Je ne sais pas quelle est la position de la science à ce sujet. En revanche, une précision importante et irréfutable que nous apporte la famille Higelin, c’est que s’il existe, ce n’est pas un gène récessif.
J’ai découvert, pour immédiatement en tomber totalement amoureuse, le père sur scène il y a presque exactement vingt-trois ans. Je n’ai jamais cessé de l’aimer depuis, parce que je suis comme ça, d’une fidélité à toute épreuve tant que tu ne me déçois pas.
Il y a bien eu des périodes de passion moins fervente, mais pas un album que j’aie boudé et pas une tournée que j’aie laissée passer sans assister à au moins un concert. De l’amour, je vous dis. Mais de ce genre d’amour qui ne nécessite pas d’aimer l’entourage ou d’adopter les enfants de l’être aimé, pour des raisons évidentes que je ne développerai pas ici.
Alors quand la fifille a débarqué dans les bacs du haut de ses dix-neuf ans, non seulement je ne me sentais aucune obligation de faire l’effort de découvrir, mais en plus je mettais un point d’honneur à ne pas m’y intéresser, au prétexte que les « filles et fils de », merci bien, très peu pour moi. Je dirais même que le fait que j’aimais tant le père me poussait d’autant plus à ne pas aimer la fille, même s’il n’est pas indispensable de chercher à comprendre.
Mais par bonheur, quoique un peu trop tard pour ne pas rater sa précédente tournée, j’ai tout de même été ramenée à la raison et j’ai fini par écouter. Et là, je me suis maudite moi-même et toute ma famille sur vingt-deux générations d’avoir ainsi snobé ce qu’il convient d’appeler une révélation. Pour moi, pour le rock, pour tout ce qui touche de près ou de loin à la musique.
Il m’aura fallu attendre encore plus d’un an pour enfin la voir sur scène et, ce soir, c’est chose faite, je peux donc l’affirmer sans réserve : cette fille est une putain de bête de scène.
Elle arrive, du haut de ses maintenant presque vingt-deux ans (ce qui fait que, si vous comptez bien, j’aime son père depuis plus longtemps qu’elle, et ça, il est vrai que ça pourrait me coller un méchant de coup de vieux) elle arrive, donc, affublée d’une espèce de long et large et gros manteau mi-voile, mi-fourrure, qui donnerait à la plupart des femmes qui s’y risqueraient, au pire, l’air d’une vieille peau vulgaire, au mieux, l’air de rien, mais elle, en deux attitudes et trois notes, tu comprends que son manteau, c’est l’accessoire d’une star. Elle a cette exubérance que seules peuvent se permettre les grandes, alors que putain ! elle n’a qu’à peine plus de la moitié de mon âge, merde !
Ah la la… mais quel pied de me dire que je pourrai donc la voir et la revoir jusqu’à ce que je ne sois plus assez vaillante pour traîner ma vieille carcasse dans les salles de concert !
De son père, elle a cette espèce de folie et cette liberté qui font de ses concerts des moments qui vont bien au-delà de la seule musique. Elle a un humour et un aplomb totalement déroutants. Elle te remet en place les fâcheux comme si c’était ça son vrai métier. Elle déborde d’une énergie jubilatoire, qui semble néanmoins être totalement maîtrisée… Parce que c’est qu’elle sait chanter, la demoiselle. Ça part dans tous les sens, elle danse comme une belle diablesse déchaînée, elle est sensuelle et superbe, mais pendant dans ce temps-là, elle ne fait pas semblant, elle envoie, sans dérailler, sans s’essouffler, sans se louper, de cette voix incroyable…
Alors oui, il y a de Papa de cette étonnante – que dis-je : renversante artiste, mais pas que. Du tout. Et on est musicalement très loin, il n’est pas question de relève ou que sais-je, on est complètement ailleurs, mais qu’est-ce qu’on y est bien !
Et pour la petite histoire… cette demoiselle que j’ai presque vue naître, que j’ai vue danser aux concerts de son père alors qu’elle ne devait pas avoir cinq ans, jouait ce soir à deux pas de là où, justement, je l’avais vue dans le public de son père à ma grande époque groupie. Oui, parce que je suis peut-être amoureuse depuis vingt-trois ans, mais je n’ai été groupie qu’à une époque, il y a une quinzaine d’années, alors que j’étais jeune et fofolle, mais ça va beaucoup mieux maintenant. J’en veux pour preuve que j’ai résisté, ce soir, à la tentation d’aller voir mon amoureux à la fin du concert de sa fille, pour lui faire part de mon émotion à l’évocation de toute cette belle histoire de quand j’avais quinze ans et que je suis tombée amoureuse et qu’après je n’ai jamais cessé de l’aimer et que voir sur scène sa fille que j’avais pour ainsi dire vue naître…
Mais même si l’âge et la sagesse (et le fait que j’avais la baby-sitter à payer, aussi, un peu) ont transformé la groupie que je fus en fan raisonnable, deux choses pour conclure : 1) j’aime Jacques Higelin, 2) que vous l’aimiez ou non (même si c’est quand même mieux de l’aimer) écoutez et surtout allez voir Izïa.