courts, noirs et sans sucre
C’est amusant comme je ne ressens rien, en regardant brûler dans la cheminée du petit salon cette lettre que j’ai jetée au feu sans même hésiter. Quand Margaret me l’a apportée, posée sur ce petit plateau d’argent sur lequel sa mère apportait déjà son courrier à la mienne, j’ai eu comme un pressentiment. Comme si je savais ce qu’elle contenait. Et étrangement c’est du soulagement, que j’en ai éprouvé. Un soulagement conforté par ma lecture.
Les petits morceaux de papier s’envolent dans la cheminée, portés par le feu vivace… Alanguie dans ma bergère et comme enveloppée de la chaleur des flammes toutes proches, je n’entends presque plus l’agitation qui règne depuis déjà trois jours dans le grand salon. Je me laisse aller à mes pensées vagabondes.
Je revois cette enfant si douce, ses grands yeux curieux et son sourire coquin. Mon bonheur indicible cette première fois où je l’ai tenue dans mes bras, puis à chaque câlin qu’elle me faisait. Bien sûr que nous l’avons gâtée ! A quoi bon la priver puisque nous pouvions la combler ? Pour autant, elle a toujours su la valeur de l’argent, l’importance d’être bienveillant et généreux et elle a largement eu son lot de punitions ! Elle a appris la politesse et le respect, la tolérance comme l’exigence et jusqu’à une période récente elle était plutôt bonne élève, sérieuse, mais populaire.
Alors qu’ai-je donc raté ? Qu’avons-nous raté pour qu’elle devienne tellement… écervelée ? Que dis-je, écervelée ! Elle est inconséquente, irresponsable et… complètement dévergondée. Elle croit me leurrer, mais je sais bien qu’elle séduit tous les hommes qu’elle croise et qu’elle couche avec la plupart des amis de son père. Elle me prend pour une femme d’un autre temps, étrangère aux mœurs de notre époque, mais je sais bien aussi que le fils de Margaret est son fournisseur d’héroïne et de cocaïne depuis deux ans déjà. Je suis au courant aussi pour ses deux avortements, ses trois films pornographiques et la façon dont elle s’est tirée d’un mauvais pas en couchant avec l’avocat de la famille et un inspecteur de police peu scrupuleux. Elle aura 18 ans dans deux jours et je me dis que le pire est à venir.
J’ai tout essayé pour la remettre sur le droit chemin. Je l’ai aimée plus qu’aucune mère n’a jamais aimé son enfant, j’ai essayé la compréhension, la sévérité, les cures, les vacances loin de tout, les privations, les compensations… En retour, je n’ai récolté qu’injures, crachats, menaces et mépris. Je n’en peux plus. Il est temps pour nous de vivre à nouveau. Cette lettre, dont il ne reste plus rien maintenant dans la cheminée, je crois que j’ai bien fait de la brûler. Le deuil d’un enfant mort est sûrement moins pénible que le deuil d’un enfant vivant.
Alors nous ne paierons pas cette rançon. Nous avons bien assez payé déjà.
Variation autour du thème de la semaine des Impromptus littéraires : « Vous avez reçu une lettre… ».