courts, noirs et sans sucre
Je suis une citadine. J’aime le monde, j’aime le bruit, le calme de la campagne m’angoisse et le bon air me file des allergies.
En revanche, je déteste les automobilistes. Ça peut sembler un peu radical, dit comme ça, mais les connards qui rouleraient sur un gosse au passage piéton plutôt que de perdre une poignée de secondes pour arriver au feu rouge quelques mètres plus loin, ça me rend irritable. Il ne se passe pas une journée sans que j’aie l’occasion de montrer à ma fille, en direct, pourquoi il est impératif de ne jamais traverser une rue, quelle que soit la couleur du feu, sans regarder attentivement des deux côtés parce qu’on ne sait jamais d’où viendra le connard - pardon : le chauffard dont le temps sera plus précieux que la vie d’un gosse. C’est sincèrement angoissant autant qu’agaçant.
Il y a une autre catégorie de blaireaux qui m’irrite et me gâche un brin la ville, c’est la grande famille des adeptes du klaxon. Ce sont probablement souvent les mêmes que les connards pressés, soit dit en passant, mais n’ayant pas mené d’étude sérieuse sur la question, je m’abstiendrai de tirer une quelconque conclusion forcément discutable.
Les klaxonneurs, donc.
Franchement, peut-on penser raisonnablement que le mec qui s’est mal engagé et se retrouve coincé au milieu du carrefour, bloquant de toutes parts des hordes de connards pressés, a vraiment envie de rester là ? Est-ce qu’on a vu souvent un bouchon provoqué par un type qui s’est arrêté au milieu de la rue sans penser une seconde que ça pourrait gêner quelqu’un ? Bon. Peut-être que, très exceptionnellement, il arrive qu’un simple d’esprit bloque la circulation sans s’en rendre compte et qu’un coup de klaxon pourrait éventuellement lui faire comprendre qu’il faudrait qu’il bouge son véhicule… mais la plupart du temps ? La plupart du temps, le klaxon est l’expression basique d’une vive irritation, quand on n’a ni chien, ni femme, ni gosse sur qui cogner pour déverser sa colère. C’est inutile et ça énerve juste un peu plus les connards déjà énervés par la présence incongrue de gosses aux passages piétons.
Je n’aime pas les automobilistes. Je rêve d’une ville sans voiture. Ou d’une ville où les voitures seraient privées de klaxons et les passages piétons protégés par des barrières, à la manière des voies ferrées. Ou mieux : une ville où tout véhicule qui ne respecterait pas la priorité du piéton serait immédiatement détruit. HA HA.
Mais je vis dans une ville réelle où l’automobiliste est roi et le klaxon un mode d’expression très prisé chez les primates avides de dévorer du bitume et contrariés d’être bloqués par ces foutus feux rouges et ces morveux qui traversent la rue.
Je ne sais pas qui bloquait qui et pourquoi ce matin, mais une bande d’excités klaxonnaient depuis un moment déjà quand j’ai senti quelque chose… céder, oui, on peut dire ça, dans ma tête. Entre deux coups de klaxons, j’entendais cris et injures et j’imaginais sans peine une poignées de trous du cul écumant de rage et prêts à tuer pour pouvoir faire rugir leur moteur. Ça m’a vraiment agacée. J’ai ouvert la fenêtre et immédiatement identifié l’un des connards, le corps à moitié hors de son véhicule, un poing levé en signe de menace et l’autre écrasant son klaxon. J’ai saisi mon chevet que j’ai réussi à lui balancer directement sur la gueule. Avec la hauteur et la force que j’avais mise dans mon lancer, lui et son klaxon se sont tus immédiatement. Les autres excités ne se sont pas calmés pour autant. J’en ai repéré deux qui m’avaient l’air particulièrement tendus et potentiellement dangereux pour n’importe quelle vieille ou n’importe quel môme qui traverseraient devant eux. Alors j’en ai dégommé un avec le pot de mon énorme ficus à moitié crevé. Depuis le temps que je voulais me débarrasser de cette plante. L’autre, je lui ai envoyé un volume de l’encyclopédie. J’avais mal visé, il s’est redressé juste un peu groggy, alors j’ai sacrifié un second volume. De toute façon, je n’en aurais tiré qu’une misère dans un vide-grenier et il fallait que je m’en débarrasse pour faire de la place.
Les sirènes des flics et des pompiers ont remplacé les klaxons en bas. La circulation a été déviée. En emmenant ma fille à l’école, pour la première fois, on a pu traverser cette putain de rue sans que j’aie à craindre pour sa vie.
Ah… que la ville serait douce, sans automobiliste !