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courts, noirs et sans sucre

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J'assure

 

A un seul chiffre près, mon numéro de téléphone est exactement le même que celui du service réclamation d’une compagnie d’assurances. Il n’est donc pas rare que je reçoive des appels qui ne me sont pas adressés.

D’ailleurs, soit dit en passant, je suis toujours étonnée du comportement des gens qui appellent, donc, pour se plaindre. Je suis prête à leur accorder, à tous sans exception, le bénéfice du doute et à présupposer qu’ils sont dans leur bon droit et que leur plainte est justifiée (quiconque souhaitant s’en prendre à son banquier ou à son assureur ayant, par défaut, mon soutien), mais franchement : comment peuvent-ils sincèrement penser qu’agonir leur interlocuteur – qui n’est, rappelons-le, a priori jamais le responsable de leurs maux et très rarement susceptible de pouvoir les apaiser lui-même – comment peuvent-ils croire, donc, que hurler des injures à un quasi-innocent pourra d’une quelconque manière leur permettre d’obtenir satisfaction ? Au mieux, ils auront braqué la personne qui doit transmettre leur demande à « qui de droit » (lequel « qui de droit » a bon dos, mais n’a jamais de nom) et ça ne favorisera certainement pas l’efficacité de traitement de leur dossier et au pire, ils se feront insulter en retour et raccrocher au nez. Alors oui, bien sûr, ça défoule, mais c’est à peu près aussi utile que d’insulter la caissière du supermarché à cause du paquet de nouilles qui a encore augmenté… Mais entendons-nous bien : je ne dis pas que l’assureur est au-dessus de tout soupçon. Je pense même au contraire que les assureurs et, plus encore, les banquiers, méritent bien plus que la moyenne qu’on leur pisse à la raie. Il n’en reste pas moins que l’employé lambda qui répond au téléphone pour se faire insulter à la place de son patron n’est en général pas coupable de grand-chose et je suis prête à parier qu’en plus, il ne transmet jamais les insultes à « qui de droit ».

Bref : tout ça pour dire que souvent je me fais insulter par erreur. Et ce qui est marrant, c’est que je peux rarement en placer une avec les plus énervés avant de m’être fait traiter de tellement de noms qu’il y en a parfois que je ne connais même pas et, quand je finis par les aviser (poliment) de leur erreur de numéro, la plupart ne s’excusent même pas avant de me raccrocher au nez. Le truc qui me console dans ces cas-là, c’est de me dire qu’une fois qu’ils se sont bien défoulés contre moi, ils doivent être en mesure de s’adresser plus calmement à leur assureur et obtiennent sans doute plus facilement satisfaction… Mais fermons la parenthèse – oui, c’était une parenthèse – ce n’était pas ça que je voulais raconter.

Il y a quelque temps, en rentrant de vacances, j’avais trois messages sur mon répondeur. Qui n’étaient pas pour moi : le premier, il s’agissait a priori d’une vieille dame à la voix chevrotante qui, dans un souffle, posait une question inaudible sur son contrat d’assurance. Le deuxième message avait été laissé par la même vieille dame, qui semblait avoir vieilli d’un siècle depuis son premier appel. Au troisième message, elle paraissait mourante. Voire carrément morte à la fin.

Je me suis immédiatement imaginé une pauvre vieille esseulée et finissante qui, au prix d’un effort surhumain épuisant ses dernières ressources, tentait désespérément de joindre son assureur, pour demander si elle ne pouvait pas, par hasard, récupérer les trois francs six sous de sa maigre assurance vie pour se payer une fin de vie décente, plutôt que de crever seule comme un rat et que son modeste pécule finisse dans la poche de ses rejetons ingrats, qui l’avaient pour ainsi dire abandonnée depuis des années dans ce foutu deux pièces au cinquième étage sans ascenseur où elle n’aurait bientôt même plus le téléphone, vu qu’elle ne pouvait plus descendre chercher son courrier et donc ses factures et quand bien même : avec quoi elle les paierait, hein ?

Bref. Ses messages m’ont collé un bourdon monstrueux et je me suis sentie investie d’une mission : sauver la vieille. J’ai réécouté ses messages encore et encore dans l’espoir d’y découvrir des indices – un peu comme dans les films, tu sais, quand le mec il reconnaît le bruit que fait le métro en arrivant dans telle station et la cloche de telle église et qu’il peut en déduire à douze mètres près, treize maximum, la localisation et l’heure exactes de l’appel – mais ça n’a rien donné, à part peut-être un son qui m’évoquait vaguement une cafetière, ou une tronçonneuse (de loin), à moins que la vieille ait simplement lâché un vent… Du coup je me suis concentrée sur les quelques informations qu’elle donnait : son nom (dont je ne comprenais que « Madame gnin-gnin-tin » ou « gnin-gnin-din »), le nom de son produit d’assurance (à mi-chemin entre le nom d’une fleur et celui d’un dieu grec : mais à quoi pensent donc les assureurs quand ils inventent des conneries pareilles ?!), son numéro de contrat (du moins le début et la fin du numéro, je crois qu’elle a dû perdre connaissance au milieu un moment, moi-même je me demande si je ne me suis pas assoupie tellement c’était long) et, enfin, son numéro de téléphone, dont je n’ai pas pu comprendre deux des dix chiffres, mais j’avais les huit autres et surtout les deux premiers, qui me permettaient de la situer en région parisienne.

Forte de ces précieux renseignements, j’ai appelé l’assureur pour lui expliquer la situation et lui demander de m’aider à identifier la pauvre vieille, et le connard qui m’a répondu m’a ri au nez avant de raccrocher. Du coup, j’ai rappelé et je l’ai insulté copieusement, même si ce n’était sans doute pas le même mec, vu que cette fois c’est une fille qui m’avait répondu, mais dans ce cas précis j’avais le droit puisque l’objet de mon appel était uniquement de me défouler. Voyant que, comme de bien entendu, je n’obtiendrais rien de l’assureur, je me suis rabattue, dans l’ordre, sur la police, les pompiers, les services sociaux et les pages blanches, et c’est finalement dans ces dernières qu’au bout d’un nombre d’heures et d’appels infructueux incalculable, j’ai fini par trouver avec quasi-certitude le nom et l’adresse de ma vieille. Et j’ai foncé chez elle sur le champ pour voler à son secours. Je vous passe le détail de mes déconvenues avec le premier digicode, la gardienne, le second digicode et le voisin acariâtre, et je ne m’étendrai pas non plus sur mon obstination à vouloir aider une pauvre âme en détresse coincée dans son taudis, malgré le luxe évident de l’immeuble où elle vivait.

J’ai fini par arriver devant sa porte. J’ai frappé. Pas de réponse. Je me suis annoncée (« Madame gnin-gnin-tin ? -din ? Je suis la personne que vous avez appelée par erreur en pensant appeler votre assureur le mois dernier… ») : toujours pas de réponse, mais là, je ne pouvais pas lui en vouloir, moi-même je n’aurais pas eu envie de me répondre avec une annonce pareille… Alors j’ai frappé un peu plus fort et la porte s’est ouverte. Du coup je suis entrée et j’ai vu la vieille, debout droit devant moi. Avant que j’aie vraiment pu réaliser que c’était un fusil qu’elle avait dans les mains, elle m’avait déjà logé une balle dans la poitrine.

 

En commençant à retrouver mes esprits, ma première pensée a été pour la vieille. J’imaginais qu’elle avait dû se laisser gagner par le désespoir et rendre responsable de son insondable malheur cet assureur qui refusait de lui rendre son argent, quitte à la laisser crever de faim et de solitude. Le fusil était sans doute pour elle, pour mettre fin à son calvaire, et elle avait dû le retourner contre moi en me prenant pour l’assureur qui lui avait fait tant de mal. C’est en m’accrochant à l’idée qu’au moins cet incident avait sans doute permis de la sortir de son isolement fatal que j’ai réussi à reprendre vraiment connaissance et à revenir à la vie.

Pour apprendre qu’en fait, la vieille avait appelé l’assureur pour tenter de spolier sa belle-fille et se rendre seule bénéficiaire de l’assurance vie de son ex-mari mourant. N’ayant pas réussi, elle avait simulé une effraction à son domicile pour pouvoir descendre, en pseudo légitime défense, la fille que son mari avait eue d’un premier mariage et qui devait hériter de tout. J’avais eu le malheur d’arriver au moment ou la vieille s’attendait à voir débarquer sa belle-fille.

 

Si je m’en sors, je jure de téléphoner au moins une fois par jour à un assureur, un banquier ou une vieille pour l’insulter.

 

 

 

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W
Ben j'espère que mon numéro n'est pas trop proche de celui de mon assureur !
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P
<br /> <br /> Oh... faut voir le bon côté : ça fait des anecdotes rigolotes...<br /> <br /> <br /> <br />