courts, noirs et sans sucre
Je suis une fille et, en tant que telle, je me défends avec ferveur de me fondre dans la masse des clichés éculés, sexistes et méprisants qui colle à ma condition comme une merde molle à un croquenot.
Je ne pousse pas de longs cris hystériques en tapant des pieds chaque fois que j’entends le mot « soldes ». Mon coiffeur n’est pas mon meilleur ami. Je ne tuerais probablement pas pour une paire de chaussures. Je ne me mets pas au régime tous les lundis matins. Je n’ai pas envie de coucher avec Johnny Depp. Je me contrefous que la lunette des toilettes soit relevée et j’ai du mal à tenir plus de dix minutes une conversation sur des fringues ou des cosmétiques.
Mais je dois confesser mon adhésion totale à cette idée reçue qui veut que le pompier alimente les fantasmes les plus ardents de toute femme sexuellement active.
Alors oui, voilà, c’est dit : le pompier m’excite. Le pompier en action, cela va sans dire… Le bal des pompiers a été pour moi une déception sans nom. Hors contexte, le pompier qui festoie ressemble à s’y méprendre à un footballeur. Ou un agent immobilier. Ou un banquier. Ou… un homme, quoi. Le combattant du feu, en revanche, dans son harnachement ignifugé avec son casque ou mieux : son masque à gaz… ça, c’est du héros masqué dans toute sa splendeur ! Et quand on sait que c’est le même héros masqué qui viendra sauver ma vie à moi, sans hésiter, si nécessaire, on obtient de quoi nourrir deux décennies de fantasmes. Au moins.
Quand je suis sortie du métro, l’odeur m’a tout de suite titillée. Cette odeur indéfinissable des trucs non identifiés qui ont brûlé alors qu’ils n’auraient pas dû. Et quand ma fille est sortie de l’école dès qu’elle m’a vue en criant « Maman ! Y a eu un incendie ! » j’ai commencé à sentir mes hormones s’affoler. Son récit a été un peu confus, mais j’ai saisi l’essentiel, confirmé dès qu’on a passé le coin de la rue : les derniers camions de pompiers quittaient les lieux de ce qui avait dû être un incendie terrible. L’école avait été évacuée à cause de la fumée, deux immeubles entiers avaient été vidés également et quels immeubles ? MON immeuble. Mon immeuble et celui d’à côté. Des centaines de pompiers, les feux de l’enfer qui réduisaient à néant des appartements voisins du mien, et tout ça avait démarré quelques minutes après mon départ de la maison, pour s’achever juste avant mon retour. Même plus un stagiaire pour essayer de fourguer des calendriers ou des billets de tombola. Plus que les badauds et un ou deux agents de la circulation. Difficile d’exprimer ce que j’ai ressenti exactement à ce moment-là.
Je suis rentrée chez moi. J’avais laissé une fenêtre ouverte. L’odeur avait envahi tout mon appartement et de la suie maculait les murs autour de la fenêtre. Et pendant que j’aurais dû être là, à jouer les femmes affolées, à me pâmer, peut-être aussi, attendant qu’enfin mon pompier vienne m’arracher à une mort certaine, j’étais au boulot. J’avais presque envie de me jeter par la fenêtre, juste pour faire revenir les pompiers, quitte à ce qu’ils me ramassent en plusieurs morceaux. Au lieu de ça, je suis allée me consoler en feuilletant mon album.
Pour chaque incendie que j’avais allumé, j’avais consigné les articles de journaux, les photos que j’avais prises de l’intervention des pompiers, les nécrologies des victimes, tout. Pas une fois je n’avais réussi à me mettre suffisamment en danger pour gagner mon sauvetage. Et pour une fois que le feu était venu à moi sans que j’y sois pour rien, pour une fois que j’aurais été aux premières loges et facilement susceptible de m’attirer les attentions d’au moins un pompier, pour une fois que tout se passait exactement comme dans mes fantasmes les plus débridés, j’étais absente.
La vie est définitivement trop injuste.