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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 21:44

 

L’épisode précédent est par ici et le premier par là.

 


 

J’étais de plus en plus chagrin à mesure que l’évidence se dessinait : si le lien entre les deux affaires était bien réel, c’est Rompion-fils qu’il impliquait et lui seul. Je me suis replongé dans les dossiers des disparues pour essayer de trouver un quelconque indice qui pourrait relier les filles à Rompion, mais s’il y avait eu quelque chose de cet ordre à trouver ça aurait sûrement déjà été fait : deux enlèvements de gamines dans un rayon et un délai si étroits, on n’avait pas manqué de les chercher, les liens ! Mais à part cette histoire de gendarmes dans les familles, rien. Et mes recherches sous l’angle Rompion donnaient rien non plus.

 

Je savais toujours pas bien quoi faire de mes doutes à part rester éveiller toutes les nuits à les ressasser, quand deux événements ont précipité les choses. Le premier, je l’ai appris de la voix tremblante de ma Gisèle le jour où Fleur était pas venue travailler. Vu ce qui s’était passé dans la région récemment, tout le monde s’est vite inquiété et ma Gisèle s’est fanée d’un coup. Le deuxième, c’est Rompion, le père, qui le même jour est venu me retirer le dossier sur son fils. Il a prétexté des soupçons apparemment infondés et m’a raconté que son fils lui avait avoué pour ses loupés professionnels et que, finalement, tout allait bien. Il était mal à l’aise et m’a signé un chèque indu d’un montant exorbitant en guise de dédommagement.

J’avais déjà perdu le sommeil, j’ai cru que j’allais perdre aussi la boule. Plus la panique montait autour de la disparition de la petite Fleur, plus je me disais que l’attitude de Rompion était louche. Je l’avais questionné le plus discrètement possible, mais il était loin d’être aussi con que son fils et il avait peut-être bien compris que je reniflais plus grave qu’une simple arnaque, alors il voulait que j’arrête de fouiner… et quoi ? Il s’offrait mon silence avec la petite fortune qu’il m’avait payée sans raison ?

J’aimais pas du tout la tournure des événements. Du tout du tout. Et Fleur qui revenait pas… Elle était bien assez grande pour avoir fugué, mais ça collait pas, j’en étais sûr. Déjà elle aurait pas laissé son pauvre père en souci comme ça, quant à Gisèle… non, elle aurait pas fait ça à ma Gisèle non plus. Ou alors elle aurait au moins tapé dans la caisse de la boutique avant de partir, quitte à la poignarder dans le dos.

Deux jours. Les gendarmes avaient pas eu besoin de faire appel à moi pour que je m’en mêle, cette fois, Gisèle avait juste eu ce regard aussi suppliant que déchirant et j’avais commencé à remuer ciel et terre. La petite était partie comme tous les matins de très bonne heure à la boutique. Elle arrivait toujours tôt et installait les présentoirs extérieurs avant l’arrivée de Gisèle. Elle les avait installés ce matin-là comme d’habitude, mais n’était déjà plus là quand Gisèle était arrivée. Elle avait donc été enlevée à la boutique. Autant dire dans mon bureau. Sous mon nez. Et cette fois pas de doute quant aux liens possibles : disparitions, Rompion, gendarmes, Fleur et au centre : moi. Oui, j’allais sûrement perdre la boule. J’ai cherché Rompion-fils par acquis de conscience, mais j’ai pas réussi à mettre la main dessus et je ne voulais pas perdre plus de temps en tergiversations fumeuses ; j’ai déballé tout ce que je pensais avoir trouvé sur Rompion-fils aux gendarmes et une équipe a été envoyée à sa recherche.

Très vite tout ça a fait grand bruit. Trois filles disparues et enfin un suspect. Je détestais entendre parler de Rompion-fils comme d’un suspect et je détestais que ce soit par ma faute, mais s’il y avait le moindre risque que sa bonhomie joviale cache un détraqué dangereux, je n’avais pas le droit de verser dans le sentimentalisme. Et après tout, je ne savais rien de l’effet de l’alcool sur ce pauvre bougre. Mais tout ça me rendait malade, sans compter par-dessus le marché que les fleurs à la boutique comme dans notre jardin dépérissaient plus vite encore que ma Gisèle, qui avait pour tenir cet espoir qui rend la douleur encore plus insupportable à regarder par celui sur qui l’espoir repose. Chacun de ses regards me suppliait de lui ramener Fleur. Et derrière la douleur, derrière l’espoir, je suis sûr que je voyais poindre le reproche. Et tous les reproches que je m’adressais à moi-même, toute la culpabilité dont je m’accablais tout seul pour avoir fait entrer de plein fouet le malheur dans le cœur de ma Gisèle n’étaient rien, à côté de ce petit soupçon de reproche qui pointait dans son regard. Je savais que quelque chose venait de changer à jamais. J’étais persuadé que ni le jardin, ni le regard de Gisèle ne reprendrait vie cette fois. J’étais terrifié par ce que j’avais provoqué. L’horreur de ce que j’avais fait à ma Gisèle qui semblait s’assécher et rapetisser me paralysait et j’avais beau chercher, fouiller, interroger, penser, recommencer, j’avais l’impression de brasser surtout beaucoup d’air.

Et ce qui devait arriver arriva. Rompion-fils a réapparu. Il a été pris dans le tourbillon du drame que j’avais fait tourner autour de lui. Il a semblé perdu, hagard, triste, paniqué, il est venu me voir, mais je l’ai évité, et en quelques jours à peine c’en était fini de lui : son père l’a retrouvé pendu dans le garage. Personne ne m’a reproché ça. On ne m’a pas non plus félicité, mais uniquement parce qu’il est inconvenant de se réjouir de la mort d’un homme. Même Rompion, le père, n’a pas eu un mot déplacé à mon égard. Mais on n’avait toujours pas la moindre trace de Fleur ou des autres disparues.

 

Je suis retourné à la boutique, où plus personne n’allait maintenant qu’elle ressemblait à un cimetière végétal et que Gisèle l’avait désertée. Je voulais vérifier une fois encore que rien ne m’avait échappé sur les lieux probables de l’enlèvement. Avec toutes ces plantes crevées, ça faisait beaucoup plus de place et de lumière et j’ai trouvé près d’un pot une espèce de petite boîte qui devait être cachée par les feuilles lors des premières fouilles. Maintenant y avait plus que des tiges malingres et de rares feuilles mortes pas encore tombées. C’est la lente agonie de ma Gisèle que j’avais sous les yeux. J’ai fourré la boîte dans ma poche et j’ai quitté cet endroit qui puait la mort. Les gendarmes arrivaient à ce moment-là et j’ai voulu leur donner ma trouvaille, mais à leur expression… bon dieu ! leurs mines sinistres… j’ai pas voulu comprendre, mais je savais déjà.

Ma Gisèle était morte dans son jardin, en même temps que sa dernière fleur. Une fleur exotique que je lui avais offerte. La première. J’ai pensé mourir aussi. J’ai d’abord cru que c’était inévitable. Ma Gisèle était morte d’avoir perdu ses fleurs et je mourrais d’avoir perdu la mienne. J’ai donc attendu de mourir pendant un long moment, prostré dans ma bicoque perdue au milieu de son lugubre jardin dévasté, mais il faut croire que la mort était mon habitat naturel autant que ma nature profonde. J’ai survécu.

L’enquête, sans avoir été close, avait sérieusement été reléguée et tout le monde semblait se satisfaire d’un présumé coupable pendu. Tout le monde sauf les parents des disparues. Tout le monde sauf ma Gisèle. Tout le monde sauf moi. Quand j’ai dû me résoudre à ne pas mourir, j’ai remis le pied à l’étrier et ressorti tout ce que j’avais sur cette foutue affaire en jurant à mon jardin mort que moi, je ne mourrais pas sans avoir trouvé ce qui était arrivé à ces gosses. Je suis retourné à mon bureau et en passant devant la boutique je me suis souvenu de la petite boîte que j’avais trouvée et oubliée aussi vite. J’ai eu du mal à la retrouver, mais une fois que j’ai remis la main dessus j’ai su. A partir de cet instant jusqu’à aujourd’hui ma vie n’a plus été que la recherche des preuves de ce que je savais. Au début les gens avaient pour moi la compassion dévolue aux hommes endeuillés par un récent veuvage. Après ils avaient surtout cette indulgence amusée qu’on réserve aux vieux fous. Les parents des gamines m’ont gardé leur sympathie un peu plus longtemps, mais très vite ils se sont détournés aussi. A part le père de Fleur, mais lui, les gens l’avaient pris pour un vieux fou beaucoup plus vite encore que moi : il avait hurlé comme un dément pendant des jours et des nuits après la disparition de la petite et n’était presque plus ressorti de chez lui depuis.

J’allais le voir tous les jours. En fait, j’avais revendu la boutique et mon bureau et je ne pouvais pas me résoudre à travailler chez moi, par respect pour ma Gisèle, alors j’allais bosser chez lui. Il s’intéressait. Il m’aidait, même. Il était sûr que j’avais raison. Il savait comme moi néanmoins qu’à nous deux on ne réussirait jamais à faire valoir cette théorie et relancer l’enquête sans preuves irréfutables. Et encore. Alors je continuais, il m’encourageait, et ensemble on arrivait à survivre malgré tout à nos fleurs.

L’avantage du vieux fou c’est qu’on lui parle volontiers sans se méfier. Et ceux qui éventuellement se méfiaient de moi à cause de mon passé policier ne se méfiaient de toute façon pas du père de Fleur. Alors on engrangeait du renseignement plus abondamment que j’aurais jamais pu le faire en étant « enquêteur respecté ». Et on a fini par tout remettre en place.

 

Le fils Rompion, c’est-à-dire le père de Rompion-fils, avait grandi sous les railleries de ses camarades à cause des frasques de son père, le fameux père Rompion brûleur de gendarmerie. Il était devenu un gamin solitaire et teigneux, mais brillant à l’école. Quand il avait demandé à partir faire ses études à Paris, le paternel avait déboursé ce qu’il fallait. Outre son activité d’incendiaire, le père Rompion avait aussi été un agriculteur prospère et il regardait pas à la dépense, alors il avait offert les meilleurs écoles à son fils. Tout le monde avait été surpris de le voir revenir, le fils, à commencer par le père, mais il avait pas pu s’en émouvoir très longtemps à cause de cet accident fameux et mystérieux où sa femme et lui étaient morts peu de temps après.

Le fils Rompion avait empoché un pactole au passage et avait racheté une usine désaffectée de la région. C’était, à l’époque où elle fonctionnait, une usine de casseroles ; il en avait fait une usine d’un genre de boulons, ou de vis, ou d’écrous, ou un truc comme ça, mais très spécifique et destiné à un usage très précis dans la fabrication de je sais pas quoi de très pointu. Et puis il avait fait dans l’international et l’usine locale avait continué à tourner rien que pour pas tuer l’emploi de la région. Il avait engrangé des sommes colossales et gagné largement la respectabilité qu’il avait tant désespéré de voir éclabousser son nom du temps de feu son père. Il avait marié la fille la plus courtisée à des kilomètres à la ronde, par principe plus que par amour, et avait fini par devenir une sommité incontournable dans la région. De son mariage il n’avait eu qu’un fils, qui avait hérité de la fantaisie oiseuse du grand-père bien plus que de la droiture inébranlable du père.

Malgré la position sociale, la richesse et la popularité assez méritée dont il jouissait, Rompion nourrissait apparemment une haine tenace à l’encontre de ceux qu’il tenait pour responsables de toutes les difficultés qu’il avait eu à surmonter : les gendarmes. Ils avaient, d’après lui, poussé son père aux pires extravagances et fait peser ce passé sur ses épaules au point qu’il en avait malgré lui imprégné son propre fils, devenu sa croix à porter. Plus je déterrais le passé du bonhomme, plus il m’apparaissait odieux et génial à la fois. J’étais intimement convaincu qu’il était responsable de la mort de ses parents et, comme ce crime n’avait pas suffi à l’apaiser, il avait décidé d’agir encore pour régler ses comptes et ses problèmes une bonne fois pour toutes. Les gamines, c’était pas son fils, c’était lui. Et pas pour assouvir une quelconque pulsion perverse et pathologique, seulement pour se venger. Le seul point positif, c’est qu’il avait dû se contenter de les tuer très vite. Et le vieux roublard était bien trop malin pour que les frasques de son fils lui échappent. Il ne m’avait pas confié le dossier pour étayer ou apaiser ses soupçons, mais bien uniquement pour m’amener à suspecter le fils. Et j’avais été un sacré bon pigeon ! Il avait balayé mes doutes et hésitations à impliquer son fils en me frappant au cœur avec Fleur et je l’avais débarrassé sans délai de son malheureux gamin… J’étais persuadé qu’il l’avait pendu lui-même dès que les circonstances avaient été favorables pour rendre le suicide crédible. Il aurait pu réussir sa carrière criminelle aussi brillamment que sa carrière industrielle s’il n’avait pas perdu cette boîte, une de ces satanées boîtes de pastilles de menthe qu’il suçotait en permanence, en enlevant Fleur à la boutique.

 

J’avais raconté tout ça cent fois comme aujourd’hui à ma Gisèle au cimetière. Je ne fleurissais jamais sa tombe, parce qu’elle fleurissait toute seule. Il y poussait des fleurs exotiques semblables à celle que je lui avais offerte, la première, pour demander pardon de pas être capable de mettre autre chose que de la mort dans sa vie. Cent fois elle m’avait répété que je ferais mieux de raccrocher. Ma Gisèle. C’était la dernière fois aujourd’hui. Je reviendrais bientôt, mais je serais un autre homme.

J’avais constitué un dossier clair et complet de l’affaire Rompion, en n’omettant aucun détail et en fournissant autant d’éléments que possible pour corroborer mes dires et étayer mes nombreuses présomptions. Je savais que ça ne suffirait pas et que la parole d’un vieux fou encouragé par un autre vieux fou n’amènerait même pas un gendarme à ouvrir le dossier. Alors ce soir, rideau. On allait aller chez Rompion avec le père de Fleur. Dans le parc, exactement. Ce coin du parc en bordure de forêt tout au fond de la propriété. On y creuserait un trou dans lequel on mettrait le dossier et le père de Fleur me tuerait avant de me recouvrir de terre. Assez pour faire sérieux mais pas trop pour que me déterrer ne demande pas des jours. Ensuite il passerait ce coup de fil anonyme… et normalement, assez rapidement, on viendrait constater la présence de mon corps enterré au fond du parc de Rompion avec un dossier compromettant. Il n’était pas totalement exclu que le père de Fleur soit quand même inquiété, avec les techniques modernes on n’était sûrs de rien, mais il se foutait de finir en prison autant que moi de mourir. L’important n’était pas de faire tomber Rompion pour un crime qu’il n’avait pas commis. L’important était qu’ils creusent et trouvent les corps des gosses à côté du mien.

Le père de Fleur allait m’enterrer à cet endroit du parc, en bordure de forêt, tout au fond de la propriété, où il poussait étrangement ces mêmes étonnantes fleurs exotiques que sur la tombe de ma Gisèle.

 

 

 

 

FIN.

 

 

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Published by poupoune - dans nouvelles
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commentaires

Chris de Neyr 20/04/2010 14:39


C'est la première fois que je lis un truc aussi long d'une traite sur mon écran d'ordinateur... j'en ai la gorge sèche, me prendrais bien une t'ite pastille à la menthe, du coup... tain, où c'est
qu'j'ai mis ma boite, moi... oups!!!


Ben super bravo, hein... vois vraiment pas ce qui vous empêcherait d'écrire un roman! (rappel décembre 2010, isn't it?)


poupoune 20/04/2010 18:15



merci merci merci !!


(mais j'ai bien noté décembre, j'y travaille, j'y travaille... et le 1er qu'a fini nargue les autres ? )



Walrus 18/04/2010 21:43


Une autre ! Une autre !


poupoune 18/04/2010 22:05



ah j'aimerais bien ! je me suis bien amusée... mais ça vient que quand ça veut ;o))



Cacoune 17/04/2010 20:00


ça y es, ça y est! Pfiou ! ça valait le coup d'attendre : elle est excellente cette histoire !


poupoune 17/04/2010 20:12



merciiiiii !!! ça me fait plaisir... pis tu gardes ça pour toi, hein, mais il est pas exclu qu'il ressorte un jour, çui-là...



boubou 13/04/2010 14:04


aaaah, j'adore, bravo!


poupoune 14/04/2010 13:37



aaaah, merci, cool !



Milène 12/04/2010 12:01


Alors, Poupoune, avec un peu de retard ( tu es par trop prolifique) je viens de m'avaler Oscar et je suis admirative devant cette façon que tu as de toujours trouver des expressions et des jeux de
mots excellents, de mener ton histoire brillament et de ne pas faire de fautes! Que font les éditeurs? Occupés avec Marc L, Guillaume M., ou autres Katherine P.? Hein je te le demande? Bisous en
tous cas et bravo encore


poupoune 12/04/2010 14:06



et ben je vais te dire : ça me fait super plaisir que tu m'aies lue (en entier ? d'une traite ? même moi j'ai eu la flemme de le faire...) et... bien sûr tout le reste me fait trèèèèèès
plaisir aussi ;o)))



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