courts, noirs et sans sucre
Je revois encore et encore cette chaussure qui traînait, là, toute seule, au milieu de l’entrée.
Bien sûr qu’en soi ce n’était pas si grave. Bien sûr. Je le sais bien. Je ne suis pas folle. Je sais me montrer raisonnable et mesurée. Cette chaussure plantée là devant la porte du salon n’était pas à proprement parler un problème. Surtout quand on sait que je ne suis pas exactement à cheval sur le rangement. Il y avait d’ailleurs ce jour-là trois paires de chaussures de la petite éparpillées au salon et j’avais balancé les miennes dans le couloir entre la chambre et la salle de bain alors non, définitivement, cette chaussure-là ne constituait pas une atteinte à une quelconque règle de vie à la maison.
Pourtant…
Je ne sais pas.
Il y avait eu cette petite pique, là, lancée au tout début de notre histoire… « Y a qu’à compter tes chaussures pour savoir si t’es vraiment une fille ». J’avais joué l’offusquée en riant et l’avais rembarré d’un « En tout cas, faut bien être un mec pour balancer des clichés pareils ! ».
Et puis j’avais quand même compté mes chaussures, pour voir.
Du coup, au moment de faire de la place pour ses affaires quand il est venu s’installer, j’ai mis un point d’honneur à lui en faire en tout premier lieu pour ses pompes. En sacrifiant quelques-unes des miennes.
Les rouges et vertes à lanières un peu abîmées, mais que j’adorais. Les jaunes à fleurs rigolotes. Les trop hauts talons jamais portés. Les bottes qui me faisaient les jambes trop courtes. Les blanches sorties du placard deux fois ces huit dernières années. Les noires qui allaient avec tout, mais que je ne mettais avec rien. Les rouges qui n’allaient avec rien. Les de toutes les couleurs qui me faisaient tellement mal que je n’étais jamais allée plus loin que l’ascenseur avec. Les baskets pour courir si des fois un jour je voulais courir. Les mules un peu moches mais confortables.
J’y avais passé des heures. Une vraie torture. Je n’étais pas peu fière en lui annonçant : « Et pour tes chaussures, tiens, là, tu crois que tu auras assez de place mon ange ? » et qu’il avait répondu « Ah ça ! Largement ! C’est trop, même, mon amour… ».
Alors trouver cette chaussure, là, toute seule, au milieu du passage, à moins d’un mètre de ce grand placard tout vide où ne se trouvaient plus mes chaussures à moi… Je ne sais pas. Ma réaction a très probablement été un peu démesurée, je ne puis en disconvenir, mais mettez-vous à ma place…
A l’hôpital, ils ont dit qu’ils avaient mis trois heures à extraire la chaussure et qu’ils avaient réussi à limiter les dégâts. Ils ont dit aussi que, néanmoins, il pensera probablement à moi toute sa vie, désormais, à chaque fois qu’il videra son anus artificiel.
J’ai, depuis, le sentiment désagréable que notre relation n’est pas partie du bon pied.
Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « Chaussure ».