courts, noirs et sans sucre
A peine entré dans la pénombre de l’appartement, au tout petit matin de ce 21 février 2005, j’ai pressenti l’affaire glauque. Varsovie était encore ensommeillée et le froid était mordant. Sans avoir vu le corps, j’aurais parié sur un suicide. Les murs étaient littéralement tapissés de croûtes toutes plus glauques les unes que les autres et je n’imaginais pas pareille déco dans l’appartement d’un doux rêveur débordant de joie de vivre.
Les autres sont entrés et ont allumé. Ce que j’avais pris pour des croûtes d’amateur dépressif s’adonnant aux joies de la peinture pseudo-abstraite s’est avéré être une formidable collection de toiles fascinantes et déroutantes. Je suis flic, pas critique d’art, alors je n’avais pas la moindre idée de ce que j’avais sous les yeux, mais j’étais foutrement impressionné. Des silhouettes, des corps décharnés, des carcasses diverses, humaines ou non, animales parfois, fantomatiques toujours. Magnifique et terrifiant. J’en avais presque oublié pourquoi j’étais là quand y a eu du barouf dans la pièce d’à coté.
Je suis allé voir - partout encore ces toiles incroyables - et j’ai trouvé les collègues, flingues braqués sur la nuque d’un type couché face contre terre et, derrière, mon suicidé. A vue de nez, une bonne quinzaine de coups de couteau. Au temps pour le suicide. C’était un vieux monsieur, salement amoché. Les gars ont relevé l’autre. Un gamin, 20 ans à tout casser. Plein de sang. Ils lui ont pris le couteau qu’il tenait encore et l’ont mis dans un sachet. Je l’ai regardé étonné :
- C’est toi qu’as fait ça ?
- Légitime défense !
- Ah ? Il a quoi… 70, 75 ans ? Et toi ?
- Et alors ?
- Qu’est-ce qu’il aurait pu te faire ?
- Ruiner ma carrière et ma vie !
- Rien que ça… et comment ?
- Regardez !
Le môme m’a montré un dessin. Aussi gai que les tableaux aux murs. Je les lui ai montrés en demandant :
- C’est toi qu’as fait tout ça ?
- Vous êtes con ou quoi ?
- Je suis flic.
- C’est lui !
Ah. Le vieux était donc l’artiste… Il avait plutôt une bonne tête, pour autant qu’on puisse en juger dans l’état où il était maintenant. Pas celle d’un vieux dépressif en tout cas. J’ai montré le dessin que tenait le gamin :
- Et ça aussi c’est lui ? Tu voulais… quoi ? Lui piquer ?
- Mais non ! C’est moi, ça, enfin !
- Ah ouais, j’me disais aussi… ça ressemble sans ressembler, hein ?
- …
- Bon : tu voulais son avis et t’as pas aimé ce qu’il t’a dit ?
- Mais vous comprenez vraiment rien ?!
- Faut dire que t’expliques peu…
- Ben c’est pourtant évident : mon travail, le sien… il a fait exactement ce que j’aspirais à faire !
- Et alors ?
- Et alors ? Et alors ? Mais enfin ! Le projet, l’œuvre, l’ambition de toute une vie anéantis par un vieil ermite frapadingue… Qu’est-ce que vous vouliez qu’je fasse ? J’avais plus qu’à me pendre ou changer de vocation, moi !
- Et finalement au lieu de te pendre tu l’as tué ?
- Ben… oui.
- Et ta vocation ?
- Hein ?
- Ta vocation, tu vas changer ?
- Ah… mwof… j’me demande si je vais pas essayer d’écrire des polars.
Inspiré par Jérôme Fansten (il sait pourquoi) et Zdzisław Beksiński (lui ne sait pas et pour cause : il est effectivement mort - je n’y suis pour rien et Jérôme non plus - assassiné pour des motifs bêtement crapuleux et aucunement artistiques). Je vous encourage vivement à découvrir son œuvre.