courts, noirs et sans sucre
Il était une fois un crocodile, qui vivait avec plein d’autres animaux dans un marais. Il y faisait très chaud et il ne pleuvait guère, si bien que le marais s’asséchait un peu plus chaque jour. Il n’y avait déjà plus qu’une pauvre petite flaque pour les poissons et quelques rares trous d’eau sale pour que les gazelles, les flamands roses, les lions et les singes puissent boire. Quant à l’hippopotame, le pauvre se roulait mollement dans une si mince couche de boue que c’était pitié de le voir ainsi se contorsionner pour si peu. Et toujours pas un nuage sur le bleu du ciel, si bien qu’il finit par arriver ce qui devait arriver : la toute dernière goutte d’eau du marais s’évapora.
Voyant les poissons frétiller au soleil, les animaux assoiffés tirer la langue et la peau de l’hippopotame se craqueler, le crocodile devint tout malheureux et se mit à pleurer, pleurer et pleurer encore.
« HiiiiiiiiiHiiiiiiHiiiiiiiiiiii… on va tous mourir ! HiiiiiiiHiiiiiiiiiHiiiiiiiii… »
Il pleura tant et tellement que l’eau ne manqua plus du tout dans le marais et la vie reprit son cours. Mais il n’y avait toujours pas un nuage dans le ciel et le soleil continuait de brûler, si bien que petit à petit, le marais s’assécha de nouveau et le crocodile redevint tout triste.
« HiiiiiiiiiHiiiiiiHiiiiiiiiiiii… on va tous mourir ! HiiiiiiiHiiiiiiiiiHiiiiiiiii… c’est horrible ! »
Il pleura tant et tellement que le marais fut bien vite inondé et la vie reprit son cours. Alors, les autres animaux se réunirent en secret et décidèrent tous ensemble que tant que le marais continuerait de s’assécher, ils auraient besoin des larmes du crocodile. Ainsi, dès que l’eau menaça de manquer, le phacochère alla voir le crocodile et lui souffla à l’oreille :
« Tu sais croco, avec tes grands crocs, tu n’es vraiment pas beau ! »
Le crocodile en fut tout attristé et se mit à pleurer.
« HiiiiiiiiiHiiiiiiHiiiiiiiiiiii… HiiiiiiiHiiiiiiiiiHiiiiiiiii… »
Il pleura tant et tellement que l’eau revint dans le marais et la vie reprit son cours. Mais elle manqua bientôt une fois de plus et le varan alla voir le crocodile et lui souffla à l’oreille :
« Avec tes drôle d’épines sur dos, tu ressembles à une brosse à croquenots ! »
Le crocodile en fut bien chagriné et se mit à pleurer.
« HiiiiiiiiiHiiiiiiHiiiiiiiiiiii… HiiiiiiiHiiiiiiiiiHiiiiiiiii… »
Il pleura tant et tellement que le marais faillit déborder. Mais bien vite l’eau vint à manquer encore et la girafe abaissa son long cou jusqu’à pouvoir souffler à l’oreille du crocodile :
« Pauvre crocodile, si plat et si gracile, tu ressembles à une galette de mil ! »
Le crocodile en fut très affecté et se mit à pleurer.
« HiiiiiiiiiHiiiiiiHiiiiiiiiiiii… HiiiiiiiHiiiiiiiiiHiiiiiiiii… »
Il pleura tant et tellement que l’eau coula bien vite à flots, mais les animaux se réunirent une nouvelle fois en secret. L’hippopotame prit la parole :
« Mes amis, les larmes du crocodile nous sont indispensables. C’est grâce à elles que nous sommes tous encore en vie aujourd’hui. Et au lieu de remercier le crocodile pour ses bienfaits, nous le rendons chaque jour un peu plus malheureux. Ça n’est pas juste. »
Tous les animaux baissèrent la tête en opinant. Bien sûr que c’était injuste de faire souffrir autant ce pauvre crocodile, mais que pouvaient-ils faire d’autre ? Ils réfléchirent à la façon dont ils pourraient tout à la fois survivre dans le marais et laisser le crocodile en paix, mais ne trouvèrent aucune bonne idée. Le temps passait, la pluie ne venait toujours pas et le marais allait encore bientôt être à sec, quand le singe alla voir l’hippopotame.
« Hou Ha Ha ! J’ai trouvé ! J’ai trouvé ! Je sais comment sauver le marais ! Hou Hou Ha ! »
L’hippopotame toisa le singe.
« Toi ? Toi tu as trouvé ?... Ni le lion, ni l’éléphant, ni même le zèbre n’ont d’idée, mais toi, toi le singe grimaçant et sautillant, tu sais ? »
Le singe tournicotait autour de l’hippopotame :
« Oui ! Oui ! Oui ! Laissez-moi faire ! Hou Ha ! Vous verrez ! Je sais comment ! Je sais ! Je sais ! Hou Hou Ha ! »
L’hippopotame ne faisait pas confiance au petit animal agité, mais il pensait qu’il fallait tout essayer et répondit :
« Bien, petite bête. Fais à ta façon. Mais si demain le crocodile n’a pas pleuré, j’irai lui dire qu’avec ses ridicules pattes tordues, il a l’air d’une vilaine tortue. »
Le singe ne perdit pas une seconde et fonça vers le crocodile qui, le voyant ainsi arriver, galopant et ricanant, commença à craindre un nouveau tourment. Mais une fois près de lui, le petit singe se mit à faire des cabrioles, des grimaces et des acrobaties toutes plus folles les unes que les autres, si bien que le crocodile commença à rire. Le petit singe continua et le crocodile rit de plus belle. Le petit singe ne s’arrêta pas et le crocodile rit, rit, rit tant et tellement qu’il finit par pleurer de joie.
Et l’eau se remit à ruisseler dans le marais.
Depuis ce jour, tous les animaux rivalisent d’ingéniosité et de drôlerie pour faire rire aux larmes le crocodile chaque fois que l’eau manque et le marais, autrefois aride et désolé, est devenu l’endroit le plus joyeux de toute la savane.