courts, noirs et sans sucre
« Nous sommes venus prendre des nouvelles de votre dame. »
Les deux mastards qui venaient d’investir mon bureau sans y être invités m’avaient pas du tout l’air du genre à se préoccuper de la santé de qui que ce soit. Et puis les gens qui voulaient des nouvelles de ma Lulu, les hommes en tout cas et surtout les types comme ces deux-la, c’était pas à mon bureau qu’ils venaient en chercher. Ils allaient directement chez la Rolande. Je sentais bien qu’y avait une embrouille, mais dans l’immédiat j’ai pas situé le problème, alors je les ai laissé continuer.
« C’est que, Monsieur MacDermott, nous ne voudrions pas qu’il lui arrive des bricoles. »
Je commençais à cerner un peu mieux la situation. Ils avaient beau être tirés à quatre épingles et me donner du « Nous » et du « Monsieur », ces deux-la sentaient l’école de la rue à plein nez et le plus gros arborait sur la main un tatouage made in prison qui ne trompait personne. Ils avaient dû réussir à se faire embaucher par un truand en col blanc qui exigeait d’eux qu’ils mettent les formes et qu’ils causent poliment. Il n’en restait pas moins qu’ils étaient là pour me faire passer un message, que j’avais encore du mal à décrypter.
« Vous avez beaucoup de travail, en ce moment, Monsieur ? »
Non. Je n’avais jamais vraiment beaucoup de travail. En tout cas jamais vraiment beaucoup de clients payants. Et j’étais presque sûr qu’ils le savaient très bien, les gorilles. J’ai répondu de cet air distant qui sied assez bien à mon métier et à l’idée que les gens s’en font :
« Ça va, ’peut pas s’plaindre.
- Nous espérons que vous n’iriez pas mettre votre nez dans des histoires qui ne vous regarderaient pas, n’est-ce pas ?
- Ah ça… je vois même pas pourquoi j’irais faire un truc pareil !
- Elle travaille toujours chez la Rolande, votre dame ?
Bon… Le message devenait plus clair : j’étais apparemment en passe de m’intéresser de trop près aux magouilles d’un ponte, qui prenait les devants en m’envoyant ses sbires me menacer de s’en prendre à ma Lulu si je persistais. J’avais plus qu’à identifier le bonhomme.
« C’est qu’elle a un métier bien dangereux, votre dame… »
Dangereux ? Tu parles, le plus vieux métier du monde… Et elle s’y était fait un nom qui t’avait des accents de paradis perdu, ma Lulu, dans son métier. Les hommes venaient de toute la région pour elle. C’était pas une fille de joie, c’était une fille d’extase. D’illumination divine. De révélation mystique. Et encore, elle me réservait le meilleur. Les extras et les suppléments, ça se monnayait pas avec ma Lulu, c’était tout pour ma pomme. J’en revenais toujours pas de ma chance et j’étais en train de me perdre dans le souvenir de notre dernière étreinte quand le gros a ajouté :
« Ce serait vraiment dommage qu’elle pâtisse d’une erreur de jugement que vous pourriez faire, n’est-ce pas ? »
Ils devaient pas savoir que mon air indifférent et mon silence obstiné allaient avec ma panoplie de détective privé qui s’en laisse pas conter. Ou alors ils me prenaient pour un idiot, à insister aussi lourdement avec leur menace. Je me donnais pas la peine de leur dire que j’avais compris et je restais bien dans mon personnage en leur lançant, avec ce regard en biais qui marchait assez bien avec la clientèle féminine :
« Uh ? »
Ils ont hochés la tête d’un même mouvement, à croire qu’ils avaient attendu mon signal pour le faire bien ensemble, et ils sont repartis avec une dernière amabilité :
« Bien. Nous ne doutons pas que vous saurez vous montrer raisonnable, Monsieur MacDermottt. Bonne journée, Monsieur. Bien le bonjour à votre dame. »
Ils ont bien refermé la porte en sortant. Y a pas à dire, leur nouveau patron leur avait fait une chouette éducation. Moi j’avais besoin d’un verre pour réfléchir à tout ça, alors je suis sorti un peu après eux pour aller m’en jeter un en bas, chez Gégé, et puis pour soumettre mon problème aux piliers qui seraient là… Rien de tel que le bon sens de comptoir à l’heure de l’apéro pour bien démarrer une enquête. Même si j’avais déjà ma petite idée…
Les affaires en cours, j’en avais qu’une. Elle était pas encore vraiment en cours, d’ailleurs. C’était la Fanfan, une ancienne collègue à ma Lulu qui travaillait maintenant dans les beaux quartier chez Madame Suzanne, qui m’avait demandé de m’intéresser à la mort d’un miché, époux d’une riche héritière devenue veuve joyeuse et gendre d’un gros industriel véreux… M’était avis que c’était sûrement de ce coté-là qu’il fallait creuser… Le problème, c’est qu’à part la Fanfan et ma Lulu, y avait personne qu’était encore au courant que je m’intéressais à l’affaire. J’avais juste commencé à en parler un peu à mes compagnons d’ivresse chez Gégé. C’était eux qui m’avaient aiguillé sur la famille Ducluzel d’Avricourt, d’ailleurs.
Le vrai mystère finalement allait plutôt être de savoir comment tout ça était arrivé aux oreilles du mafieux local… Je faisais une confiance aveugle à ma Lulu et la Fanfan avait tout intérêt à rester discrète sur ç’t’affaire. Ça me faisait comme un arrière-goût de lendemain de cuite mais fallait bien que je l’envisage : il devait y avoir une taupe chez Gégé.
Ecrit pour la Petite Fabrique d'Ecriture avec pour consigne de commencer par « Nous sommes venus prendre des nouvelles de… »