courts, noirs et sans sucre
On avait planté les tentes sur cette immense plage, aussi belle que déserte, en s’émerveillant qu’un tel endroit puisse exister sans être envahi par une horde de forcenées du bikini. A peine croyable. Et on n’en trouvait l’endroit que plus beau encore. A perte de vue, personne. Nous cinq, l’équipe qui nous bichonnait et les dromadaires qui flemmardaient déjà sur le sable. On a eu vite fait d’enfiler les maillots pour aller nous rafraîchir dans cet océan qui semblait n’être qu’à nous. Les enfants étaient ravis et les mamans aussi, après 3 jours de marche sous le soleil et sans douche. Baignades et châteaux de sable se sont succédés dans une bonne humeur généralisée et la journée s’est terminée dans une espèce de liesse tout à fait délicieuse. Après un bon dîner, tout le monde s’est couché repu et content, de bonne heure pour profiter au mieux de la journée du lendemain.
Etonnamment, la température est montée pendant la nuit. Il faisait chaud quand nous nous sommes couchés, mais la tente s’est transformée en véritable étuve peu de temps après. Déjà presque à poil, je n’avais guère de solution pour espérer un quelconque rafraîchissement que d’ouvrir au vent la toile de tente. Avec pour principal résultat de la remplir de sable, le vent étant incroyablement chaud. Avec la pleine lune qui illuminait l’ensemble, j’avais l’impression étrange d’être exposée au soleil au beau milieu de la nuit. J’ai pensé un instant que l’apocalypse ressemblerait sans doute à ça, ou pas, et après avoir jeté un œil à ma fille que ce déchaînement des éléments ne semblait pas perturber, à en croire le rythme lent et régulier de sa respiration, je me suis recouchée et rendormie. Je suis de ces chanceux qui ont le sommeil facile.
Malgré cette aptitude délectable à l’endormissement rapide et au sommeil de plomb, je n’ai toutefois pas pu ignorer très longtemps les appels de l’autre maman, compagne de voyage et occupante de la tente voisine. D’après l’air excédé et l’état d’anxiété qu’elle affichait quand j’ai finalement émergé de mon sommeil, il n’est pas impossible que je l’aie tout de même ignorée un certain temps. Si j’avais su, j’aurais continué.
- Tu dors ?
- …
- Tu dors ?
- Humpf.
- …
- …
- Tu dors ?
- Oui.
- Ah... mais t’entends ce vent ?
- Hm… maintenant, oui, forcément.
- T’as vu comme il est chaud ?
- Hm…
- C’est inquiétant, non ?
- Quoi ?
- Ben ce vent ! Tu crois pas que les tentes vont s’envoler ?
- Avec nous, nos enfants et nos valises dedans ?
- Ah oui, non, bien sûr. Hin hin.
- Allez…
- Mais t’as vu la mer ?
- Euh… ben oui. On est sur la plage, hein.
- Non, mais je veux dire, t’as vu comme la marée a baissé ?
- Ah ben non… c’est que je dormais, là, en fait.
- Elle a drôlement reculé…
- Hm… je suis pas spécialiste, mais c’est que ça doit être marée basse, non ?
- Oui, non, mais elle a baissé tellement vite ! C’est pas comme ça que ça fait, les raz-de-marée ?
C’est là que sa fille s’est réveillée.
- C’est quoi un raz-de-marée, maman ?
Evidemment, la mère a répondu un truc du genre « rien ma chérie, rendors-toi », mais avec son air d’être sur le point de se mettre à hurler en déchirant ses vêtements, autant dire que la gosse ne s’est pas du tout rendormie. J’ai tenté pour ma part de m’esquiver à ce moment-là, mais elle a été plus prompte que je ne l’aurais imaginé à se détourner de sa fille désormais au bord de la panique elle aussi.
- Qu’est-ce qu’on fait ?
- Euh… dodo ?
- Hin hin. Non, sans rire ?
- …
- C’est pas normal, ce vent.
- Ah bon ?
- T’as vu comme il est chaud ?
- Ben il a fait très chaud, aujourd’hui… et…
- Et la lune ! C’est quoi cette lune, hein ?
- La lune ?
Là, j’ai compris qu’il était vain d’essayer de la raisonner. Bien sûr qu’à la faveur du jour elle se rendrait compte de l’ineptie de ses angoisses nocturnes, mais pour l’heure, avec les pleurs de sa fille en fond sonore, c’était peine perdue. Sans compter que toute cette agitation a réveillé le fils, à qui la fille a dit qu’il y avait un raz-de-marée, sur quoi le gamin s’est mis à hurler qu’on allait tous mourir. Ma fille à moi dormait toujours. Et il me tardait d’en refaire autant. Je n’ai pas le sommeil facile et profond que par chance, c’est aussi parce que j’en ai besoin. Alors ce barouf stupide m’irritait au plus haut point. J’ai tenté encore un moment de calmer tout le monde, mais dès que l’un semblait s’apaiser, un autre en remettait une couche et semait de nouveau la panique. Un truc qu’ils devaient avoir dans les gènes, cette aptitude à s’angoisser mutuellement… Mais dans mes gènes à moi, il avait cette aptitude au dodo, transmise heureusement à ma fille qui en écrasait toujours. Alors j’ai quand même fini par m’énerver.
Je me suis ensuite recouchée et rendormie. Au matin, le vent chaud de la nuit a été remplacé par un vent frais du large, qui nous a même permis exceptionnellement de faire une petite grasse matinée. L’équipe qui nous accompagnait s’est rapidement inquiétée de l’absence de ma compagne de voyage et de ses deux enfants. On n’est évidemment pas partis sans eux et ma fille et moi avons pu profiter de ce lieu paradisiaque trois jours supplémentaires. Le vent n’est pas revenu et les nuits suivantes ont été parfaites.
Les recherches se sont vite orientées vers l’océan, dans la mesure où il a semblé très plausible que, souffrant de la chaleur exceptionnelle de cette fameuse nuit, ils soient allés se baigner pour se rafraîchir. Mais un point sur lequel elle avait raison : la marée était étonnamment rapide et avait très vite emporté leurs corps à mille lieues de ce petit coin de paradis.