courts, noirs et sans sucre
Chère Madame,
Vous n'imaginez pas le soulagement qu'a été pour moi la lecture de votre lettre. Si vous étiez seule à l'enterrement de Mireille, ne croyez pas pour autant que personne ne voulait la voir morte : c'est elle qui avait choisi de disparaître... sans quoi il y a bien longtemps que je serais venue la tuer moi-même de mes propres mains.
Cette femme était le diable, Madame. Si vous aviez seulement idée du mal qu'elle a fait à notre famille! Ce monstre était ma soeur. Je ne pourrai jamais comprendre ce qui lui a pris de nous détruire ainsi.
Papa n'était qu'amour et tendresse avec nous. Maman était une femme comme savaient être les femmes à l'époque, discrète et dévouée. Moi j'étais une petite fille réservée. Mais elle... De huit ans mon aînée, elle n'a d'évidence jamais supporté les attentions de Papa à mon égard, elle était d'une jalousie maladive et dès le retour de Papa le soir, elle usait de mille ruses pour le détourner de moi et s'assurer ses faveurs. Que de soirées j'ai pu passer à sangloter à cause d'elle!
Quand il allait se coucher, elle avait le toupet de venir me consoler... en dénigrant Papa qu'elle s'était donné tant de mal à éloigner de moi! Et si vous l'aviez entendue parler de Maman... elle qui s'effaçait si gentiment pour nous laisser pleinement profiter de Papa. Mireille lui a même un jour craché au visage! Pouvez-vous seulement imaginer ça?
Son adolescence a été une douleur pour toute la famille... moi qui n'était qu'une enfant, elle cherchait sans cesse à me convaincre de la suivre. Elle voulait que je complote avec elle pour que nous puissions nous enfuir toutes les deux. Quitter ce foyer pourtant si plein d'amour... Une fois elle m'a même obligée à partir avec elle et quand Papa nous a retrouvées il nous a punies toutes les deux! Alors chaque fois qu'elle a voulu m'entraîner dans ses fugues par la suite, je l'ai dit à Papa. Je ne comprends pas pourquoi elle ne voulait pas partir sans moi... tout aurait été tellement plus simple!
Et il y a eu ce jour horrible, dont le seul souvenir me fait encore aujourd'hui froid dans le dos. La police, les médecins, les dames de l'assistance... Les cris de maman, le regard résigné et tellement triste de Papa. C'est Mireille qui avait provoqué toute cette agitation, cette panique... Elle avait... Oh mon dieu, quelle horreur, cette seule pensée... elle était enceinte et s'était enfuie pour tuer cet enfant de l'amour. Cet enfant de Papa. Croyez-le ou non, elle s'est planté un couteau dans le ventre! Mais ça, elle a survécu, elle...
Papa a été enfermé. Il s'est pendu deux semaines plus tard. Maman est morte le mois suivant, de honte ou de chagrin sans doute. Pour moi la vie s'est arrêtée là. Mireille est venue me voir... elle a eu le culot de me dire que tout irait bien maintenant, qu'on allait être ensemble. Ce jour-là j'ai essayé de la tuer, mais j'étais trop petite. J'ai demandé à ce qu'on ne la laisse plus jamais m'approcher. Plus tard j'ai voulu la retrouver pour lui faire payer le mal qu'elle nous a fait, mais elle avait disparu. Les seules nouvelles que j'espérais d'elle depuis lors sont celles que vous venez de me donner et je vous en remercie.
Au lieu de brûler cette lettre, brûlez un cierge en priant que son âme pervertie n'ait pas corrompu la vôtre et pissez plutôt sur sa tombe.
Avec mes meilleurs sentiments.
Ecrit pour le Défi du samedi : réponse à la lettre d'une aide-soignante en maison de retraite, qui cherche à connaître "Mireille", décédée seule à 94 ans, en s'adressant aux personnes dont les coordonnées figurent dans un vieux carnet confié par Mireille.