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5 juillet 2010 1 05 /07 /juillet /2010 23:43

 

Ce jour-la, elle s’était habillée en grand-mère. En vraie grand-mère de livre illustré. De vieux livre. Elle portait des chaussures qui rappellent pourquoi le mot soulier existe, une longue robe grise ceinturée d’un improbable tablier et un châle posé sur ses épaules. Ses cheveux étaient tirés en un lourd chignon sur sa nuque, sur le bout de son nez reposaient de fines lunettes en demi-lunes et elle se tenait le buste légèrement penché vers l’avant, de sorte qu’il ne lui manquait plus qu’une canne pour parfaire le cliché. Elle attendait, portant sur son bras un vieux sac à main en cuir au vernis craquelé, devant le portail de l’école d’où jailliraient d’une minute à l’autre des hordes d’enfants excités et bruyants parmi lesquels il lui faudrait trouver la bonne.

Par chance, cette si bonne élève de l’école Saint-Prout-de-mes-fesses était avant tout une morveuse normale et mal élevée qui la bouscula violemment sans s’excuser. Elle l’attrapa par le col avant qu’elle ait pu se carapater et la gosse faillit s’étouffer une première fois. Elle manqua de s’étouffer une seconde fois en la reconnaissant. Passée la surprise qui les saisit toutes deux un instant, elle relâcha quelque peu sa prise et dit d’une voix doucereuse :

-          Alors, on n’embrasse pas sa Mamy ?

-          Grand-mère ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

-          Je viens passer un peu de temps avec ma petite-fille !

-          Maman elle dit que tu préfèrerais perdre un bras plutôt qu’avouer en public que t’es grand-mère…

-          Ta mère elle dit aussi qu’elle comprend pas que tu sois si vilaine alors qu’elle est si jolie, comme quoi, tu vois, elle dit pas toujours que des choses intelligentes, hein.

-         

-         

-          Pourquoi t’es déguisée en vieille ?

-          Tu dis toujours que j’ai pas l’air d’une grand-mère.

-          Ouais mais là t’as carrément l’air de ta grand-mère à toi !

-          Et ben t’as qu’à m’appeler Grand-Mamy. Allez, viens.

-          On va où ?

-          A la bijouterie.

-          Ah bon ? Pour quoi faire ?

-          C’est bientôt ton anniversaire, non ?

-          Euh… non, je crois pas.

-          Alors c’était y a pas longtemps ?

-          Ben si, quand même…

-          Bon, tu veux pas que ta Mamy te fasse un cadeau ?

-          Si !

-          Alors arrête de pinailler et viens !

-          A la bijouterie ?

-          Ça te ferait plaisir, des boucles d’oreilles ?

-          Oh oui ! Mais… j’ai pas les oreilles percées…

-          Parfait ! On va commencer par ça alors !

-          Han ! Maman elle veut pas ! Elle dit qu’à mon âge je vais quand même pas commencer à me mettre des breloques de vieille peau comme… euh…

-          Ha ha ha ! Comme moi ? C’est ça ?

-         

-          Ecoute ma chérie. Entre les jupes plissées de ta mère et mes boucles d’oreilles, est-ce que tu trouves vraiment que c’est moi qui fais vieille ?

-          Ben aujourd’hui…

-          D’habitude ?

-          Hm… elle est à maman, cette robe, hein ?

-          Tu la reconnais ?

-          Oui… elle l’avait l’autre jour pour…

-          Elle la porte toujours ?

-          Ben oui.

-          Oh la la… Bon, assez traîné. Vite.

La grand-mère prit la main de l’enfant et toutes deux trottinèrent jusqu’à la bijouterie. En chemin, la femme adressa un discret signe de tête à un policier puis à un homme en train de lire le journal en face de la bijouterie.

L’enfant hésita un peu avant de se laisser percer les oreilles, pendant que la grand-mère déployait de beaux efforts pour séduire un vieux bijoutier conquis. Ses clientes lui avaient déjà fait ouvrir plusieurs vitrines pour voir différents modèles de boucles, quand surgit l’homme au journal, muni cette fois d’un pistolet. Il cria, menaça, brisa des vitrines, braqua son arme tour à tour sur la femme et l’enfant, mais fut vite interrompu et maîtrisé par le policier qu’elles avaient croisé en venant.

Le vieux bijoutier, au bord de la crise cardiaque, balbutia des excuses à la grand-mère et l’enfant qui partirent rapidement. Il se contenta d’un vague signe de tête au policier qui lui dit de passer plus tard au commissariat régler la paperasse, avant de sortir avec son prisonnier.

 

A moins de cinq-cents mètres de là, dans le hall de l’immeuble de la fillette, la grand-mère se débarrassa de la robe sous laquelle elle portait un pantalon de cuir et un bustier noirs. Elle prit le cartable de l’enfant dont elle sortit cahiers et crayons avant de le secouer au-dessus du tablier qu’elle avait posé au sol. Il en tomba un véritable trésor sous le regard émerveillé autant qu’étonné de l’enfant. La main de la grand-mère fouilla parmi les colliers, les bracelets, l’or, les perles et les pierres et elle en sortit une fine paire de ravissantes boucles d’oreilles qu’elle tendit à la petite.

-          Tiens. C’est ta part.

-          Mais Grand-Mère… tu les as pas payées !

-          Hm… et si tu racontes ce qui s’est passé aujourd’hui, je serai obligée de dire que tu les as volées. Elles t’iront très bien ma chérie. Allez, file !

 

 

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires, avec pour contrainte « un protagoniste (qui ne doit pas être un loup) sera habillé en grand-mère. »

 

 

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Published by poupoune - dans Les impromptus
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commentaires

Marcus K7 07/07/2010 15:12


Comment on dit Parrain pour une femme, Marraine ? (hummm, m'étonnerait...)


poupoune 07/07/2010 18:23



ma reine ? mouef... un peu pompeux, peut-être...



Tom 06/07/2010 16:45


Voilà une bien belle introduction biographique d'Henriette... encore qu'en ce qui la concerne, l'introduction est toujours à la fin.


poupoune 06/07/2010 19:50



hé hé... elle appréciera.



Mrs D 06/07/2010 15:40


Rock and roll et pourtant, elle partage avec la gamine, pas mal! un jour, je te parlerai de ma grand mère. Elle fait peur, mais pas comme tu crois.


poupoune 06/07/2010 19:44



Raconte !!!



boubou 06/07/2010 13:44


"Elle portait des chaussures qui rappellent pourquoi le mot soulier existe" : excellent, vraiment bien écrit, bravo!


poupoune 06/07/2010 19:44



seulement ce bout de phrase ?... bon... merci quand même ;o)



stipe 06/07/2010 12:07


ça me rappelle la grand-mère des Rapetou...


poupoune 06/07/2010 19:43



vas-y, t'as qu'à comparer ma grand-mère à une vieille chienne, hein !



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