courts, noirs et sans sucre
Chaque matin, vers dix heures, je me levais. C’est pas tant que j’avais des trucs à faire, mais je trouvais que c’était une bonne heure, dix heures. Pas trop près de l’heure de pointe, mais assez loin du déjeuner pour pouvoir petit déjeuner quand même. Quand je pouvais. Une bonne heure. Et bon, faut dire aussi que c’est l’heure à laquelle la gardienne me virait pour serpiller, alors j’avais fini par en prendre mon parti. Je ramassais les quelques pièces qu’on m’avait balancées pendant la nuit et j’allais jusqu’à mon coin. Je bossais plus sur place depuis longtemps. Par principe d’abord, parce que bosser à domicile ça te tue une vie sociale en un rien de temps, et puis c’est bien de se dégourdir un peu les jambes aussi. Ensuite, faut bien avouer : je ramassais pas grand-chose sous mon porche, tandis que mon coin… une manne ! Mais je m’en faisais déloger à n’importe quelle heure et du coup j’avais le sommeil en vrac, alors ça m’a conforté dans l’idée de pas bosser à domicile - ou de pas dormir au boulot, c’est selon. Bref. A dix heures, donc, je rejoignais mon coin. Un bon coin, à l’abri du vent et de la pluie, à l’ombre aux heures les plus chaudes l’été, pas trop dans le passage parce que les gens aiment pas qu’on les oblige à faire un détour quand ils voudraient faire comme si on n’était pas là, pas trop à l’écart non plus parce que ceux qui veulent bien voir poussent pas quand même jusqu’à chercher, bref : un bon coin.
Mais j’entrais jamais dans la cathédrale. Déjà, même spacieux, les endroits clos c’est fatal pour les gens qui puent. Si tu mets le chaland mal à l’aise en l’obligeant à te fuir parce qu’on se pince pas le nez dans un lieu saint, il te le fait payer en mettant sa pièce dans le tronc au lieu de ta gamelle. En plus, à l’intérieur, tu te prives des badauds qui viennent voir les gargouilles, mais qu’entrent pas parce que dedans il fait froid, il faut pas être en tongs, il faut prier, ils disent dans le guide que… bref : je restais donc sur le parvis. Ça évitait en plus de me mettre les curetons à dos, ce qui est toujours mieux parce qu’ils te filent volontiers à bequeter pour peu que tu sois poli, alors ça servait à rien de leur polluer l’intérieur.
Bizarrement, c’est aux heures de messes que je faisais le moins de chiffre. On croit que le dévot va forcément avoir l’aumône généreuse, mais elle est surtout symbolique. C’est le geste qui compte. Alors que le touriste, il est content, il a le temps, il a le budget de son séjour en liquide dans sa sacoche sous son pull, alors pour peu que ta tête lui revienne, vu que tu fais un peu partie des curiosités, du folklore local, il peut avoir des élans de générosité soudains et notables. L’euro a un peu sapé le marché, il y a de moins en moins de charité démesurée par erreur de conversion, mais on survit, on survit…
Le seul vrai problème, finalement, c’est de devoir me battre presque tous les jours pour le garder, mon coin. Enfin… Disons le seul vrai problème qui reste, abstraction faite de tous les autres, quoi. Evidemment, dans l’idéal, j’aurais pas eu ce problème de santé, cette dépression, ce divorce, ce licenciement, ces… bref. C’est vraiment un bon coin.
Ecrit pour les Impromptus littéraires avec l’incipit « Chaque matin, vers dix heures, je me levais… » et les mots « dans la cathédrale » à placer dans le texte.