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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 01:41


J’ai pas toujours eu que des fréquentations très recommandables, faut reconnaître. Alors c’est vrai que quand on m’appelle pour me demander un service au nom d’une « amitié passée », c’est le plus souvent quelqu’un avec qui je suis en dette qui se rappelle à mon bon souvenir. Et avec un passé de flic alcoolo recyclé en privé, il va sans dire que j’ai un carnet d’adresses qui n’a rien à envier au gratin de la pègre. Mais là, c’était rien moins que le Directeur du Château d’Isergny qui faisait appel à mes services alors j’avais pas hésité trop longtemps avant d’aller voir ce qu’il voulait. Je l’avais connu, il se faisait encore appeler Hervé « la trique » Mougin. Il était devenu Monsieur Hervé de Mougin le jour où il avait décidé, sur les conseils d’un juge d’instruction pas très net, de troquer ses hôtels de passe contre un 4 étoiles et le proxénétisme contre la direction d’un hôtel de luxe. Le maquereautage et la location de chambres à l’heure avaient dû foutrement bien rapporter, parce qu’avec la monnaie il avait même pu se payer une particule.

Mais tu peux te draper de tous les artifices de respectabilité que tu veux, un truand reste un truand et y a que sur l’étiquette que la trique avait disparu. Dans les faits, on racontait qu’il la maniait toujours aussi volontiers et qu’il continuait de semer des boiteux sur son chemin. Son truc, c’était les genoux. Moi j’avais pas de raison de craindre pour les miens et comme j’étais pas vraiment un habitué de l’hôtellerie de luxe, j’ai saisi l’occasion pour aller faire un saut dans son château. Et puis ça me coûtait rien d’aller au moins voir ce qu’il voulait.

En arrivant dans le parc, j’ai pas pu m’empêcher d’être impressionné. Je savais que l’endroit serait classe, mais alors là ! Du coup je me suis dit que j’aurais peut-être dû faire un effort pour mes fringues, parce qu’avec mon falzar usé et ma veste rapiécée j’allais forcément faire tache. Mais de toute façon, même sapé comme un milord, dans ce genre d’endroit où t’oses pas péter au lit de peur qu’un laquais vienne t’éventer, je me serais sans doute pas senti plus à ma place. Alors j’ai pris mon air de celui à qui on la fait pas, j’ai évité de m’extasier devant la taille du lustre dans le hall et je suis allé droit vers la réception comme si j’allais voir la gardienne de mon immeuble.

Je trouvais bien que le gars me regardait un peu de travers, mais je me suis pas laissé démonter :

-          Salut Nestor, je viens voir Hervé. J’veux dire le Directeur. Il m’attend.

-          Vous devez être « JJ » ?

Putain ! Déjà je déteste qu’on m’appelle JJ – un truc de truand, ça, de filer des surnoms à la con à tout le monde ! – mais alors en plus me le prendre dans les dents par un Nestor revanchard… merde. Je l’avais pas volée, mais quand même.

-          Jérôme, oui, c’est ça.

-          Monsieur de Mougin vous attend au petit salon, Pénélope va vous conduire.

Là, comme sortie de nulle part, une jolie potiche au visage affable et à l’allure d’hôtesse de l’air sexy m’a servi un large sourire figé et du « par ici si vous voulez bien monsieur ». Je voulais bien, oui. J’apercevais déjà Hervé « la trique » au fond de la pièce mais apparemment Pénélope devait me conduire. Je me demandais s’il allait falloir que je lui donne un pourboire, mais le temps qu’Hervé me donne l’accolade grand prince que les truands affectionnent autant que les surnoms ridicules, elle avait disparu. J’en ai déduit que non.

-          Ah ! JJ !… ça fait plaisir de te revoir ! ça fait combien… ?

-          Ça dépend, t’es sorti quand, de taule, déjà ?

-          Ah ah ah ! Tu changeras jamais, hein !

J’ai ri de bon cœur avec lui, même si je ne voyais pas bien ce qu’il y avait de drôle, mais j’avais encore besoin de mes genoux et la présence de deux gros types silencieux et apparemment inutiles derrière lui me donnait aussi plutôt envie d’être de compagnie agréable.

-          Alors Hervé, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

-          Ah non, t’as pas changé, hein ? Toujours boulot boulot !

-          C’est pour ça que tu m’as fait venir… Et tu dois avoir du travail aussi dans un endroit pareil, non ?

-          Tu as vu ça ? Ça t’a une sacrée gueule, hein ?

-          Sûr, ça en jette ! Les affaires marchent bien ?

-          Ah ça ! J’vais t’dire un truc : avec le sexe et la drogue, si y a bien un secteur sûr, c’est le luxe. Et souvent les trois marchent ensemble. Mais tu gardes ça pour toi.

On en était déjà aux confidences. Deux vieux potes. Alors que notre dernière rencontre remontait à sa conditionnelle. Bon, y avait bien eu cette fois où il m’avait fourni un alibi pour une sombre histoire d’abus de pouvoir supposé, mais on ne s’était pas croisés, les choses s’étaient faites par intermédiaires. J’ai respecté les quelques secondes qui s’imposent après un tel moment de connivence et j’ai repris :

-          Qu’est-ce qui peut bien te faire du souci dans un tel endroit ?

-          Ah ! JJ… derrière les dorures tout n’est pas si rose, tu sais, faut pas croire…

J’ai essayé de prendre mon air d’oie blanche, mais il commençait à m’agacer un brin… n’étaient les deux molosses j’aurais pu lui demander d’arrêter son cirque et d’en venir au fait. Au lieu de ça j’ai enchaîné poliment :

-          Allons bon ! C’est vrai ? Raconte…

-          Ah… C’est délicat, tu sais.

Là, j’ai pris mon air conscient de la gravité de la situation et je me suis légèrement penché en avant, vers lui, pour lui montrer comme j’étais prêt à tout entendre.

-          Faudra pas que ça sorte d’ici, hein mon JJ ?

« Mon » JJ. Je n’étais plus son pote, j’étais devenu son frère. Il me témoignait sa grande confiance et je ne pouvais qu’opiner gravement pour lui montrer ma gratitude. Tout ce cinéma me gonflait. On savait très bien tous les deux qu’on se tenait l’un l’autre par les couilles et qu’y en avait pas un qui pouvait se permettre de faire une crasse à l’autre, mais il fallait malgré tout qu’il nous joue tout le décorum. Les truands… Il s’est renfoncé dans son fauteuil et a fait mine de jeter un œil autour de lui pour vérifier qu’aucune oreille indiscrète ne traînait :

-          J’ai un client qui a disparu.

-          …

-          …

-          Comment ça disparu ?

-          Comme je te le dis, mon JJ. Disparu.

-          Disparu ?

-          Un jour il était là et le lendemain, pfuit. Disparu.

-          Ben c’est pas normal, ça, pour un client ?

-          Sans payer ?

-          Ben… je sais pas le prix des chambres, mais…

-          Non non non. Il est parti sans payer et sans emporter ses affaires.

-          Ah… et c’est arrivé quand ?

-          Ce matin.

-          Ce matin ?

-          Ce matin.

-          Il était là hier soir et plus ce matin ?

-          C’est ça.

-          Et il peut pas être juste parti en balade ?

-          Sans petit déjeuner ?

-          …

-          …

-          Bon. Y a une raison particulière pour que tu t’inquiètes à… 11 heures de la disparition d’un type – adulte ?... adulte – juste parce qu’il a raté son petit déjeuner ?

-          Tu sais JJ, dans un établissement comme…

-          Arrête ton char, c’est bon Hervé. C’est moi, là, je suis pas un espion à la solde du Gault et Millau ou du Michelin !

Les deux gros se sont avancés un peu, il les a stoppés d’un geste à peine perceptible. Ça c’était la classe, quand même. Il s’est de nouveau penché vers moi et il est enfin entré dans le vif du sujet.

-          Le type, il a pas vraiment disparu tout seul. Il a demandé une fille hier soir.

-          Ah ! Le décor a changé, mais les affaires continuent ?

-          JJ, non ! Tu me blesses, là ! Ça n’a rien à voir !

-          Passons. Donc tu lui as envoyé une fille ?

-          Oui. Vers 23 heures.

-          Et ?

-          Et… je suppose qu’ils ont…

-          Oui, non, ça je m’en fous. La fille est repartie ?

-          Personne ne l’a vue.

-          Et le type non plus ?

-          Non.

-          La fille a pu repartir sans qu’on la voie ?

-          Elle aurait pu, éventuellement, mais c’est peu probable. Et surtout elle aurait dû m’appeler ce matin pour dire que tout allait bien.

-          Allons bon ! Si c’est pas mignon, ça, un proxo qui se soucie des conditions de travail de ses gagneuses ! T’as pas plus solide ?

-          …

-          Hmm ?

-          C’est ma fille.

-          Pardon ?

-          C’est ma…

-          Oui oui, j’ai entendu, oui. Putain tu maquereautes ta propre fille ?

-          C’est pas ça JJ… Tu comprends pas…

-          Non. Je comprends pas, non. Cherche même pas à m’expliquer… Bon. Elle a pas pu simplement se barrer avec le miché ?

-          On voit que t’as pas vu sa tronche ! Et je t’ai dit, il a laissé ses affaires. Et puis y a autre chose…

-          Ta mère était de la partie ?

-          Arrête JJ…

-          …

-          Le type avait déposé quelque chose au coffre.

-          Quoi donc ?

-          Une mallette.

-          Et ?

-          Disparue aussi.

J’avais donc un homme, une pute et une mallette disparus depuis moins de douze heures dans un hôtel de luxe et un client en qui je n’avais aucune confiance. J’étais pas bien sûr que l’affaire m’intéressait vraiment, mais j’étais encore moins sûr de pouvoir me permettre de la refuser. L’air de rien les deux molosses s’étaient un peu rapprochés, juste de quoi m’impressionner. Alors bon… J’ai accepté de m’en occuper, mais j’ai essayé d’en tirer le maximum :

-          Bon, OK, mais il va falloir que je puisse rester dans l’hôtel, tu comprends ? Discrètement. Je veux dire qu’il faudrait que j’aie l’air d’un client, quoi. Tu crois que c’est possible de me…

-          Tu auras une chambre dans 10 minutes.

Il a fait un geste et un des cerbères est parti vers la réception. Quelle classe, ça, quand même.

-          Ah oui, mais là j’ai rien à me mettre et…

-          On s’en occupe. Je ne veux pas que tu perdes du temps.

-          OK… Je pourrai aller au bar, au restaurant… ?

-          Partout où ce sera nécessaire, JJ.

-          Et le room service… ?

-          N’abuse pas, JJ.

-          OK.

-          Retrouve cette mallette, JJ.

-          Et… ta fille ?

-          Et ma fille, bien sûr.

 

 

 

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Published by poupoune - dans JJ
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commentaires

stipe 15/12/2009 21:30


maintenant que c'est lisible, j'ai lu. Et je reviens sur mes précédentes déclarations : j'aime pas du tout le dernier échange...

(na !)


poupoune 15/12/2009 21:45


tiens, c'est marrant, j'étais sûre de l'avoir mis en "indésirable", c'type...


Chris de Neyr 15/12/2009 17:08


Comment ça m'fait plaisir votre "mais j'l'ai pas la suite, j'l'ai pas...!!!"
Bienvenue au club... (en même temps c'est sur le bateau qu'on voit le skipper, hein...) ;o)


poupoune 15/12/2009 18:44


j'espère éviter le naufrage  ;o)


stipe 15/12/2009 14:25


ce devait être un hôtel "Balladins"...

j'aime beaucoup le dernier échange (le reste aussi, hein, mais je l'ai pas lu).


poupoune 15/12/2009 14:33


Ibis, quand même...

(t'as bien fait, c'est long... mais le 3ème échange est sympa) (enfin je trouve) (mais bon)


boubou 15/12/2009 14:09


Alors là tu m'as ferrée! La suite, la suite...


poupoune 15/12/2009 14:21


mais je l'ai pas, moi, la suite, je l'ai pas...!!!


Chris de Neyr 15/12/2009 10:05


Ils sont truculents les dialogues JJ/Mr de... et on est vite installés, là, niveau ambiance.
Z'êtes dans vot' élément là hein oui...??

ÜüÜ


poupoune 15/12/2009 10:16


yep !
moi, l'hôtellerie de luxe, j'y suis comme un poisson dans l'eau...


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