courts, noirs et sans sucre
Jo « le rouge » en mène pas large. Il a merdé et il le sait. Il sait sans doute aussi qu’il va avoir du mal à nous tirer d’là. Je m’demande pourquoi on l’appelle « le rouge »… c’est pas l’moment d’lui poser la question, je sais même pas pourquoi moi j’me la pose, mais d’un coup ça m’intrigue. Je crois pas qu’il est communiste, alors ça doit être à cause de sa couperose d’alcoolo. Il tourne en rond en balançant des coups de pied dans les murs. Sa façon d’réfléchir, faut croire.
Moi j’dis rien, mais si Jef était là… y dit toujours qu’il faut un plan B. Même si le plan A a l’air génial. Et là, le Jo, il a foiré le plan A et fait l’impasse sur le plan B. Du coup on est tous dans la merde et personne a l’air d’avoir la moindre idée de comment en sortir. Jef aurait eu un plan B.
En même temps, c’est le seul qui s’est fait serrer…
Je sais pas c’qu’il a foutu, Jo. C’est la première fois qu’il déconne autant. Il a oublié de démarrer la caisse, tu le crois, ça ? C’est le seul truc qu’il a à faire. Démarrer la caisse et foncer dès qu’on est tous dedans. Là, le temps qu’il allume le moteur, qu’il cale comme un con et qu’il redémarre, on avait les flics au cul. Forcé.
Il a au moins eu la bonne idée de pas les mener tout droit à la planque. Du coup il a filé vers les entrepôts désaffectés de l’ancienne usine près des quais et on a réussi à s’planquer dans un genre de cave. On doit pas être les premiers à passer par là. Ça pue la pisse et… je préfère pas savoir quoi. Mais c’est qu’une question de temps avant que les flics nous trouvent. On les entend qui tournent, passent et repassent au-dessus d’nos têtes. Chier, tiens. J’sais vraiment pas c’qu’il a foutu, Jo.
La gosse commence à s’agiter… il fait sombre, tout le monde est tendu, alors elle flippe aussi. Enfin, j’imagine. Elle est pas très causante. C’est plutôt une bonne chose, d’ailleurs. Elle fait des merveilles à chaque fois. J’entre toujours la première, avec mes airs de Madame Tout-le-monde et ma gamine angélique dans les bras. Elle elle fait des risettes en veux-tu en voilà, elle me papouille et elle accroche tous les regards à ses grands yeux innocents. Alors l’effet de surprise est toujours garanti quand j’sors le flingue et que j’dis à la meuf de vider sa caisse dans mon sac. Et personne ose jamais crier ni rien, à cause de la môme.
Les autres servent qu’à couvrir mes arrières au cas où. Un coup sur deux ils sortent même pas leurs flingues. Et puis on se casse avec ce con de Jo qu’attend dans la bagnole. Quand il oublie pas d’la démarrer.
J’ai balancé le fric dans une benne à l’entrée de l’entrepôt. Avec un peu de bol ils le trouveront pas et ils pourront pas trop nous emmerder. P’t’êt’ même qu’on pourra l’récupérer après. Mais si on s’fait gauler ça craint. Ils vont encore vouloir me retirer la môme. La dernière fois, j’ai dû faire des pieds et des mains, ça a pris un temps fou et j’ai dû vendre ma mère pour la récupérer. Pour de vrai. Je l’ai balancée aux flics. J’ai fait que lui rendre la monnaie de sa pièce : elle m’avait bien échangée, elle, avec son mac, contre une dose de crack…
Mais là j’ai plus rien à proposer contre ma gosse. Faut pas qu’on s’fasse pincer. Faut pas qu’y m’l’enlèvent. Sans elle, j’ai tout d’suite moins l’air de Madame Tout-le-monde et nos coups foirent à chaque fois. On a besoin d’cette môme.