Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

courts, noirs et sans sucre

Publicité

Je sais tout


Les mots dansaient devant mes yeux au rythme anarchique des néons capricieux de chez Gégé. Entre mon cerveau embrumé par l’alcool et le clignotement épileptique de l’enseigne sous ma fenêtre, c’est à grand peine que je déchiffrai le message sibyllin : « Je sais tout ».

Tout quoi ? Moi qui n’avais aucun secret susceptible de résister à quelques bières chez Gégé, qu’aurais-je bien pu savoir qu’un autre aurait jugé bon de me faire savoir qu’il savait aussi ?

Mais si les néons de Gégé dansaient toujours, c’est qu’il était loin d’être l’heure de sortir de mon sommeil éthylique, alors je me recouchai, espérant avoir cette fois réussi à éteindre ce maudit téléphone…

 

Une idée de ma Lulu, ça… Avec ton métier, qu’elle disait, tu peux décemment pas ne pas avoir de téléphone portable. Et puis comme ça je pourrai te parler quand je voudrai.

Je peux rien lui refuser à ma Lulu, alors je l’ai pris, son foutu machin… Ce qui fait que maintenant je me fais engueuler tout le temps : quand le truc est éteint parce qu’on peut pas me joindre, et quand il est allumé parce qu’il sonne quand il faudrait pas…

 

Ça tambourinait sévère à ma porte, au point de me sortir une nouvelle fois du sommeil, alors j’ai fini par me lever en tanguant - la gueule de bois allait être sévère - et après m’être assuré que le bureau était à peu près présentable des fois que ce serait un client, je suis allé ouvrir. J’ai jeté un coup d’œil à mon reflet dans ma licence pompeusement encadrée : « John Mac Dermott & Associés, détectives privés », ça implique une certaine image et là, la chemise froissée par ma nuit agitée, le menton mal rasé et la tête de celui qu’a pas rencontré un lit depuis des jours, ça cadrait bizarrement assez bien avec l’idée que se font les gens du personnage… 

 

Mais c’était ma Lulu.

 

-          Qu’est-ce tu fous ? Des heures que j’essaie de te joindre ! Pourquoi t’as coupé ton portable ?

 

J’avais donc bien réussi à l’éteindre… et entre deux tirades de reproches entrecoupés d’inquiétudes, j’expliquai à ma Lulu le réveil de la nuit et elle me bombarda de questions, de cette voix que je ne me lassais jamais d’entendre, qu’elle susurre ou qu’elle crie… Une chance, parce que c’était une sacrée gueularde, la Lulu.

 

-          Et qui c’est qui t’a envoyé ce message, t’as donné le numéro à personne ?

-          Ben j’sais pas.

-          T’as reconnu le numéro ?

-          Pas fait gaffe.

-          T’as rappelé ? Répondu ?

-          Nan.

-          Ben t’es pas curieux, hein ? Donne-le moi ce téléphone.

 

Pas curieux… ah ça ! Non. Je savais d’expérience que ça sert à rien d’aller au devant des ennuis, ils arrivent toujours bien assez vite et la curiosité, en général, ça m’apporte que ça, des ennuis…

J’essayais de me faire un semblant de café avec ce qui restait au fond du filtre de la veille pendant que Lulu en décousait avec mon téléphone… Difficile de déchiffrer son expression… Mais on reste jamais dans le doute très longtemps avec ma Lulu :

 

-          Qui c’est qui sait quoi ?

-          Ben justement, je sais pas.

-          Ben tu dois bien avoir une idée !?

-          Nan.

-          Qu’est-ce qu’y aurait à savoir, d’abord ?

-          Si j’savais…

 

La petite machine miraculeuse ne voulait apparemment pas livrer ses secrets à ma Lulu, à qui pourtant rien ni personne ne résiste d’habitude… et le problème avec ma Lulu, c’est qu’elle a tendance à penser qu’aucun mystère ne doit rester irrésolu, vu que je me vante d’être le meilleur détective privé de la ville… Je me tue à lui dire que j’en rajoute peut-être un peu et surtout que mon métier consiste à enquêter plutôt pour des clients qui paient, elle veut rien savoir : il faut résoudre toute énigme qui se présente.

 

Alors comme de toute façon j’étais pas à proprement parler débordé en ce moment, j’acceptai de me prêter au jeu et de mener ma petite enquête…   

Je l’embrassai et me mis en quête d’un vrai café et d’une bonne idée pour percer le mystère du jour cher au cœur de ma belle… Je fis donc ma première halte chez Gégé où je retrouvai mes compagnons d’ivrognerie de la veille. Point de Gégé derrière le bar, mais à cette heure y avait que la clientèle des habitués qui se servent tout seuls. Je me préparai un café et, comme souvent quand une enquête me laisse perplexe, j’en appelai au bon sens de comptoir de mes vieux alcooliques et leur parlai du fameux message.

 

-          Eh eh ! M’est avis que toi, tu lui as fait des infidélités, à ta Lulu, et que t’as manqué de discrétion !

-          Noooon !!! Il a bien trop peur d’elle ! Plutôt un client qu’a compris que t’étais loin d’être le grand détective que tu dis !

-          Arrête tes conneries ! Tu te souviens la vitesse à laquelle il a retrouvé mon chien la dernière fois ? T’es le meilleur, Johnny ! A la tienne !

-          Ce serait pas plutôt ta Lulu qui te ferait un genre de test ? Elles aiment bien les stratagèmes, les femmes, pour te faire avouer des trucs que tu savais même pas que fallait pas les faire !

 

Leurs hypothèses allaient bon train, mais pas une qui tienne vraiment la route… Je prêtais une oreille distraite à leurs divagations au cas où il en sortirait quelque chose quand même quand Gégé réapparut derrière son comptoir.

 

-          Eh ! Mec, j’t’ai dit : je sais tout !

-          Hein ?!

-          Je sais tout ! T’as pas eu mon message ?

-          Tout quoi ? Sur quoi ? De quoi tu parles ?

-          Eh ! Mec ! T’étais bourré ou quoi hier ?

-          Euh…

-          Ah ouais, OK… T’es chiant, hein ? Tu m’as gonflé toute la soirée avec tes questions tordues sur la migration des manchots au point qu’on aurait dit que c’était une affaire de vie ou de mort, j’ai passé la moitié de la nuit sur internet à chercher des infos pour toi, j’ai la Toinette qui tire la gueule et toi, tu te pointes là avec des plombes de retard et t’as tout oublié… ?!  

 

J’ai fini mon café, quitté le troquet sous les rires de mes camarades de beuverie et les cris de Gégé et je suis retourné me coucher.

 

 

 

Ecrit pour les Impromptus littéraires sur la consigne : Vous êtes réveillé(e) en pleine nuit par la sonnerie de votre téléphone portable… le message qui s’affiche : « Je sais tout » pour un numéro masqué. Incipit : « Les mots dansaient devant mes yeux ».


Ces personnages avaient déjà vécu une première vie que vous pourrez (re)lire ici : Lulu

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article