courts, noirs et sans sucre
Souvent, je me prends pour quelqu’un d’autre. Sans jamais savoir à l’avance qui ce sera. D’ailleurs, je ne décide jamais vraiment à l’avance de me prendre pour quelqu’un. Comme je dis souvent, ce n’est pas moi qui me prends pour l’autre, c’est l’autre qui me prend. Ça m’arrive sans y penser. Parfois, un regard suffit. D’autre fois, c’est le son d’une voix, quelques mots échangés à la caisse du supermarché, un simple geste observé dans le bus… La plupart du temps, je ne peux pas me l’expliquer. Je ne pense pas que leur vie soit meilleure que la mienne, simplement quand ça me prend, je veux que leur vie soit la mienne. Ni meilleure, ni pire, simplement la mienne.
Alors je la prends. Selon les indices que je trouve, je me rends à leur travail, à leur domicile, à leur club de sport… Un jour je suis mère de famille, un autre jeune retraité, adolescente boutonneuse, quadra dynamique… C’est ainsi qu’une fois j’ai passé une épreuve du bac. J’ai aussi tenu un stand à une kermesse d’école. J’ai reçu trois patients en consultation avant l’arrivée de l’assistante médicale. J’ai sauté à l’élastique. J’ai pris un nombre incalculable de trains et d’avions. J’ai failli entrer au conservatoire. J’ai eu des tas de rendez-vous chez des tas de coiffeurs. J’ai pointé dans des dizaines d’entreprises, goûté des milliers de cafés, ouvert des millions de portes donnant sur l’inconnu… Rien de vraiment exceptionnel, rien que je n’aurais pu faire en étant moi-même, mais en me prenant pour un autre, je vais de surprise en surprise… Un jour j’ai même commencé à faire l’amour à une femme inconnue dans un petit appartement obscur, mais quand elle s’est rendu compte que je n’étais pas son époux ça a failli mal tourner. C’est dommage, elle était douce et son mari m’avait fait très bonne impression, j’aurais aimé garder sa vie un peu plus longtemps… Du coup, eux, j’ai gardé leurs alliances. Avec leurs doigts. C’est un de mes plus jolis souvenirs.
Ecrit pour les Impromptus littéraires : « Souvent, je me prends pour… »