courts, noirs et sans sucre
Je suis allée voir Andromaque au théâtre.
Oui, oui, cette même Andromaque dont je vous parlais il n’y a pas si longtemps, ceci n’étant pas totalement sans rapport avec cela… « Quel plaisir de venger moi-même mon injure, de retirer mon bras teint du sang du parjure, et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands, de cacher ma rivale à ses regards mourants ! »* Y a pas à tortiller, hein, ça t’a quand même une sacrée gueule…
Bon, après, toutes ces histoires de rois, de grecs, de dieux Épire encore (ha ha ha) c’est pas toujours facile à suivre, mais qu’importe ? Des amours impossibles, des femmes bafouées, des amants éconduits, le tout servi par une langue savoureuse… On se laisse embarquer. Et comme on fredonne au concert, je me suis laissée aller à dire cette fameuse tirade que j’avais apprise, en même temps que sur scène Hermione déclamait. Elle la jouait d’ailleurs avec une retenue que je n’avais pas du tout envisagée moi-même… Pensez-vous : une princesse humiliée par un roi qui vient enfoncer le clou en faisant mine de justifier sa trahison pour obtenir quoi ? Un pardon ? Tsssss… Alors la colère de la belle bafouée, je ne la jouais pas contenue pour deux sous, moi, hein… j’étais habitée, portée, que dis-je, emportée par les vers et j’ai fini debout sur mon siège, menaçant ce fourbe de Pyrrhus de ma vengeance !
Bon : j’avais pas trop révisé et j’ai mangé un quatrain… du coup j’étais plus raccord avec l’autre, là, sur scène, et ça sonnait moins bien… pour autant, méritais-je les huées du public ? Et surtout, surtout, de quel droit Hermione s’est-elle permis de s’en prendre à moi ? Et pas qu’elle ! Même ce traître infâme de Pyrrhus m’a carrément menacée…
Franchement… Franchement ! Sans le public, je vous le demande, sans le public, ils sont quoi, ces théâtreux prétentiards, hein ? Alors d’avoir payé ma place me donne des droits, merde ! Et est-ce ma faute, à moi, si la colère d’Hermione a été insuffisamment colérique pour couvrir la mienne ? Hm ? On n’a pas idée d’invoquer le courroux divin dans un souffle, aussi… j’te jure…
Cela dit, je dois bien reconnaître qu’encouragée par la grogne d’un public indéniablement et inexplicablement acquis à sa cause alors que, franchement, je l’ai vachement bien faite, moi, la tirade, à part la partie sur le ciel en colère et l’hymen consenti que j’ai oubliée, je reconnais, donc, que galvanisée par une foule conquise, elle a finalement hyper bien joué le truc, la Hermione. Elle ne jouait plus, non, elle était rage et fureur. Une vraie réussite.
Je n’ai pas pu voir la fin – une petite mésentente avec mes voisins et… bref, je n’ai pas pu rester – mais je suis sûre qu’un jour, le théâtre saura me remercier pour ce grand moment que je lui ai offert.
* Acte IV. Scène 4