courts, noirs et sans sucre
Elle était là, devant moi, toute joyeuse et sautillante, petite tache rose qui allait et venait en trottinant sous l’œil bienveillant de sa maman. Je la regardais avec amour et fierté. Ma petite fille et son grand sourire. Mon enfant chérie et son rire cristallin. Elle respirait la joie simple des enfants dont l’innocence et l’insouciance n’ont encore souffert aucune attaque cruelle de cet ennemi terrible qu’est l’existence. Elle n’était que légèreté et bonne humeur. Belle comme le jour, fraîche comme une rose.
J’étais perdue dans ses douces pensées quand je me suis subitement aperçue que je m’enlisais inexorablement dans une surabondance sirupeuse de clichés cul-cul et de poncifs gnangnan.
Atterrée autant qu’étonnée par cette bascule subite de mon esprit retors dans la mièvrerie niaiseuse, je me suis interrogée un instant sur ses causes profondes et c’est à ce moment précis que ma fille, son manteau rose et son indécrottable sourire m’ont acculée. Sans que j’aie le temps de comprendre ou de réagir, elle avait collé sous mon nez, dans un geste affecté souligné d’un regard doucereux, une fleur. « Pour toi maman chérie ».
Alors j’ai su que cette enfant serait ma perte. La mort de ma verve assassine. Le voile de mousseline rose posé sur mon regard cynique. Le morceau de sucre dans l’amertume de mon âme noire.
Dans ses petits yeux rieurs, ouverts sur tout un monde de merveilles à découvrir, je lisais ses plus sombres desseins et le récit implacable de ma déchéance. L’aplomb avec lequel elle venait de mener cette attaque subite et sournoise m’avait prise au dépourvu et menée au bord du gouffre. J’ai compris qu’elle ne reculerait devant rien pour précipiter ma disgrâce. C’était elle ou moi.
Alors j’ai doucement porté ma main à son cou. Son petit cou gracile et délicat. Une seule main suffirait. J’ai positionné chacun de mes doigts de façon à m’assurer la meilleure prise et à la seconde où j’ai commencé à serrer, elle m’a asséné son coup fatal. Elle a posé un énorme bécot sonore sur ma joue.
Avant même que mon cerveau n’ait enregistré l’ampleur exacte du drame qui venait de se jouer, ma main s’était relâchée et un sourire idiot avait pris possession de mes lèvres.
Je l’ai regardée repartir en gambadant gaiement et j’ai encaissé stoïquement cette nouvelle cuisante défaite.