait mon bureau. J’hésitais encore entre agacement et inquiétude. J’ai eu le temps d’hésiter encore. Longuement. Ça a duré des heures. A tel point que j’ai cru un moment qu’il s’était assoupi. Ou bien qu’il avait monté, en plus, une bibliothèque et une armoire. Au bout d’un temps infini, il m’a quand même appelée. Ce con était tout fier. Il pavoisait.

- TIN NIN !

- C’est une plaisanterie ?

- Quoi ? Il est nickel ce bureau !

Il avait vaguement cloué ensemble quatre planches qui tenaient en équilibre précaire et faisaient bien plus penser à une des caisses dans lesquelles les éléments avaient été livrés qu’à un bureau.

- Et t’as vu, avec les pièces qui restent je devrais même pouvoir te bricoler un caisson ou… un truc pour faire un peu de rangement.

- Et pourquoi il reste des pièces ?

- Y en avait plein qui servaient à rien, c’est toujours pareil avec ces trucs bon marché. T’as pas dû le payer bien cher, je me trompe ?

Voilà. C’était évidemment ma faute. J’étais bien tentée de lui carrer une ou deux de ces pièces en trop là où vous imaginez, mais j’ai préféré traiter dignement l’incident. Je suis convaincue qu’il existe un gène qui empêche la plupart des hommes de consulter un mode d’emploi quand il s’agit de bricoler. C’est à mon avis le même gène qui empêche ces mêmes hommes de demander leur chemin quand ils sont perdus. Alors ça ne sert à rien de s’énerver : contre la génétique, on ne peut pas lutter.

Je me suis contentée de retourner son bricolage bancal pour en faire le seul usage qui en paraissait possible – une caisse – et j’y ai entassé la totalité de ses affaires, lui compris, avant d’envoyer le tout valdinguer dans l’escalier. Et là, d’un coup, l’homme sensible pas comme les autres que je croyais avoir rencontré a repris le dessus et, avant de s’écraser un ou deux étages plus bas, il avait déjà recommencé à jouer les pleureuses.

La prochaine fois que je choisis un mec, je prends directement une brute épaisse : déjà y aura pas de mauvaise surprise et, au moins, il devrait être capable de monter un meuble en kit.

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi.

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 14:40

 

Au début de cette histoire, armée de la silhouette de mes vingt ans et de mon teint de jeune fille, j’avais cette arrogance naturelle de celles qui se savent jolies et j’étais comme j’étais, à prendre ou laisser. Et il m’a prise.

La fermeté de mon cul me garantissait un seuil de tolérance élevé aux égarements caractériels auxquels il pouvait m’arriver de me laisser aller et j’étais l’anti-compromis personnifié. Une femme entière, intègre, incorruptible.

Et puis j’ai vieilli.

De jolie fille, je ne suis pas devenue belle femme, mais femme qui a été belle, ce qui n’a rien à voir. Mes fesses ont ramolli, mon teint a fané et mes seins ont commencé à moins faire les malins. J’étais toujours à prendre ou à laisser, mais de moins en moins sûre qu’il ne me laisserait pas si je ne changeais pas rapidement.

- Je vais me mettre au régime.

- Mais non, ne change rien, tu es parfaite !

Il a dit ça sans me regarder, comme s’il avait peur que son mensonge me saute aux yeux s’il posait les siens sur mes rondeurs nouvelles. Je le trouvais gentil, quoiqu’un peu hypocrite. Et je me suis mise au régime quand même.

- Je vais me mettre au sport, histoire de raffermir tout ça.

- Mais non, ne change rien, tu es parfaite !

Il a dit ça en passant sa main dans mon dos, probablement la seule partie de mon anatomie qui n’avait pas souffert de l’affaissement général, comme si me toucher ailleurs risquait de constituer un flagrant délit de mensonge. Encore une fois, j’ai trouvé l’attention louable, bien que peu crédible, et je me suis mise au sport.

- Je vais prendre un peu plus soin de moi : me maquiller, aller plus souvent chez le coiffeur…

- Mais non, ne change rien, tu es parfaite !

Il a dit ça en éteignant la lumière, sans doute pour ne pas risquer que son regard s’attarde malgré lui avec trop d’insistance sur mes cernes sombres ou ma tignasse en pagaille. Cette fois, j’étais quand même à la limite de le trouver trop gentil pour être honnête. Ça m’a empêchée de dormir et dès le lendemain matin, j’avais décidé d’enterrer pour de bon la belle jeune femme sûre d’elle que je fus, pour laisser place à la mégère aigrie et soupçonneuse que je devenais : j’ai commencé à épier ses moindres faits et gestes, certaine qu’il cachait forcément des secrets honteux. J’avais sans doute été bien naïve… m’aimer à ce point comme j’étais alors que je ne ressemblais déjà plus que de très loin à celle que j’avais été, ça ne pouvait pas ne rien cacher.

Je me suis vite persuadée qu’il s’envoyait sûrement en l’air avec cette petite garce d’assistante qui lui apportait son café au bureau. Ou avec la fille (facile) de son patron qu’il prenait en stage tous les étés depuis environ dix ans, soi-disant pour ne pas froisser son père. Ou encore avec la pétasse de prof de yoga de son club de gym. Ou bien… Bon sang ! Bien sûr qu’il ne voulait pas que je change ! Il avait une infinité de possibilités, toutes plus tentantes les unes que les autres, pour se consoler de mes fesses molles et de ma peau qui plisse entre de jeunes bras accueillants et des cuisses fermes ! J’étais en rage… Contre elles, contre lui, contre moi-même.

J’ai d’abord hésité à défigurer chacune de ses poules à l’acide ou à coups de rasoir. J’ai ensuite pensé qu’il serait plus juste de m’en prendre à lui et de l’émasculer. Finalement, j’ai opté pour une vengeance plus subtile : j’ai arrêté le régime, annulé mon abonnement à la salle de sport et avorté dans l’œuf mes velléités de soins divers. En trois mois, j’ai pris vingt-deux kilos de graisse flasque. Mes cheveux n’ont plus vu un peigne ni senti l’odeur du shampoing depuis aussi longtemps. Ma peau est l’exact reflet des mauvais traitements que je m’inflige : elle est devenue plus grasse et boutonneuse qu’elle ne l’a jamais été aux pires heures de mon adolescence. Et, bien sûr, j’ai du poil aux pattes, sous les bras et je ne vous parle même pas de ce qui déborde de mon string.

Parallèlement, j’ai feint d’avoir des appétits sexuels décuplés : je le sollicite matin et soir, parfois même plusieurs fois dans la nuit et le week-end, c’est fête : je veux du sexe toute la journée. Il m’a tant et tant répété que je ne devais pas changer qu’il n’ose plus rien me dire. Et je l’épuise tellement que toutes les jeunettes qu’il a pu séduire ont dû se lasser de ses prouesses devenues mollassonnes.

Je suis sûre qu’il n’a plus que moi. Aussi laide à l’extérieur que lui à l’intérieur, insatiable et cruellement amoureuse.

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Ne change rien ! »

 

 

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Published by poupoune - dans Les impromptus
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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 23:53

 

J’aime bien bricoler.

Pas monter un mur ou réparer la machine à laver, hein ? Je parle de petites bricoles rigolotes, comme décorer des boîtes à trucs, coudre des pochettes à… trucs, ou… des trucs comme ça. De la bricole ludique, pas du bricolage utile.

Alors quand ma fille a réclamé le château de princesse pour ses figurines et que j’ai vu le prix, ça a fait ni une ni deux, je lui ai dit qu’on allait plutôt le fabriquer : il serait plus grand, il serait multicolore, il serait exactement comme elle voudrait et en plus, il serait unique ! Elle a adhéré à l’idée et a voulu s’y mettre de suite.

Sauf que mon système D à moi se heurte à ce que d’aucuns appelleraient mon perfectionnisme, même s’il paraît plus juste d’évoquer une certaine maniaquerie… On ne se lance pas dans le bricolage d’un château de princesse, même en carton, sans réfléchir préalablement à la façon dont on va s’y prendre. Alors j’ai réfréné les ardeurs de ma fille et dessiné des plans conformes à ses souhaits – assez peu précis, soit dit en passant : « Ben… je sais pas… Grand… comme ça. Avec des paillettes ». Je lui ai soumis plusieurs croquis, mais elle n’a pas témoigné un bien grand intérêt pour mon travail. Tout juste si elle ne m’a pas reproché en boudant de ne pas avoir déjà fini le château, pont-levis compris. Il s’en est fallu de peu que je la punisse pour ce manque d’enthousiasme et de reconnaissance, et j’ai finalement opté moi-même pour le modèle qui me paraissait le meilleur compromis entre élégance, fonctionnalité et facilité de réalisation.

Ensuite, j’ai étudié les différents matériaux, fait les boutiques pour trouver LE bon carton et LA bonne peinture (à paillettes, donc) et ramené tout ça à la maison, prête à démarrer les travaux.

J’ai remis ma fille à contribution pour la peinture. Elle s’est assez vite lassée et m’a laissée en plan avant même la fin de la première couche du mur porteur de la future salle de bal. Si je ne l’avais pas eue pleine de peinture, ma main aurait probablement atterri sur sa joue pour lui apprendre la persévérance. Au lieu de ça, j’ai retouché un peu ce qu’elle avait fait – c’était très bien, hein, pour une enfant de son âge… mais quitte à lui promettre le plus beau château du monde, autant fignoler un peu – et en plus d’un joli dégradé sur les murs extérieurs, j’ai peint une mosaïque dans chaque chambre. Ça avait quand même une autre gueule qu’un pauvre aplat rose. Même à paillettes.

Cela fait, il a fallu couvrir le tout. Je ne l’avais pas vraiment prévu au départ, mais entre ma fille qui allait évidemment s’en servir et le soleil qui taperait immanquablement dessus, j’avais peur que les paillettes disparaissent vite et que les couleurs passent. Alors je suis retournée acheter de quoi protéger mes peintures. Ma fille est arrivée en courant, des étoiles plein les yeux, quand je lui ai dit de venir voir comme c’était beau. Elle n’a pas pu contenir sa déception en découvrant mon tas de (jolis) bouts de carton brillants et multicolores :

- Mais… il est où mon château ? Tu l’as pas encore terminé ?

- Dis donc : tu préfères le commander et attendre six mois pour voir si des fois le Père Noël aurait pas les moyens de t’offrir le même qu’à tous les gosses de riches ?

- Hein ?

- Allez, laisse-moi… j’ai encore du travail.

L’ingratitude des enfants, quand même… mais ça ne m’a pas empêchée d’attaquer le montage ! Là, tout a été plus compliqué que prévu : une fois la chambre de la reine installée, le plafond de la salle du trône a ployé un peu et ne résisterait certainement pas longtemps aux jeux de ma fille. Il a fallu étayer. J’ai renforcé un peu les murs porteurs avec des cure-dents, mais ce serait insuffisant : j’ai donc ajouté une colonne au beau milieu de la salle du trône, qu’il a évidemment fallu faire jolie et… bref. J’y ai passé (encore) des heures. Et des heures.

- Mais il est bien, là, maman, mon château…

- Mais non ! Tu vois bien qu’on ne peut pas passer de la chambre du roi à la salle de bain !

Et des heures…

- Ouah ! Il est super ! Je peux jouer avec ?

- Ah ! Mais tu vas apprendre à patienter, oui ?! Il faut une fenêtre aux cuisines, enfin !

Et des heures…

- Bon, maman, c’est bon, là, non ?

- Putain de bordel de merde mais tu vas me lâcher la grappe, oui ?!! Il sera fini quand il sera fini, OK ? Je le fabrique pas pour jouer avec, hein, c’est pour toi, alors tu crois pas que je te préviendrai ?

Elle est partie dans sa chambre en pleurant. Je l’adore, mais c’est quand même chiant, les gosses, parfois…

Au bout… d’un certain temps – disons même d’un temps certain – j’ai fini par trouver mon château à mon goût. Quelques petites fioritures à ajouter de-ci de-là – des rideaux, des tableaux, des fleurs,… – et hop ! Terminé le château de princesse !  J’étais contente de mon travail, ça avait de la gueule. Ma fille allait adorer !

Je l’ai appelée pour qu’elle vienne voir. Elle ne m’entendait apparemment pas, alors je suis allée la chercher dans sa chambre. Elle jouait avec ses figurines et… un château ?

- Ben c’est quoi ce château ?

- C’est mon château de princesse !

- D’où il sort ?

- C’est moi qui l’ai fait ! J’ai pris les boîtes à chaussures que tu gardais et… euh… J’avais le droit de les prendre ?

- Oui… mais… Comment t’as fait ?

- Ben j’ai coupé et j’ai collé comme ça et puis j’ai décoré avec mes autocollants et…

- Mais t’as fait ça quand ?

- Ben… là. Il est chouette, hein ?

J’ai senti que j’étais sur le point de pleurer, tiraillée entre la fierté de voir ce que ma fille avait bricolé toute seule dans son coin et la déception qu’elle n’ait pas attendu MON château. Finalement, j’ai cédé à la colère : je l’ai fait culpabiliser à mort de m’avoir laissée travailler si dur pour rien et, à la première occasion, j’ai accidentellement dégommé son château en passant l’aspirateur. Je veux bien être gentille, mais y a des limites.

 

 

 

 

Ecrit pour le Défi du samedi sur le thème « Bon sens et système D ».

 

 


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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 10:39

 

Chaque année je croise les doigts pour que ça ne recommence pas, mais chaque année ça recommence. J’ai beau essayer de me convaincre que ce n’est qu’un sale moment à passer, rien n’y fait : cette espèce de pèlerinage du bout du monde chez ces foutues sorcières reste mon pire calvaire annuel, et pas moyen de m’y soustraire.

Chaque année, c’est à celle qui réussira le plus mauvais coup et chaque année, s’il est difficile d’élire la gagnante, je suis toujours la grande perdante… mais cette fois, j’ai décidé de ne pas me laisser marcher sur les pieds, de rendre coup pour coup et d’en revenir la tête haute !

 

Epreuve numéro 1 : la pique de bienvenue.

A ce petit jeu, la vielle bique est à peu près imbattable. Evidemment, elle a l’avantage de jouer à domicile, mais il faut bien reconnaître quand même qu’elle est sacrément douée. Elle n’utilise que des formules classiques, mais diablement efficaces.

- Bonjour !

- Ah ! Bonjour mon chéri ! Mais…

Silence. Elle pince le nez, fronce les sourcils, se tourne vers moi avec lenteur. Elle va lancer son attaque, mais cette année j’ai prévu la riposte.

- Il a encore maigri. Vous ne lui donnez donc rien à manger ?

- Oh c’est pas ça du tout, belle-maman ! C’est qu’on baise comme des lapins, votre fils est insatiable… alors forcément, avec tout cet exercice, il maigrit !

Et là, la vioque, du tac au tac :

- Et bien encore heureux que vous assumiez votre devoir conjugal, il ne manquerait plus que ça !

Et de rentrer bras dessus bras dessous avec son fiston, le menton haut et le pas rigide, me laissant digérer l’échec sur le paillasson. Bon sang ! Encore une victoire de la vieille carne ! Avec en prime les gros yeux de mon cher et tendre…

 

Epreuve numéro 2 : c’était mieux avant.

Là, les frangines se surpassent toujours. Elles jouent en équipe, faut dire, et elles ne viennent jamais sans accessoires : vieilles photos, jouets que tout le monde croyait perdus mais que ô miracle elles ont retrouvés, cassettes des chansons de leur enfance – et dingue ! devine un peu ce qu’on a dégoté dans un vide grenier ?!! Un magnétophone à cassettes !!! On peut tout écouter comme quand on était petits, c’est pas génial, ça ?

Il va sans dire que le déballage des souvenirs tous plus émouvants et attendrissants les uns que les autres n’a aucunement vocation à me faire partager un peu de leur vie d’avant, mais ne vise qu’à m’en exclure un peu plus chaque fois. A me rappeler que jusqu’à ce que je vienne le leur arracher, leur frère était aimé, épanoui, choyé et heureux dans ce foyer chaleureux qui n’est et ne sera jamais le mien. Connasses.

L’aînée, la revêche, la deuxième maman ou, pire, le substitut de père depuis que celui-ci a foutu le camp :

- Si vous saviez comme la vie était douce ici, avant… (sous-entendu « avant moi »).

La cadette, frigide et pète-sec qui veut à tout prix se faire passer pour une working girl célibattante :

- Ah ça ! Rien ne remplace la douceur du foyer dans lequel on a grandi !

La petite dernière, enfin, bientôt trente ans, mais qui tente toujours d’avoir l’air d’une adolescente, sans doute pour faire oublier son manque d’intelligence, d’ambition, de personnalité… Elle, elle ne dit rien. Jamais. Je me demande d’ailleurs si elle n’est pas un peu attardée, en fait – ce qui ne l’empêche pas d’être aussi mauvaise que les autres. Quand ses sœurs ont conclu la séquence « souvenirs poignants » par de longs soupirs déchirants, elle me lance chaque fois ce même regard, mi-larmoyant, mi-accusateur, pour me rappeler que c’est bien ma faute si leur cher frère est parti loin d’elles. Et ce couillon qui ne dit jamais rien, tout heureux d’être bichonné, comme un coq en pâte au milieu de sa tribu de mégères … Mais pas de ça cette année ! Point de résignation, je rétorque :

- Quel dommage que vous n’ayez pas de vie ! Et aucune de vous n’a… je ne sais pas… un petit ami ? Ça vous détendrait… et ça ferait un peu d’air à votre frère.

J’attendais une réplique cinglante, voire trois – disons deux, pas la peine de compter la demeurée dans la joute verbale – et j’étais prête à batailler, mais au lieu de ça ces pétasses ont joué la scène la plus pathétique de l’année : l’aînée est allée soutenir la mère qui faisait semblant de défaillir, la cadette a sorti sa ventoline – parce que oui, en plus, elle est asthmatique – et la débile s’est mise à sangloter comme un bébé. J’ai songé un instant que j’avais gagné, mais mon crétin de mari n’a pas pu s’empêcher d’intervenir :

- Ça va ? Tu es contente ?

Et de quitter la pièce avec mère courage et les sœurs meurtries, non sans m’adresser un dernier regard lourd de reproche. Un point pour les frangines diaboliques. Et merde ! Deux à zéro déjà pour les sorcières.

 

Epreuve numéro 3 : le repas.

Là, c’est toujours compliqué. Déjà, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que j’ai dans mon assiette et ça me rend nerveuse. Franchement, vu les harpies qui œuvrent en cuisine, j’ai toujours peur de manger du rat malade ou des araignées vivantes et de boire de la bave de crapaud. Si je pose la question en essayant de me montrer polie (« Hm, c’est bon, qu’est-ce que c’est ? ») j’ai immanquablement droit, d’abord, à l’échange de regards de connivence, après quoi l’une ou l’autre de ces garces finit par m’asséner le fameux « Ah ! C’est une recette de famille, ça reste en famille ! ». Alors je ne demande plus et je mange en silence, en espérant que leurs saloperies ne vont pas me rendre malade. Depuis que j’ai cessé de témoigner un quelconque intérêt pour le contenu de mon assiette, elles ont plus de mal à marquer des points. Des points faciles, du moins. Mais cette année, c’est différent. Cette année, je veux me battre.

- Qu’est-ce que vous nous avez préparé de bon ?

- Ah !

Regards complices.

- Ça, c’est un secret de famille !

- Ah oui, il me semblait bien ! Vous n’en avez donc qu’un seul ?

Silence outré.

- Maman adorait ça, elle. Hein papa ?

Acquiescement général, sourires en coin. Et merde ! L’attaque – inattendue parce qu’inédite – de la belle-fille. Qui a ouvert la séquence « rappelons-nous tout le bien qu’on pensait de l’ex qui, elle, avait si bien trouvé sa place dans la famille ! »

Apparemment, tout le monde a oublié qu’elle a demandé le divorce parce qu’elle ne supportait plus l’omniprésence de toutes ces femmes dans la vie de son époux et, conséquemment, la sienne.

Je ne pouvais pas en vouloir à la petite, trop jeune sans doute pour avoir vraiment cherché à marquer ce point-là, mais à cet instant précis je lui en aurais bien collé une quand même. Et si elle n’appartenait peut-être pas encore tout à fait au clan des sorcières, le point n’était de toute façon pas pour moi. Je ne pouvais que m’incliner et accepter la défaite. Et me consoler en me disant que, dès la fin de cette journée, j’aurais toute une année pour rêver du bûcher sur lequel j’aimerais brûler ces furies, et préparer ma revanche pour la prochaine réunion de famille.

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Le tournoi des sorcières ».

 

 


 

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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 19:25

 

Poupoune Pidou et moi-même avons la joie, l’honneur et la fierté de vous annoncer l’arrivée d’une nouvelle venue dans la grande famille des personnalités multiples qui cohabitent ici !

 

Je vous présente Hyckz :

 

 

couv3.jpg

 

 

Et donc, c'est l'histoire d'une fille...

 

C’est mon premier roman, vous pouvez pour le moment le trouver directement  chez l'éditeur  et très bientôt partout où on vend de bons livres !

 

 

 

N’hésitez SURTOUT PAS à en parler autour de vous…

 

 

 

 

 

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