courts, noirs et sans sucre
Fallait pas regarder par la fenêtre. Surtout que celle-ci donnait sur une autre.
J’aurais dû filer comme je m’apprêtais à le faire, sans me retourner. Un reflet ou un mouvement avait dû capter mon attention et il avait fallu que je jette ce coup d’œil…
Le vis-à-vis n’était pas à proprement parler une surprise, j’habitais ici depuis assez longtemps : en face, la vieille aux oiseaux, qui n’en finissait plus d’inventer des stratagèmes pour faire fuir les pigeons et avait le balcon le plus assidument fréquenté par l’indésirable volaille de tout l’immeuble. Au-dessus la jolie fumeuse avec le bananier décoré d’une guirlande de Noël parfaitement incongrue. Et la ménagère acharnée d’en-dessous, qui semblait ne faire rien d’autre que frotter, récurer, nettoyer du lever du jour au coucher du soleil… Mais sur la gauche, ce couple entre deux âges qui semblait comme figé dans cette pièce au mobilier spartiate, je ne l’avais jamais remarqué. Je n’étais pas du genre à observer le voisinage à l’affut du moindre ragot, mais pour autant je ne m’interdisais pas de voir mes voisins d’en face. Et ceux-là, je ne les avais jamais vus.
Sans savoir pourquoi, quelque chose me gênait dans cette scène dont je n’arrivais pas à détacher mon regard. Je me faisais l’effet d’une voyeuse, mais je n’ai pas bougé quand la femme, dans un lent mouvement un peu mécanique, s’est approchée de sa fenêtre et m’a vue. Ni surprise ni reproche dans son regard, mais une détresse infinie. Elle m’a fixée longuement. Je me sentais affreusement mal à l’aise, sans savoir si c’était d’avoir été surprise en train de l’observer ou de devoir affronter la douleur dans ses yeux. Et, figée dans une attitude presque fantomatique, sans me quitter du regard, elle a clairement articulé les mots « aidez moi ».
L’homme s’est approché à son tour. Il l’a tirée par le bras, sans violence mais fermement et elle a reculé, la détresse remplacée par la résignation sur son visage. Il m’a lancé un regard qui m’a glacée et a fermé fenêtre et volet.
Plus tard dans la journée j’ai saisi ce qui avait attiré mon regard de prime abord : je n’avais jamais vu cette fenêtre autrement que volet clos auparavant. J’ai essayé de chasser l’image de cette femme de mon esprit et surtout essayé de me convaincre que ce que j’avais cru lire sur ses lèvres n’était que le fruit de mon imagination, mais je restai perturbée toute la journée. En rentrant le soir la fenêtre était comme je l’avais toujours vue, close. Je ne l’ai plus jamais vue ouverte depuis. Je n’ai plus jamais vu cette femme. Pas plus que je ne l’ai revu, lui.
Sauf la nuit. Toutes les nuits, où mes rêves sont hantés par cette femme qui n’en finit plus de me demander une aide que je ne lui apporte pas.
Y a kékunkimadi… tu veux une idée ? ok, alors : « Fallait pas regarder par la fenêtre. Surtout que celle-ci donnait sur une autre ». Et voilà.