courts, noirs et sans sucre
Sûr, il était malade.
Il avait la tête en vrac, farcie de traumas divers - réels ou imaginaires - et même s’il sauvait les apparences la plupart du temps, fallait pas longtemps pour comprendre que le pauvre était complètement siphonné.
Moi-même je m’en suis vite rendu compte, mais je n’ai sans doute pas mesuré assez tôt l’ampleur du problème et de ses conséquences potentielles. Et puis je m’étais attachée à lui, malgré tout. Je m’attache et me détache très vite. Alors j’ai voulu l’aider. J’ai cru pouvoir l’aider. On est un peu comme ça, nous, les filles, on aime croire qu’on peut aider. Mais il faut adapter ses ambitions altruistes à ses possibilités.
Je n’étais et ne suis toujours ni psy ni bonne sœur. Je ne pouvais pas l’aider. Je ne sais même pas si qui que ce soit l’aurait pu. Je reste convaincue qu’à part ce que j’ai finalement fait, rien ne lui aurait rendu plus service que de lui donner enfin une arme et des couilles pour qu’il aille buter sa mère.
Le problème avec les hommes comme lui, c’est qu’une fois armés et couillus, ils commencent souvent par dessouder d’abord des substituts de l’image maternelle castratrice… de pauvres nanas innocentes, souvent des putes s’ils n’arrivent pas à séduire, des gamines naïves pour les séducteurs incertains et des femmes mures pour les plus assurés d’entre eux… ils mettent parfois un temps fou à porter enfin leur haine destructrice sur celle qui l’a réellement méritée. A supposer qu’ils y arrivent un jour.
C’est un risque qu’il valait mieux éviter de courir. Je ne voulais pas avoir un truc pareil sur la conscience, mais en attendant, il sombrait. Et non seulement je ne pouvais rien pour lui, mais en plus il s’agrippait à moi comme à une bouée et je sombrais avec lui.
Lui était déjà perdu. Moi pas encore. Il n’y avait pas de raison que je me perde aussi. Et puis il y a eu ce jour où j’ai compris que j’arrivais à mon point de rupture. Une de ces nombreuses fois où l’ambiance était au drame, aux cris, à la violence… Sans doute les choses étaient-elles allées un peu plus loin que d’habitude. A moins qu’il n’ait eu qu’un mot, un geste de trop. Toujours est-il que j’ai su ce jour-là, avec une certitude inébranlable que j’ai toujours aujourd’hui, qu’il ne serait jamais heureux. Pire : qu’il ne cesserait jamais d’être malheureux. Et d’entraîner tous ceux qui s’attacheraient à lui dans son malheur.
Alors en le voyant, là, debout devant la fenêtre ouverte, je n’ai même pas hésité.
Sa chienne de mère et quelques donneurs de leçon ont bien cherché à me rendre responsable, mais jamais personne n’a seulement imaginé que je puisse être coupable.