courts, noirs et sans sucre
Dans le petit boudoir de Mademoiselle, y a que moi qu'a le droit d'aller. C'est parce qu'avant on était un peu comme des soeurs, vu que c'est un peu maman qui nous a élevées toutes les deux. C'était avant que ses parents y disent qu'il fallait faire son éducation.
Après, on a plus eu le droit de jouer ensemble. De toute façon on avait plus le temps. Elle, à cause des leçons avec sa gouvernante ou son précepteur. Moi, à cause de mon travail. Le matin j'aidais au jardin parce que maman elle disait qu'à mon âge c'était bien que je soye dehors. L'après-midi je l'aidais pour le ménage. C'est comme ça que Mademoiselle elle a décidé que y a que moi qui ira dans son boudoir. Comme on avait plus le droit de se voir, elle a dit que c'est que moi qui fera le ménage. Comme ça on avait quand même comme une cachette pour se voir un peu.
Sauf qu'en vrai on se voyait presque jamais, parce que les heures de ménage c'était plutôt les heures où elle était pas là. Au début, on se laissait des petits cadeaux. Elle elle me faisait des jolis dessins où elle écrivait des choses que je savais pas lire mais je reconnaissais quand même mon nom et moi, je lui apportais ses gâteaux préférés que maman faisait. Mais petit à petit il devenait triste son boudoir. Au début c'était tout joli. Elle avait tout le temps des fleurs et des jouets partout. Après y a plus eu de fleurs. Elle a mis un gros rideau sur la fenêtre. Elle laissait traîner partout des jouets tout abîmés et des livres déchirés. Même une fois j'ai trouvé une poupée qu'elle avait cassée exprès. Elle lui avait tout coupé les cheveux, arraché un bras et crevé les yeux. Et elle lui avait planté une épingle à chapeau dans le ventre. Ça m'a rendue triste parce que je savais qu'elle l'aimait drôlement, cette poupée. Elle la gardait toujours avec elle quand elle venait jouer avec moi avant.
Et puis y a que moi qu'a le droit d'y aller, dans son boudoir, alors que normalement c'est là qu'on se dit des secrets avec ses amies. Moi, avec la fille du chauffeur et des fois le fils du jardinier, j'ai mon boudoir dans la cabane à outils au fond du parc. On rigole drôlement.
Mademoiselle elle rigole jamais.
Elle a arrêté de manger mes gâteaux. Au début elle voulait me faire croire, mais je les retrouvais dans sa poubelle. Après elle les laissait juste là où je les avais posés. Alors j'ai pensé qu'elle aimerait autre chose, mais non. Elle a arrêté de manger tout ce que j'apportais.
Quand on la voit passer, on dirait comme un fantôme. Moi j'ai grandi et grossi et je ressemble plus du tout à comment j'étais quand on se retrouvait toutes les deux dans les cuisines pour le goûter. Elle, on dirait qu'elle est encore plus petite et plus maigre. On dirait que bientôt on la verra plus.
Je sais pas si c'est parce que ses parents la regardent pas qu'elle disparaît, ou si c'est parce qu'elle disparaît que ses parents la regardent pas.
Ecrit pour les Impromptus littéraires avec l'incipit obligatoire : « Dans le petit boudoir de Mademoiselle ».