courts, noirs et sans sucre
Un truc que font souvent les gens quand ils ont un pet de travers, c’est compenser.
Je parle des pets de travers dans la tête, comme un courant d’air qui n’irait pas droit d’une oreille à l’autre, mais soufflerait comme un petit vent de folie. Et quand je dis « les gens », je veux surtout dire « moi » et moi, quand ça ne va, donc, pas fort, je compense. En dépensant plein d’argent inutilement et en mangeant comme quatre.
Je vide mon compte en banque tout en me remplissant la panse et ce petit jeu de vases communicants a pour effet collatéral, par un lien de causalité que ni la raison ni la logique n’explique, de me vider l’esprit et de m’alléger l’âme.
Un autre effet secondaire, beaucoup plus évident à comprendre, est qu’à la fin du processus, on peut raisonnablement s’attendre à ce que je finisse pauvre et grosse ce qui, immanquablement, devrait me saper le moral alors qu’initialement, boulimie et achats compulsifs visaient justement à me le remonter. Le moral.
Reconnaissez que l’ironie de la chose est au moins aussi déroutante que désespérante, non ?
C’est en contemplant ma huitième paire de chaussures neuves du mois, même pas en solde, pendant que je raclais le fond du pot de Nutella englouti en attendant l’heure du dîner, que j’ai pris conscience du triste et inévitable devenir de la dépressive ordinaire que je semblais être. Et c’est là que j’ai eu l’idée.
Plutôt que dilapider l’argent et engranger les kilos, j’allais faire le contraire ! Au lieu de finir pauvre et grosse, je deviendrais riche et mince et si c’est pas ça, le secret du bonheur, c’est que quelque chose ne tourne pas rond parce que pas une voix à la télé ou dans les journaux n’ose prétendre le contraire !
Je me suis donc lancée à corps perdu dans cette nouvelle dynamique positive, mais… bon, je crois que ça ne va pas marcher. Le truc de filer ma bouffe au lieu de la manger, ça s’est bien passé. J’avais faim et j’ai failli me ronger un bras, mais j’ai tenu bon. En revanche… Bon, les pièces, c’est bien passé, mais les billets… Peut-être que je n’aurais pas dû boire, mais sinon c’était impossible ! J’avais beau mâcher et remâcher, rien à faire, ça passait pas. J’ai dû faire couler avec de l’eau. Résultat, je pense… enfin j’ai l’impression que ça a dû me faire une grosse boule de papier mâché dans le bide et j’arrive même pas à la chier ou à la vomir. J’ai perdu connaissance deux fois tellement j’avais mal et j’ai dû me cogner en tombant parce que j’ai les cheveux poisseux et il y a… plein de sang. J’arrive plus à me relever. J’arrive même plus vraiment à bouger, en fait. J’ai la vue qui se brouille un peu… Je devine toutes mes chaussures… là… en rang. C’est joli. Je sais pas si c’est mon regard ou… non, j’ai l’impression que j’ai mis du sang dessus. Ils vont jamais me les reprendre.
Et j’ai une putain de dalle.