courts, noirs et sans sucre
C’est sûr que j’ai pas toujours été comme ça. Faudrait être foutrement con pour penser un instant que c’est un choix de vie ! Je dis pas que j’y suis pour rien, hein, j’ai forcément loupé des trucs, mais la vie, des fois, ça te fait pas de cadeaux.
Gamine, j’étais plutôt pas laide, alors j’ai vite trouvé à me marier et ça arrangeait bien les vieux de plus avoir à me nourrir. C’est le Mimile, qui bossait à l’usine avec le père, qui m’a mariée. Comme il me tripotait déjà depuis une paie à chaque fois que le père le ramenait à la maison, ça m’a pas beaucoup changée, sauf que je prenais plus une torgnole du vieux à chaque fois que je pleurais à cause des grosses paluches de vicelard de son copain.
Il picolait déjà beaucoup à l’époque, Mimile, et il me cognait souvent, alors pour mieux supporter je me suis mise à boire aussi. Du coup, il me fallait de l’argent qu’il me donnait pas avec la misère qu’il ramenait de l’usine, et comme il voulait pas que je travaille j’ai commencé à faire des pipes près des fortifs de la Porte Clichy. Mimile il disait que sa paie passait dans le loyer, sauf que moi, toutes les semaines, j’étais obligée de me faire sauter à l’œil par le proprio qui disait que sinon il nous foutrait dehors parce que Mimile payait pas, alors je crois surtout qu’il picolait au-dessus de ses moyens.
Evidemment, de pipe en branlette, j’ai fini par devoir coucher avec les clients si je voulais pas les perdre, mais c’est que de ce temps-là, c’était pas comme aujourd’hui, hein… j’avais beau me nettoyer au détergent ou à la javel après chaque passe, j’ai pas pu éviter de me faire engrosser quelques fois. Je faisais pas trop confiance aux faiseuses d’ange, en plus elles se mouchaient pas du pied, alors ceux que j’ai pas réussi à faire passer toute seule, ou avec l’aide des coups dans le bide que me filait Mimile, je les ai déposés devant des églises.
Le Mimile il s’est jamais aperçu que j’étais enceinte ! Bon : c’est vrai que comme j’avais déjà drôlement grossi, ça se voyait pas forcément beaucoup – même moi une fois j’avais pas remarqué – mais c’est dire quand même dans quel état il était à la maison.
La vie a passé comme ça, puis un jour Mimile est mort. Cancer du poumon. J’aurais plutôt misé sur une cirrhose, moi. Comme quoi la vie vous réserve parfois des surprises. J’ai continué à vieillir, toute seule, mais c’était pas plus mal. Mon coin près des fortifs avait été transformé en espèce de parking, du coup ça allait pour les passes rapides, mais j’ai dû commencer à bosser plus du côté du pont. Et la vieille édentée obèse, c’est sûr qu’y avait une clientèle, mais c’était pas une manne pour autant. Faut dire en plus qu’y avait les mômes de l’Est, au carrefour, qu’avaient pas 15 ans, et que même les travelos du cimetière ils étaient plus sexys que moi.
Quand le proprio a plus eu le cœur à me sauter lui non plus, il m’a foutue dehors et maintenant je suis là. J’ai gardé mon bout de trottoir, mais j’y fais plus grand-chose à part insulter les passants et filer des coups de pied aux chiens.
Je sais même plus quel âge j’ai. J’ai l’âge de faire sous moi sans m’en rendre compte. C’est quand les rombières viennent même plus me jeter la pièce pour sauver leur âme en sortant de la messe que je sais que je pue plus que d’habitude. Alors vous savez où vous pouvez vous la carrer, votre dignité ? Et si vous voulez, pour pas cher, je peux vous y mettre un doigt, avec.
Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème « une vieille dame indigne ».