courts, noirs et sans sucre
Comme chaque vendredi, Madame Suzanne supervise le travail de la femme de ménage. Non pas que cette dernière ait besoin qu’on lui apprenne son métier, mais Madame Suzanne a comme personne le don de repérer le détail qui cloche. Son établissement a une réputation à tenir et il n’est pas question qu’une négligence vienne la ternir. Donc chambre après chambre, tout au long des couloirs, à chaque étage, dans chaque cabinet de toilette et bien évidemment jusque sous chaque lit, Madame Suzanne veille à ce que tout soit parfaitement propre et en ordre avant que n’arrive la clientèle du week-end.
Ce rituel du vendredi touche à sa fin quand la sonnette de la porte d’entrée retentit. Trop tôt pour les clients. Madame Suzanne jette un œil par la fenêtre. C’est un livreur. Elle n’attend rien et ne fait que rarement livrer ses commandes à cette adresse : à part le vendredi pour le grand ménage, il n’y a jamais personne ici avant que le soleil ne commence à décliner…
Le temps qu’elle descende le grand escalier en prenant soin de ne pas laisser de traces sur la rampe fraîchement cirée, le livreur est parti, laissant sur le pas de la porte un colis ne portant aucune autre indication que le mot « urgent » en grosses lettres rouges…
Intriguée mais peu désireuse de s’attirer des ennuis, Madame Suzanne regarde longuement le paquet, se demandant ce que cette livraison étrange peut bien signifier… Dans la branche de Madame Suzanne, on n’aime pas les surprises. Elle ne sait que penser quand Lucette, la femme de ménage, la tire de ses réflexions en lui demandant si elle peut partir. Elle peut. Madame Suzanne décide alors de prendre le paquet et de rentrer. Elle le pose sur la table de la cuisine mais ne l’ouvre pas. Il lui reste à vérifier qu’aucun verre n’est ébréché, aucune tasse fêlée. Qu’il y a ce qu’il faut d’alcool, de thé pour les plus sages et quelques fruits pour l’image… Allez savoir pourquoi : croquer un fruit quand ils viennent ici semble être le summum de la distinction et de l’élégance aux yeux de la plupart des clients…
Une fois son inspection terminée, Madame Suzanne s’intéresse de nouveau à ce drôle de colis urgent. De la taille d’une petite boite à chaussures, il n’est ni lourd ni léger, fait un peu de bruit quand on le secoue et n’a pas encore explosé. Un signe assez encourageant pour que Madame Suzanne se décide à l’ouvrir. Délicatement elle décolle le scotch en essayant de ne pas déchirer le papier, sort la boite de sa robe de kraft et soulève son couvercle. Un anneau, une alliance peut-être. Grande. Celle d’un homme sans doute. Et une cassette vidéo. Pas de lettre, pas de carte de visite, pas de signature. Madame Suzanne se doute que tout ça n’amènera rien de bon, mais que peut-elle faire ? Elle se rend dans le petit bureau attenant à la cuisine, ouvre le buffet dans lequel sont rangés sa petite télévision et son magnétoscope et elle regarde la cassette.
Un homme cagoulé, une voix déformée, une menace non voilée : « Nous avons votre mari. Payez ou vous ne le reverrez pas vivant. » Et l’image qui se déplace sur un autre homme, nu, visiblement terrifié, les yeux bandés, les mains attachées. Suivent les consignes : où, quand, combien, comment et l’inévitable « N’appelez pas la police »…
Rien de bon. Madame Suzanne le savait. Elle visionne de nouveau la bande. Puis encore une fois. Madame Suzanne est perplexe. Madame Suzanne n’est pas mariée. Elle ne l’a jamais été. Pourtant cet homme affolé… Malgré le bandeau sur les yeux et la bouche déformée par les cris… Elle regarde encore la courte séquence… Et encore. Et finit par le reconnaître.
Le voisin.
Madame Suzanne n’a pas pour habitude de juger les gens. Dans son métier, on ne juge pas. Une règle d’or. Mais ce voisin… Sans doute ni pire ni meilleur que la plupart des autres, il est loin d’être le seul à venir ici avec une alliance au doigt, mais il est le seul à être… un voisin.
Cet inconnu-là, elles le connaissent toutes, Madame Suzanne et les filles. Elles le croisent quand elles arrivent, elles le saluent de la tête au petit matin quand elles rentrent chez elles à l’heure où il part au travail. Elles saluent son épouse. Sa jeune et jolie épouse. Sa jeune et jolie épouse enceinte qui ne sait sans doute pas que plus son ventre s’arrondit plus son mari passe de temps chez les voisines. Ni Madame Suzanne ni les filles n’aiment cette situation. Savoir que l’épouse existe est une chose, la saluer et la trouver sympathique en est une autre. Et voilà que le voisin est aux mains de ravisseurs pas futés qui ont livré la demande de rançon à la mauvaise adresse.
Madame Suzanne est perplexe. Que faire de cette vidéo ?
Aller trouver la jeune et jolie épouse ? Lui expliquer comment elle a reconnu son mari grâce à cette drôle de tâche de naissance qu’il a au-dessus du pénis et dont toutes les filles parlent pendant leurs pauses ? Impossible. Madame Suzanne n’a pas pour habitude de divulguer le nom de ses clients. Surtout pas à leurs épouses. Dans son métier, on ne parle pas. Une autre règle d’or. Et la jeune épouse n’a vraiment pas besoin de savoir. Surtout dans son état.
Aller trouver la police ? Pas question. La seule flicaille tolérée dans la vie de Madame Suzanne est celle qui vient ici en payant et en croisant les doigts pour que la réputation de discrétion de l’établissement ne soit pas usurpée.
Payer ? Pour ce sale type qui vient s’envoyer en l’air presque sous le nez de sa femme deux fois par semaine ? Vu la maison et la garde-robe de la jeune et jolie épouse, il doit avoir beaucoup plus d’argent que Madame Suzanne… Ce qui ne l’empêche pas d’être un sacré radin, un mauvais payeur : toujours à essayer de se faire offrir les suppléments… Non, pas question de payer pour un type comme ça.
Madame Suzanne est perplexe. Elle envisage toutes les options. Les évalue. Pèse le pour et le contre. Réfléchit. Et Madame Suzanne décide ce qu’elle va faire.
Le lendemain, Madame Suzanne se dirige d’un pas alerte vers le kiosque à musique du parc. Elle porte un sac de sport noir qu’elle dépose doucement dans la troisième poubelle de l’allée centrale à 9 heures tapantes. Elle quitte le parc sans un regard en arrière et retourne au bordel.
Elle n’a rien à y faire mais c’est là qu’elle souhaite attendre et surveiller.
La jeune et jolie épouse n’a pas l’air perturbée. Quand la police vient la voir le lendemain, elle vacille légèrement. Elle a une petite mine chiffonnée pendant quelques jours. Juste quelques jours. Et puis la vie reprend son cours. Elle dilapide avec application et un plaisir évident le bel héritage de feu son mari.
Madame Suzanne se dit qu’à sa place, la jeune et jolie épouse n’aurait peut-être pas payé non plus. Elle se dit qu’elle a bien fait d’envoyer ce message aux ravisseurs.
« Gardez-le ».
Ecrit pour le Défi du samedi sur la consigne : « Madame Suzanne n’avait jamais commandé cela. Cependant elle décide de conserver le paquet que le livreur dépose à sa porte. A nous de décider l’usage qu’elle va faire du contenu du paquet et des conséquences de sa décision. »