courts, noirs et sans sucre
Fallait pas regarder par la fenêtre. Surtout que celle-ci donnait sur une autre qui n'existait pas la veille. Dit comme ça ça paraît idiot, mais si on m'avait mise en garde j'en serais pas là...
Je m'étais réveillée ni plus ni moins vaseuse que tous les matins, ou disons un peu plus peut-être, mais guère, et comme tous les matins j'avais tiré mon rideau et ouvert la fenêtre. Comme tous les matins j'étais en train de me dire que j'avais pas assez dormi et que la journée allait être longue, et j'espérais que la fraîcheur relative du dehors aurait un effet bénéfique sur la mise en route de mes mécanismes internes. Il n'en fut rien. En revanche, quand mon regard encore tout voilé de restes de sommeil tenaces s'est éclairci, ça m'a fait l'effet d'une douche froide. Disons tiède, plutôt, sans quoi le choc thermique m'aurait probablement paralysée, au lieu de quoi je me suis mise à trépigner et à tourner la tête en tous sens pour voir si quelqu'un d'autre que moi voyait ce que je voyais. Mais non, bien sûr.
Ah ça, quand t'as le malheur de te balader malencontreusement à poil devant ta fenêtre, tu peux être sûre qu'y a toujours un voisin qui, comme par hasard, avait justement choisi ce moment pour s'en griller une sur son balcon juste en face, mais le jour où tu voudrais bien un témoin...
J'en croyais pas mes yeux. Là, juste devant moi, tellement près que j'aurais presque pu la toucher en tendant le bras, une fenêtre. Pas de murs autour, pas de trucages apparents, juste une fenêtre, là, sous mes yeux, comme suspendue dans les airs. Et c'est pas tout. C'est qu'elle était ouverte, cette fenêtre. Mais ouverte sur un extérieur qu'était pas du tout mon extérieur à moi de d'habitude. Pas du tout du tout. Au lieu de la rue bruyante et de l'immeuble rouge, cette fenêtre donnait sur un genre de paysage de conte de fée. Il y avait des collines verdoyantes, mais d'un vert que jamais de la vie dans la vraie vie tu trouves dans l'herbe, à moins d'en avoir fumé pas mal avant. Les collines étaient parsemées de tâches de couleurs lumineuses qui étaient autant de fleurs qu'existent sûrement pas, même si je dois confesser de sérieuses lacunes en matière de botanique. En arrière-plan il y avait une cascade d'un bleu presque turquoise dans laquelle on voyait virevolter des genres de poissons volants, même si je ne jurerais pas de l'appartenance des bestioles à la faune marine. Mais là encore, je ne suis pas une spécialiste. Disons qu'en tout cas le fait que ces poiscailles sifflaient comme des pinsons m'a fait douter.
Partout où je posais mon regard, je tombais sur un objet ou un personnage insolite. Là un genre de fée scintillante, ici un mini-troll tout vilain mais l'air affable et bonhomme, là encore une licorne qui galopait sans toucher terre. Et puis des espèces de champignons qui gonflaient, gonflaient, et éclataient en laissant échapper des étoiles de toutes les couleurs. Un truc de dingue. Et toujours personne pour voir ça. Pourtant là, ça faisait un moment que j'étais à poil à la fenêtre, pour le coup. Quand l'espèce de nain de jardin rigolard a sauté sur mon rebord de fenêtre en criant, j'ai failli lui retourner une droite direct et l'envoyer dinguer cinq étages plus bas. Il a eu du bol, le nabot. Il s'est mis à jacter à toute vitesse dans une langue super bizarre qui ressemblait à rien et il a bondit d'un coup vers l'autre fenêtre, où il a atterri sur un genre de nuage. Il s'est retourné vers moi l'air de se demander ce que j'attendais. Je devais avoir le même air vu que je me demandais ce qu'il attendait. Alors il s'est mis à me faire des grands gestes assez explicites et j'ai compris qu'il voulait que je le rejoigne.
Je sais pas trop bien ce qui m'a pris, mais j'ai enjambé la fenêtre et j'ai sauté.
Son nuage était pas bien grand, je l'ai raté et je me suis rétamée le nez dans l'herbe. J'étais un peu sonnée, et vu d'ici le paysage mirifique était vachement moins mirifique. C'était tout petit, déjà. Et tout plat. Et figé. Et silencieux. Flippant, pour tout dire. Alors j'ai cherché mon espèce de lutin, mais je l'ai pas retrouvé. J'ai levé le nez vers la fenêtre pour voir si je pouvais l'atteindre, et là je me suis aperçue qu'en fait de fenêtre, vu de ce coté, c'était plutôt comme si quelqu'un était en train de replier une moitié du paysage sur l'autre. J'ai vu l'interstice par lequel je pensais être arrivée se réduire progressivement jusqu'à disparaître complètement.
Depuis je suis coincée là.