courts, noirs et sans sucre
Je déteste les vieux.
Je sais, ça peut sembler un peu abrupt, mais avant que ceux d’entre vous dont le cheveu a déjà blanchi et qui ont passé l’âge de se soucier de leur bedaine ne me laissent un commentaire injurieux ou ne me dénoncent aux autorités compétentes, laissez-moi expliquer.
Déjà, vous qui êtes là, en présence d’un ordinateur que vous savez, ne serait-ce qu’un tout petit peu, utiliser, vous qui, à la lecture de cette entrée en matière, l’avez comprise, vous, enfin, qui vous tenez en position assise ou debout sans assistance ou, même, couchée sans baver, quel que soit votre âge, vous n’êtes pas l’objet de ma détestation.
Je ne déteste même pas les vieux cons, les vieux qui puent, les vieux qui piquent… tous ces vieux qui vivent leur vie de vieux, aussi emmerdants puissent-ils être, ne me posent fondamentalement pas de problème.
La catégorie de vieux que je ne supporte pas est plutôt discrète, quoique nombreuse, et pourrit mon quotidien plus sûrement que les photos de chiens abandonnés dans le métro : les vieux tristes.
Et je ne parle pas de leur tristesse à eux : la plupart ne se rendent d’ailleurs même pas compte du désespoir de leur situation, ce qui les rend encore plus tristes… Non, je parle de cette tristesse qu’ils infligent aux autres.
C’est ce vieux, à l’air hagard et au cheveu hirsute, qui fait quelques pas pressés avant de s’arrêter brusquement, en n’ayant de toute évidence pas la moindre idée d’où il se trouve, qui reste planté là ce qui paraît une éternité, dans une immobilité impressionnante, avant de refaire quelques pas pour s’arrêter encore et qui, chaque jour, arpente ce même bout de trottoir et semble de plus en plus perdu.
C’est la vieille au caddie, dont on ne sait plus qui de la vieille ou du caddie permet à l’autre de se mouvoir et qui, dans un geste immuable, avec une lenteur désespérante, un tout petit pas tremblant et hésitant après l’autre, avance malgré tout, allez savoir pourquoi, le sait-elle seulement elle-même, personne ne l’a jamais vue arriver à destination.
C’est cette toute frêle petite personne fripée et fragile qui accomplit avec une précision d’horloger un rituel compliqué afin d’atteindre le banc et de s’y asseoir sans encombre et qui, alors qu’elle est sur le point de poser son menu fessier, laisse malencontreusement tomber son journal et comprend instantanément que le moment de détente qu’elle espérait voler entre deux maux de son âge sera finalement consacré à d’impossibles et douloureuses contorsions en vue de remettre la main sur ce foutu journal, qu’elle ne pourra même pas lire, épuisée par l’effort.
C’est le joli vieux au regard doux qui essaie encore et toujours de donner le change, mais qui a oublié de troquer ses pantoufles contre des chaussures, qui s’est barbouillé de mousse et a oublié de se raser et de se rincer, qui arrive dignement jusqu’à la boulangerie, mais ne sait plus ce qu’il doit y acheter ou pire : qui se rend compte qu’il est sorti en pyjama et n’a pas la force et l’énergie qu’il voudrait pouvoir déployer pour aller se mettre à l’abri des regards.
Tous ces vieux me collent un bourdon inimaginable. Je vous jure, il y en a, ils me dépriment tellement que si ça n’était pas contraire à l’ordre naturel des choses, je pourrais en mourir de chagrin. Mais il paraît plus juste qu’ils meurent avant moi, alors plutôt que de me laisser abattre, dès que j’en vois un, je le balance sous un bus, un métro, une poussette ou quoi que ce soit qui passe : de toute façon, bien souvent, la chute est suffisante et croyez-moi, on se sent infiniment mieux après.