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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 01:07

 

L’épisode précédent est , le début ici.

 


 

J’ai pas voulu tirer de conclusions hâtives. Surtout pas. Alors j’ai repris calmement les choses, dans l’ordre, et j’ai griffonné une nouvelle chronologie. Celle des deux affaires ensemble. Rompion-fils et mes gamines : départ de Rompion-fils pour l’Allemagne. Le billet aller est manquant. Facture de l’hôtel à Munich. Facile à falsifier. Départ pour Madrid. Signalement de la disparition de la première petite. Documents relatifs au séjour espagnol de Rompion signalés comme « bizarres » par la comptable. Départ pour Londres. Grosses concentration de « bizarreries » sur la période. Une fin de séjour pas très claire à retracer. Un contrat apparemment signé à Oslo et encore une large zone d’ombre avant de retrouver Rompion de nouveau à Munich. C’est à ce moment-là que j’ai hérité du dossier par son père et que les gendarmes m’ont sollicité pour la disparition. Rompion-fils est rentré la semaine suivante. Difficile de retracer son parcours de Munich à chez lui : les rares documents supposés en parler étaient tous notés « bizarres ».

Les recoupements entre Rompion et la deuxième disparition disaient à peu près la même chose : Rompion-fils était supposément loin de la région, mais les documents pour en attester n’étaient pas nécessairement tous convaincants. Même le père et accessoirement patron les trouvait louches. Et pour couronner le tout, Rompion-fils s’était mêlé de l’affaire en venant lui-même me parler de la deuxième disparition et d’une piste à creuser. Piste, soit dit en passant, qui avait déjà été explorée, sans résultat.

Je ne savais pas encore bien quoi faire de tout ça. Clouer Rompion-fils au pilori sur ce qui n’était même pas encore vraiment une présomption, à peine une vague hypothèse qui semblait pouvoir peut-être se dessiner, aurait été prématuré et inconscient. D’ailleurs j’avais rien pour le faire. Si les preuves d’absence n’étaient pas totalement convaincantes, elles étaient loin de placer Rompion dans le coin au moment des disparitions. Elles n’instillaient guère que l’ombre d’un doute. Et les magouilles que suspectait le père restaient infiniment plus crédibles que l’idée du fils kidnappeur et… quoi ? Tueur, probablement ? Non. Rompion-fils, bon gars convivial et attachant, fils à papa et couillon notoire, n’avait pas le profil de ce genre de criminel. N’en restait pas moins un trouble faisceau de coïncidences qui méritait d’être étudié, mais pas livré sans plus de réflexion à la soif de vindicte de la population. Sans compter qu’avec l’héritage familial en commérages, Rompion aurait bien vite fait de se faire lyncher : cette histoire du grand-père flambeur de gendarmerie avait fait grand bruit, mais elle n’était pas la seule frasque du Papy ! Même les circonstances de l’accident qui avait causé sa mort et celle de sa femme ne manquaient pas de faire toujours jaser quand la région était en mal de ragots… Alors faire peser le moindre soupçon sur le petit-fils signerait immanquablement sa fin. Mais repenser à cette histoire d’incendie m’a fait entrevoir un lien supplémentaire. Plus tiré par les cheveux encore, mais quand on cherche on trouve toutes les coïncidences qu’on veut : le petit-fils d’un brûleur de gendarmerie notoire se trouvait « mêlé » aux disparitions de la petite-fille d’un ancien capitaine et de la nièce d’un lieutenant de ladite gendarmerie…

En ne retenant que les coïncidences calendaires, moins farfelues, et si elles n’étaient pas que des coïncidences, il y avait deux hypothèses : Rompion-fils était coupable ou quelqu’un dans son entourage profitait des ses absences pour commettre ces forfaits. J’allais creuser cette seconde option avant de faire part de mes trouvailles à qui que ce soit.

 

Tandis que la découverte de cette nouvelle voie d’exploration m’avait redonné confiance, l’arrivée de Fleur dans le jardin de ma Gisèle avait été tout aussi revigorante : la verdure autant que ma douce s’épanouissaient comme aux premières heures d’un printemps radieux. La petite Fleur, qui avait grandi pas loin de chez nous avec un papa gentil et soucieux de bien faire, mais veuf dépressif et bougon, semblait aussi heureuse que ma Gisèle de leur collaboration. Les deux filles riaient et tourbillonnaient entre les fleurs et les plantes, que c’en était à se demander si c’était deux copines, une mère et sa fille ou une patronne et son apprentie. Moi j’étais aux anges. La verdure de l’allée à la maison avait bien du mal à reprendre vie et je faisais quand même bien toujours un grand détour pour regagner mon bureau en évitant de passer trop près de la devanture de la boutique, mais l’ombre qui avait gagné le regard de Gisèle se dissipait sans le moindre doute.

J’étais de nouveau d’attaque. J’ai repris rendez-vous avec la presque totalité des personnes dont le nom figurait dans le dossier Rompion, afin de trouver lesquelles entretenaient éventuellement avec Rompion-fils une relation suffisamment particulière pour retenir mon attention. J’ai revu le père et le fils. Séparément et ensemble. Ces deux-la ne respiraient pas la tendresse l’un envers l’autre, mais faut dire aussi qu’ils étaient très exactement le contraire l’un de l’autre. Le père, qu’avait fait assez jeune un gros héritage « officiel » - et on disait qu’y en avait plus encore sous le matelas - semblait avoir passé sa vie à travailler et à faire travailler pour redonner à son nom une réputation dont il n’aurait pas à rougir. Le fils, quant à lui, benêt présumé et noceur réputé, effectuait pour la société de papa de menus travaux de prestige, mais qui ne nécessitaient guère plus de compétences que savoir écrire et ne pas avoir le mal des transports. Le premier avait fait fructifier une fortune, le second la dilapidait joyeusement. Mais on sentait derrière le mépris affiché du père cet espoir tenace de voir un jour son fils faire sa fierté et le fils faisait preuve quant à lui d’un respect évident pour ce père rigide à qui il devait tout ce qu’il avait.

Avec le père, je marchais sur des œufs à chaque question que je posais pour ne pas risquer de dévoiler l’orientation nouvelle que je donnais à mes investigations. Il avait paru sincèrement troublé malgré tout quand j’avais demandé s’il était absolument certain que son fils faisait bien tous les déplacements dont on trouvait plus ou moins trace dans le dossier.

Le fils, quant à lui, me donnait bien du souci avec ma conscience. Il était tellement facile à tromper que je culpabilisais à chaque bateau que je lui montais pour le faire répondre à des questions visant à le confondre. Il était définitivement trop bête pour échafauder un plan. Un jour qu’il m’expliquait qu’il ne savait rien faire et que pour son père, il se contentait d’être présent là où on lui disait, avec un assistant, et de signer où on lui disait de le faire, je lui ai demandé sur le ton de la plaisanterie s’il n’avait jamais pensé à taper un peu dans les caisses. Il a eu un rire franc et tonitruant en me demandant pourquoi donc il irait faire ça avec tout ce que le vieux lui donnait déjà. Sans compter, m’a-t-il confié en baissant le ton, qu’il serait bien infoutu de piquer du fric. La seule fois où il avait pris une de ces satanées boîtes de pastilles de menthe que suçotait son père en permanence et qu’il avait en stock dans toutes les pièces de la maison, non seulement il s’était fait prendre, mais en plus il avait douillé en représailles, alors de l’argent ? Non… il ne prendrait pas le risque de perdre son boulot. Surtout que le père était pas regardant : apparemment il allongeait l’argent de poche à la demande. Il était donc sans doute manipulé, utilisé pour arnaquer le père. Ou enlever des jeunes-filles. J’ai demandé qui était l’assistant qui l’accompagnait dans ses déplacements et il m’en a parlé avec presque des sanglots dans la voix. L’assistant était son sauveur. Il m’a avoué, outre son incompétence, un penchant sévère pour l’alcool et apparemment l’assistant lui sauvait la mise à chacun de ses manquements. J’avais sans doute mon manipulateur. L’affection sincère que lui portait Rompion était touchante autant que triste. L’assistant semblait être son seul ami et il n’était probablement qu’un employé ambitieux du père utilisant le fils. Quand j’ai demandé s’il l’accompagnait bien à chacun de ses voyages, Rompion a balbutié un semblant de réponse inintelligible… l’assistant s’octroierait-il des dispenses ? J’ai insisté et quand Rompion m’a expliqué en pleurant, je m’en suis voulu. Ce n’est pas l’assistant qui se débinait parfois, mais lui. Il lui arrivait d’être trop mal en point après une longue période d’alcoolisation et de ne pas pouvoir faire les déplacements prévus. L’assistant le couvrait depuis des années. Ce qui ne le blanchissait pas nécessairement pour les magouilles, mais l’éliminait d’office de la liste des kidnappeurs d’enfants potentiels.

L’alcoolisme et les défections de Rompion, en revanche, le remettaient en selle dans cette catégorie. Plus je m’attachais au personnage, plus je découvrais ses fêlures et moins j’aimais cette enquête. Qui plus est, le père me payait pour trouver qui se servait de son fils pour le voler et moi, j’utilisais son argent pour impliquer son fils dans une affaire de meurtres probables. Je n’aimais pas ce que je faisais. J’avais l’impression d’abuser tout le monde, jusqu’aux gendarmes à qui je n’avais toujours pas fait part de mes soupçons.

 

 

 

A suivre

 

 

 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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commentaires

Walrus 18/04/2010 21:24


Je refais doucement mon retard (j'espère que mon absence ne correspond pas à une disparition).


poupoune 18/04/2010 21:33



je ne te cache pas qu'il y a quand même de lourdes présomptions... mais je te laisse découvrir par toi-même.



stipe 12/04/2010 09:25


y'a du Simenon, dans ce texte (j'ai pas dit du Maigret, hein, j'ai bien dit du Simenon).


poupoune 12/04/2010 10:56



merde, j'ai laissé des morceaux ?


(c'est chiant, c'est ça?)



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  • Je suis au-dessus de tout soupçon.
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