Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

courts, noirs et sans sucre

Publicité

Lèche vitre

 

J’ai fait les vitres. C’est bien comme ça qu’on dit ? Je n’ai pas l’habitude. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas fait ça. Pour tout dire, je crois que je ne l’avais jamais fait, mais avec toujours de très bonnes excuses : les fenêtres de mon premier appartement donnaient sur les maréchaux. Elles seraient probablement restées propres une vingtaine de minutes tout au plus si je m’étais amusée à les nettoyer et encore, à condition de faire ça la nuit. Alors à quoi bon ? Après, j’ai eu le problème inverse : des fenêtres sur cour qui, à part quelques chiures de pigeons, restaient bien assez propres pour ne pas nécessiter que je me donne du mal. Et maintenant… maintenant, c’est un problème d’une toute autre nature. J’ai de grandes fenêtres dont un bon tiers… disons un sixième est hors de portée de ma main, du moins tant que je ne me penche pas dangereusement après être montée sur un tabouret instable et définitivement, non, je ne risquerai pas ma vie pour voir plus loin à travers mes vitres.

Alors pourquoi ai-je fini par les faire malgré tout ? Que je vous explique… C’était un jour de vache maigre. C’est-à-dire un jour de fin mois au cours duquel je m’étais un peu lâchée sur une paire de chaussures improbable et un nombre incalculable de livres. Un jour à ne pas faire de dépenses irraisonnées, inutiles ou futiles, en somme. Quant à ma prunelle, bien souvent prétexte à dépenses irraisonnées, inutiles ou futiles parce que ça lui fait teeeeeellement plaisir, elle avait eu ces derniers temps le comportement d’une gorgone doublée d’une peste, alors il était hors de question de lui offrir ce journal qu’elle avait trop besoin d’avoir ou encore ce bonbon qu’elle avait toujours rêvé de manger. C’est donc la mort dans l’âme que je m’apprêtais à rentrer à la maison les mains vides, sans avoir dépensé un centime, quand nous avons longé la vitrine de cette espèce de marchand de couleurs géant, dans laquelle on devinait pots de peinture, balais à chiottes et autres tringles à rideaux.

A ce stade de mon palpitant récit, je me dois de vous confesser que je suis peut-être un tout petit peu panier percé. Ce n’est pas exactement que l’argent me brûle les doigts, mais disons que je ne le garde jamais bien longtemps quand même. Et donc, devant cette vitrine merveilleuse de poches à douille et de brise-jet, j’ai décrété que j’avais besoin d’une raclette à manche pour pouvoir enfin faire mes vitres. Sauf que la raclette métal à manche long coûtait une petite fortune que même le plus compulsif des achats ne pouvait tolérer. Eh ! C’était quand même pas une paire de chaussures ! Alors je me suis contentée de la petite raclette en plastique sans manche, mais au moins je ne rentrais pas bredouille.

Bien sûr, de retour à la maison, je me suis sentie investie d’une mission. De la même façon que je me sens obligée de porter les chaussures neuves dont je sais très bien qu’elles me feront affreusement mal en moins d’une heure parce qu’elles sont bien trop hautes pour ce que je suis en mesure de supporter, je n’ai pas imaginé une seconde ne pas faire usage de ma raclette neuve sans tarder. Je l’ai fixée à un bout de bois qui ferait un manche acceptable et je me suis mise au boulot. Très vite, j’ai (re)découvert que j’avais un vis-à-vis. Et à peu près aussi vite je me suis souvenue pourquoi je ne faisais jamais les vitres. Parmi toutes les tâches ménagères que je ne trouve ni gratifiantes, ni épanouissantes et que je ne pratique que si elles sont vitales, ou éventuellement sous la menace, celle-ci est très certainement une des pires. Peut-être même la pire, parce que le repassage, au moins, tu portes le résultat alors que tes carreaux rutilants, qui s’en rend compte, hein ? Bref. J’en ai chié grave pendant ce qui m’a paru une éternité. La partie inaccessible de la fenêtre m’obligeait à me contorsionner d’une façon pas possible et je sentais très exactement où j’allais avoir mal les prochains jours. Quand j’ai eu le sentiment d’avoir fait le maximum, j’ai refermé la fenêtre et reculé un peu pour admirer le résultat.

C’était l’heure où le soleil tape dans mes fenêtres très exactement comme il faut pour qu’on y voie bien la moindre trace et à l’instant où j’ai levé les yeux, j’ai su que si j’avais laissé ouvert, j’aurais sauté. A la place de la couche uniforme de crasse qui jusqu’au matin même ne m’avait jamais gênée, il y avait désormais de grandes traînées de… de quoi ? On aurait dit une coulée de boue. Certes par endroit on voyait mieux que jamais le mur d’en face, mais ces infâmes dégoulinures de produit et de crasse mêlés gâtaient indiscutablement l’ensemble.

« Et ben t’aurais mieux fait de rien faire, hein ! »

Ma fille. Ma douceur. Ma joie de vivre.

Je l’ai regardée considérer mon travail avec amusement, dégoût et mépris et j’ai su que faire. Oh je sais ce que vous pensez : vous m’imaginez en furie, faisant avaler la raclette à ma fille avant de la balancer par la fenêtre sans même avoir préalablement pris soin de l’ouvrir, mais pas du tout, qu’allez-vous imaginer ? Avec un peu de corde passée autour de la rambarde de la fenêtre du dessus, j’ai pu accrocher ma raison de vivre à l’extérieur, avec la raclette toute neuve scotchée dans sa petite main pour ne pas qu’elle la lâche. C’est que le bout de plastique, de cinq étages, pourrait blesser quelqu’un en tombant. Elle atteignait sans peine le coin le plus éloigné de la fenêtre, celui qui m’avait donné tant de peine. Elle y passait pas mal de temps, mais le résultat était satisfaisant.

Il faudrait quand même que je pense à la rentrer, ce soir. J’avais oublié, hier, et ce matin j’ai bien vu que les voisins me regardaient d’un drôle d’air.

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
<br /> Tu la loues? Non parce qu'il est temps que je fasse les miennes (il parait hein, moi, je vois pas pourquoi)<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> <br /> attends un peu, il va pleuvoir.<br /> <br /> <br /> (si tu vois pas, c'est peut-être justement pour ça qu'il est temps... ;o)<br /> <br /> <br /> <br />
S
<br /> sûr que ça vaut pas la raclette de par chez nous !<br /> le seul inconvénient, c'est qu'il faut aimer grossir.<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> <br /> en même temps, la raclette de chez toi, elle ne peut pas grand-chose pour mes fenêtres. Et mes hanches ne lui disent pas merci.<br /> <br /> <br /> <br />
O
<br /> très ingénieux, et qui plus est, éducatif pour la prunelle de tes yeux. En plus, tu peux la louer aux voisins.<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> <br /> Ha ha ! C'est tout ce que j'aime : y a toujours quelqu'un pour trouver une idée pire que la mienne !!<br /> <br /> <br /> <br />
B
<br /> HA HA HA!!!<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> <br /> Ah, toi ça te fait rire ? Moi, je sais que je n'ai fait que la fenêtre de la cuisine, et je te garantis que ça ne me fait pas marrer des masses.<br /> <br /> <br /> <br />
W
<br /> Merveilleux ! Un essuie-glace permanent... un petit coup de fouet et ça repart !<br /> <br /> <br />
Répondre
P
<br /> <br /> Ouais, mais faut la nourrir, aussi, c'est pas si rentable...<br /> <br /> <br /> <br />