courts, noirs et sans sucre
Quand j’attends à l’aéroport – ce qui dure souvent assez longtemps, parce que je déteste être en retard, alors je suis toujours exagérément en avance, étant donné que je prévois généralement la panne de métro, l’accident de bus, l’effondrement d’un pont et la chute de météorites pour calculer mon temps de trajet – quand je poireaute, donc, j’aime bien jouer à un jeu. Le jeu du témoin. J’observe les gens, pas quelqu’un en particulier, mais un peu tous ceux qui passent dans mon champ de vision et, au bout d’un moment, j’essaie de donner une description de chacune des personnes que j’ai aperçues, pour m’entraîner à être un bon témoin. C’est pas que je rêve de devoir être témoin un jour de quoi que ce soit qui nécessiterait mon témoignage précis, mais… c’est un jeu, c’est tout. Et donc, je jouais depuis un moment déjà, quand le type au visage de portrait-robot a fait son apparition. Il a tout de suite attiré mon attention, parce qu’il avait exactement la tête du mec qui ressemble à tout le monde. Le mec dont je n’aurais rien à dire si on me demandait. Le mec que tu as l’impression de reconnaître chaque fois qu’un portrait-robot est diffusé. Alors j’ai triché un peu – j’ai le droit, c’est mon jeu – et je l’ai regardé plus longtemps, en cherchant les détails qui le distingueraient d’un autre homme à tête de portrait-robot, mais non, rien. Alors j’ai fini par abandonner mon observation définitivement inutile dans son cas et, dépitée par cet échec, je suis allée prendre mon avion.
Ce n’est que bien plus tard qu’il y a eu cet appel à témoins. Le créneau horaire et le lieu correspondaient exactement à ceux de ma dernière partie du jeu du témoin, aucun doute, et comme le suspect était recherché pour un crime odieux, je suis allée témoigner.
J’ai décrit toutes les personnes dont je me souvenais avec le maximum de détails possible. Les portraits qui en ont résulté ont ravi le dessinateur de la police qui, pour la première fois en vingt ans de carrière, avait l’impression de changer de modèle. Tout le commissariat a défilé pour assister à ma grande démonstration de témoignage parfait. A mesure qu’ils identifiaient et retrouvaient les personnes que j’avais décrites, leur incroyable ressemblance avec les portraits me valait encore des hourras. Certaines personnes ont même été étonnées de se découvrir des signes particuliers qu’elles n’avaient jamais remarqués. D’autres ont même demandé à acheter leur portrait-robot tellement il était réussi. Un grand succès.
Sauf qu’au bout d’un moment, toutes les personnes que j’avais permis de retrouver ont été innocentées et il ne restait finalement plus qu’un espoir : l’homme à tête de portrait-robot.
« Bon… alors il n’était pas très grand… mais pas petit non plus, vous voyez ? Taille moyenne. Ni gros ni maigre… stature moyenne, quoi. Brun… et euh… yeux marrons, je dirais. »
Je me concentrais à mort, vraiment, et pour ainsi dire je le voyais comme s’il était là, devant mes yeux, ce type à tête de portrait-robot, mais ça ne changeait rien au problème : je n’avais rien à en dire. J’ai réussi à ajouter qu’il était peut-être un peu mat de peau, ou alors seulement mal rasé, mais à la façon dont on me regardait maintenant, j’ai bien senti que je m’enfonçais.
A tel point que les flics ont commencé à me soupçonner, moi, leur témoin vedette ! D’un seul coup, leurs regards admiratifs sont devenus carrément suspicieux, voire accusateurs. J’étais finalement bien présente sur les lieux et à part – je cite – « ce prétendu suspect que j’y aurais vu mais que je n’étais pas foutue de leur décrire », j’étais la seule qu’ils n’avaient pas encore innocentée.
Ils m’ont gardée aussi longtemps qu’ils ont pu jusqu’à être obligés de me relâcher faute de preuve, et j’ai fini par quitter le commissariat tête basse, sous les huées de flics persuadés non seulement de ma culpabilité, mais aussi que je m’étais bien payé leur tête.
On m’y reprendra à vouloir rendre service, tiens !
Ecrit pour les Impromptus littéraires