courts, noirs et sans sucre
J’ai vu qu’elle était là un jour où je suis rentré tard de l’école. J’étais tout seul et je marchais pas vite, tout contre le mur pour essayer d’être un peu à l’ombre, alors je l’ai entendue. Au début, j’ai pas su d’où ça venait, et puis j’ai vu un mouvement derrière les persiennes et je me suis approché pour voir. C’était difficile de vraiment distinguer dans le noir, y avait pas beaucoup de lumière du dehors qui passait dedans, mais elle était bien là. J’ai appelé doucement et elle m’a répondu. C’était un peu bizarre de se parler comme ça sans se voir, mais je trouvais ça amusant en même temps. Et puis on pouvait s’imaginer comme on voulait, parce qu’elle me voyait pas vraiment non plus, alors c’était chouette, un peu comme une histoire qu’on aurait inventée, mais qui serait vraie en même temps. Elle m’a dit qu’elle habitait là et que c’était bof. Moi je trouvais sa maison plutôt jolie, mais elle m’a dit qu’elle en savait rien si c’était joli et qu’en tout cas elle trouvait qu’il faisait trop froid. Je lui ai dit qu’elle avait de la chance parce que dehors il faisait trop trop chaud, mais elle a commencé à pleurer alors j’ai dit que non, c’était nul le froid et puis j’ai arrêté de parler de ça. On est devenus des genres de copains, même si c’est pas vraiment copains avec une fille et qu’en plus on jouait pas ensemble et on se voyait même pas en vrai, mais quand même on se parlait tous les jours et on s’aimait bien. Elle voulait que je lui raconte plein de trucs de l’école et de ma famille, même de Léo qui fait rien qu’à pleurer et qu’est tellement petit que j’ai même pas le droit de jouer au foot avec, et elle, elle inventait des histoires et elle me donnait des idées pour faire des tas de trucs. Quand j’avais des bonbons je lui en gardais toujours et ça, elle adorait ça ! La première fois que je lui ai donné une fraise elle a dit qu’elle en avait jamais mangé, mais à mon avis c’était pour faire son intéressante.
C’était une drôle de fille quand même. Sauf qu’elle pleurait souvent.
Et puis un jour y a eu tout un tas de monde et des histoires autour de la maison et les gens parlaient drôlement et ils disaient que c’est pas possible des choses pareilles, quand même, pauvre gosse elle est sans doute mieux où elle est maintenant.
Moi je sais pas où elle est maintenant, mais elle est plus derrière les persiennes. N’empêche que tous les jours je viens quand même regarder par le soupirail et je l’appelle, des fois qu’elle y serait revenue, dans sa cave.
Ecrit pour les Impromptus littéraires : « derrière les persiennes ».