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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 10:34

 

Paradoxalement, quand il est entré dans mon bureau et s’est retrouvé nez à nez avec moi, c’est lui qui a eu l’air le plus surpris. Il a vite repris une contenance assurée et arrogante, mais j’ai bien vu le trouble dans son regard quand il a croisé le mien.

Pour ma part, même s’il détonnait un peu par rapport à ma clientèle usuelle, j’avais l’habitude de voir débarquer un peu n’importe qui, alors plus que la surprise, c’est ma curiosité qu’il a d’abord éveillée.

Mon quotidien, depuis bientôt dix ans, c’était plutôt des femmes, la quarantaine bien installée, le cheveu tiré autour d’une mine aussi sombre que leur tailleur, accrochées à leur sac à main comme si je risquais de leur voler et arborant cet air pincé de celle qui a laissé échapper un petit pet, mais veut à tout prix faire croire le contraire. Et à franchement parler, elles pouvaient bien se donner tous les airs qu’elles voulaient, du moment qu’elles payaient… La rombière pincée était mon fonds de commerce. C’était pas exactement ce dont je rêvais en me lançant dans le métier, mais ça payait les factures et c’était déjà pas mal.

Quand elles arrivaient, mes bourgeoises, elles portaient toujours le poids du monde et de ses misères sur leurs épaules et elles voulaient toutes exactement la même chose : savoir si leur cher époux sautait la secrétaire. Ou l’infirmière de bonne-maman. Ou la fille au pair. Ou la femme du boulanger. Elles savaient toutes très bien que oui, mais elles devaient secrètement espérer que je serais assez mauvais pour ne pas leur en apporter confirmation et pouvoir ainsi reprendre sereinement leur triste existence drapée de mensonges… J’étais ce genre de privé sans réputation qu’on trouve dans les pages jaunes, alors on ne s’attendait pas particulièrement à ce que je sois bon. Milieu de liste dans l’ordre alphabétique. Les têtes de liste n’inspirent pas confiance, ça sent le nom d’emprunt choisi à dessein, genre j’ai rien de mieux pour me faire remarquer. La fin de liste, c’est pas bon non plus, les gens se disent que si t’es même pas prêt à faire un effort pour arriver plus tôt dans l’annuaire, tu seras sans doute pas du genre à t’arracher pour résoudre leurs embrouilles. Alors milieu de liste, c’est pas mal. J’ai changé mon nom, d’ailleurs, vu que je suis né plutôt fin de liste.

A l’occasion, c’était le mari de la rombière qui m’engageait, à peu près pour les mêmes raisons que sa femme, sauf que les soupçons portaient cette fois sur le prof de fitness, l’associé de monsieur ou l’infirmier de beau-papa. Une fois, j’en ai eu un qui voulait juste savoir si sa femme avait engagé un privé pour savoir s’il la trompait. Je ne sais pas où mène un mariage d’amour, mais un mariage d’argent conduisait bien souvent chez moi.

Alors quand ce type est entré, avec sa gueule de loulou de banlieue vieillissant, ses tatouages et son air étonné, je me suis dit que pour une fois ce serait peut-être une affaire d’un autre genre qui allait m’échoir.

Le gars me fixait toujours comme s’il ne s’était pas attendu à me trouver là, dans mon bureau.

-         Bonjour, Monsieur… ?

Il n’a pas jugé utile de compléter, alors j’ai poursuivi :

-         Je peux vous aider ?

Son visage avait un petit quelque chose qui ne m’était pas totalement étranger. Pendant qu’il toussotait pour se donner un peu de temps avant de répondre, j’ai essayé de passer en revue la liste de mes vieilles connaissances perdues de vue, mais dès qu’il s’est mis à parler, j’ai su :

-         Ça fait un foutu bail, hein gamin !

Je n’en croyais pas mes yeux. C’était comme faire face à un fantôme qui se serait trompé d’enveloppe charnelle. C’était à mon tour de rester muet. Je me suis levé et j’ai contourné mon bureau pour venir me poster juste devant lui, mon visage si près du sien que nos nez auraient pu se toucher. J’essayais de retrouver les traits familiers derrière ce… masque, mais c’était troublant. Ça faisait douze ans. Je le croyais mort. Et qu’il soit là, debout devant moi, ne changeait rien au fait qu’à peu près tout le monde le croyait mort. Et pour cause… Sans doute avait-il trouvé cette seule échappatoire pour se tirer d’un mauvais pas. En le dévisageant toujours, je me demandais d’ailleurs s’il en avait jamais eu de bons. Tout gosse déjà, c’était une véritable machine à conneries et, pour autant que je savais, il n’avait jamais cessé d’en faire jusqu’à l’annonce de sa mort. Apparemment, donc, à tort. Son corps avait supposément été retrouvé, carbonisé, après l’explosion de la salle des coffres d’une banque qu’il essayait de cambrioler. Manifestement, il avait dû être identifié par déduction ou par élimination, mais avec une confortable marge d’erreur. Je m’étais ruiné pour son enterrement. J’avais pleuré. Connard.

Il semblait se remettre du trouble qui l’avait manifestement secoué en me voyant et moi j’hésitais entre le prendre dans mes bras et lui coller une droite. Quand on était mômes déjà c’était sans cesse le même dilemme. Une vie entière à lutter contre cette irrépressible envie de lui fracasser la gueule pour lui apprendre à me prendre pour un con. Probablement que j’aurais mieux fait de le cogner plus souvent. Pour son bien comme pour le mien. Mais je crois que j’avais toujours eu cette certitude qu’il mourrait trop jeune pour que je le prive de mon amour, ne serait-ce que le temps d’une peignée, et jusqu’à peu de temps avant son arrivée dans mon bureau, j’étais persuadé que j’avais eu raison. J’avais presque envie de le toucher pour m’assurer qu’il était bien là, mais avant que j’aie esquissé le moindre mouvement, il a souri, de ce sourire canaille qu’il avait toujours eu, qui faisait tomber les filles et me rendait dingue, et il m’a demandé :

-         Alors gamin ? T’es pas content de me voir ?

Je crois que dès qu’il a su parler, il m’a appelé gamin. Alors que techniquement, j’étais plus vieux que lui. J’étais aussi une classe au-dessus de lui dès l’école primaire, mais il ne m’a jamais appelé autrement. Et personne n’a jamais douté que ce soit justifié. Ce côté voyou qu’il entretenait savamment depuis tout minot lui conférait une espèce de charisme et d’autorité naturels qui me ramenaient, en sa présence, au rang de figurant insipide. Et douze ans après que je les avais enterrés, lui et les complexes qu’il m’avait toujours filés, voilà qu’il réapparaissait sans gêne et sans vergogne et que c’était de nouveau moi qui me sentais merdeux en face de lui. Mais douze ans avaient passé. Dont huit en analyse. J’étais capable de lui tenir tête :

-         Euh… Hum… Oui. Enfin… Surpris.

-         HA HA HA !

Ce foutu rire tonitruant qui me faisait rentrer les épaules, parce que je savais qu’il le ponctuerait d’une grande claque dans le dos… Malgré moi, j’avais presque fermé les yeux en attendant le coup, mais il ne vint pas. Je me suis détendu. Il a fait mine de lever la main et j’ai sursauté. Il est reparti d’un grand éclat de rire. Je crevais d’envie de le faire taire à grands coups de poings, mais il me faudrait sans doute encore des années de thérapie pour me remettre de ça, alors comme je l’avais toujours fait avec lui, j’ai pris sur moi.

-         Bon, mais… dis-moi… qu’est-ce qui s’est passé ? Je veux dire…

-         Ouais, ouais, je sais c’que tu veux dire, gamin… C’est une longue histoire.

Je sentais qu’il n’allait pas me la raconter. Et j’aimais autant ça. Les rares fois où j’avais eu les détails des conneries qu’il avait pu faire, j’en avais été horrifié. Parfois, c’est aussi bien de ne pas savoir. Et j’étais à peu près sûr qu’il n’était pas là pour me rembourser ses frais d’obsèques, alors à quoi bon ressasser le passé ?

Il m’a pris la main et la sienne était… poisseuse. J’ai baissé les yeux et découvert qu’elle était pleine de sang. Avant que j’aie pu dire un mot ou retirer ma main, il m’a griffé l’avant-bras jusqu’à l’entailler profondément, toujours sans relâcher sa prise. Puis il m’a attiré contre lui dans une espèce d’étreinte virile, son regard glacial planté dans le mien, et il a murmuré :

-         Faut pas m’en vouloir, tu sais, j’ai pas eu ta chance.

Je savais d’instinct que ce n’était pas pour la griffure qu’il craignait que je puisse lui en vouloir. D’ailleurs, il ne le craignait pas le moins du monde et se foutait pas mal que je lui en veuille, il avait plutôt dit ça en guise d’avertissement et je me demandais déjà ce qui allait me tomber sur le coin de la gueule cette fois-ci. Je lui aurais bien posé la question, mais il s’était évaporé. Je regardais ma main, pleine du sang qui coulait des entailles qu’il m’avait faites, mêlé à celui dont il m’avait badigeonné. J’étais à la fois abasourdi et soucieux.

 

 

 

 

A suivre... .

 

 

 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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commentaires

caro_carito 06/08/2011 15:22


Et cette perle: "Je ne sais pas où mène un mariage d’amour, mais un mariage d’argent conduisait bien souvent chez moi." le chemin vers tant d'histoires...


poupoune 07/08/2011 18:18



De toute façon, à part pour l'argent ou l'amour, pourquoi faire des histoires ???


;o)



Cacoune 01/08/2011 20:52


Je sens que ça va être bon ! :b


poupoune 02/08/2011 23:32



ça dépend du point de vue.



Walrus 01/08/2011 11:57


Un coup à attraper le sida ce machin !
Mais je sais que ce sera bien pis et je m'en réjouis d'avance...


poupoune 02/08/2011 23:31



Naaaaan... c'est gentillet cette fois.



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