courts, noirs et sans sucre
La chaleur était à la limite du supportable. Pas un nuage, aussi loin que pouvait porter le regard, pas de vent pour donner l’illusion d’un peu de fraîcheur, et plus guère qu’une mince flaque d’eau croupie au fond du bassin, au milieu du jardin, dans laquelle on aurait sans doute presque pu faire cuire des nouilles, mais qui parvenait à faire le bonheur des gosses qui s’éclaboussaient et des vieux qui y trempaient leurs mouchoirs pour s’éponger.
Il faisait si chaud qu’il n’y avait même pas une midinette en bikini en train de se faire cuire au milieu de la pelouse. Les mômes eux-mêmes restaient d’instinct à l’ombre des arbres aux feuilles jaunies et ne risquaient de rares sorties sous le soleil que pour aller jusqu’au bassin. Pas de bande de marmots braillant en galopant dans de grands nuages de poussière, pas de ballon tombant immanquablement sur les chignons des vieilles ou les déambulateurs des vieux, il régnait un calme improbable et presque inquiétant sur le jardin public. Comme si la chaleur avait absorbé les sons autant que l’énergie. L’aire de jeux, habituellement grouillante de gamins excités, était vide et les surfaces métalliques du tourniquet et du toboggan, en renvoyant les rayons du soleil, renforçaient encore l’impression de fournaise.
Le petit garçon était vautré depuis un moment sur l’herbe sèche, nu comme un ver, aussi amorphe que les autres, quand il a fini par se hisser sur ses courtes gambettes pour se diriger d’un pas incertain vers le toboggan, dans l’indifférence générale. Au prix d’un effort que personne n’aurait été capable de fournir sans exiger préalablement une baisse de température d’au moins dix degrés, il a gravi un à un les échelons et, une fois en haut du toboggan, il s’est laissé tomber plus qu’il ne s’est assis et c’est là qu’il a commencé à hurler. Il n’est pas rare d’entendre des gamins brailler dans les jardins publics, c’est même le contraire qui est plus surprenant, mais son cri était strident et perçant à vous glacer les sangs et semblait littéralement déchirer le silence. Dans la torpeur générale, quelques têtes se sont tournées vers l’enfant, sans que quiconque réagisse vraiment. Jusqu’à ce que le gosse commence à glisser.
Là où ses fesses avaient touché le métal brûlant, il restait ce qui ressemblait à deux tranches de lard fumé et fumant, d’où partait une longue traînée sanguinolente et bouillonnante dans le sillage du môme qui, une fois en bas, est tombé mollement le nez dans le bac à sable.
C’est ainsi que j’ai découvert que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, une sueur froide n’est pas rafraîchissante.