courts, noirs et sans sucre
- Ceux qui brûlent les livres finissent tôt ou tard par brûler les hommes.
- Hein ?
- Ceux qui brûlent les…
- Oui, je t’ai entendu, mais pourquoi tu me dis ça ?
- Je vous ai vu brûler un livre, hier soir, Madame.
Le gamin n’est pas à proprement parler accusateur mais la vieille dame n’en est pas moins troublée pour autant. Son malaise est palpable. La gène s’installe entre eux. Le gamin fait mine de s’intéresser aux livres en rayon, la vieille dame est toujours immobile, silencieuse. Le gamin toussote, hésite, et finalement se décide.
- C’est pas moi qui dis ça, hein ? C’est une citation. Un allemand. Poète. On a fait un devoir là-dessus en cours, et en fait…
- Je sais que c’est une citation.
- Ah. Oui… Mais en fait ses livres à lui, et ben…
- Je sais, les nazis les ont brûlés. Dis, fiston, j’ai l’air d’être née de la dernière pluie ?
- Non, bien sûr, non. Mais…
Le gamin reporte son attention sur les livres en rayon. Il se sent stupide. Il ne sait même pas trop bien dans quel rayon il est. Il regrette un peu d’être venu lui parler mais il se dit que ce serait bête de partir comme ça. Il l’aime bien la vieille dame. Il la voit souvent, ici. Comme lui elle feuillette, dévore… Il ne voulait pas la fâcher.
La vieille dame ne sait que penser. A-t-elle vraiment besoin de s’expliquer ? De s’excuser ? De se justifier auprès de ce gamin ? Justement c’est ce gamin. Le môme d’en face. Qui vient ici comme d’autres vont au café, après les cours, presque tous les jours. Alors oui, elle a besoin qu’il comprenne.
- Tu sais, en 1933, j’étais pas haute, mais j’ai connu tout ça…
- Non, mais je dis pas… Enfin je sais bien que vous brûlerez personne…
- Ah ben j’espère, oui. Mais t’es pas un idiot, hein ? Tu saisis aussi la symbolique de la citation, n’est-ce pas ?
- Oui. Oui mais…
- Tu dois bien te rendre compte, vu que je suis là tout le temps…
- Ah mais bien sûr, je sais. Je voulais pas…
- Non parce que je voudrais pas que tu crois…
- Ah non ! Bien sûr…
- Tu sais, il était abîmé, ce livre…
- Oui, j’ai vu, c’est celui que vous lisez tout le temps.
- Ah ça ! Oui… Je l’avais depuis tellement longtemps… Il manquait même des pages.
- Je sais : une fois je vous ai vue essayer d’en rattraper une qui s’envolait !
- C’est vrai ? Il en manquait plein… Et puis certaines pages étaient presque effacées…
- Vous allez le racheter ?
- Un peu, oui !
- Vous voulez bien que je vous l’offre, Madame ?
- T’es un drôle de bonhomme, toi, hein ?
Le gamin ne sait plus trop comment lui dire ce qu’il voulait lui dire… Il sent bien d’un coup que tout ça est peut-être un peu gênant.
La vieille dame est maintenant plus intriguée et amusée que gênée. Elle voit bien que le gamin voudrait ajouter quelque chose.
- Allez, dis-moi : c’était quoi cette histoire de brûler les hommes ?
- Ben je peux pas croire que vous n’y avez pas pensé en le brûlant, votre livre, hein ? Vous y avez pensé, non ?
Le regard de la vieille dame se voile très légèrement. Vraiment pas stupide, le môme.
- J’en étais sûr. Et moi aussi j’y ai pensé, en vous voyant. Et j’ai eu de la peine pour vous.
- Tu sais, c’est pas…
- Si, c’est grave. Alors j’ai demandé à mon père et il est d’accord : il va vous prêter un petit radiateur à gaz et des recharges à chaque fois que vous aurez besoin cet hiver. Comme ça quand vous aurez trop froid vous serez plus obligée de brûler quoi que ce soit pour vous réchauffer.
- …
- D’accord, hein ?
La vieille clocharde hoche la tête doucement et remercie silencieusement le gamin de ne pas attendre sa réponse et de s’éloigner, en faisant semblant de n’avoir pas remarqué qu’elle était sur le point de pleurer.
Ecrit pour Kaléïdoplumes avec pour contraintes le lieu : une vieille librairie de quartier, les personnages : un adolescent et une personne âgée, et la phrase suivante à insérer dans le texte : « Ceux qui brûlent les livres finissent tôt ou tard par brûler les hommes » (Heinrich Heine).