courts, noirs et sans sucre
Allez expliquer à un rustre l'importance de prendre soin de soi... Peine perdue, évidemment. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé, mais que pouvait-il y comprendre, lui qui ne se rasait que tous les deux jours et qui croyait vraiment m'être agréable quand il disait m'aimer telle que j'étais?
Non, il ne pouvait pas comprendre. Pourtant j'étais une femme simple... Je ne lui demandais guère plus que me laisser en paix devant mon miroir pendant que je surveillais l'apparition des rides et les masquais, pendant que je repérais les cheveux blancs et les arrachais, pendant qu'à l'aide de pommades, fards et soins divers je corrigeais et arrangeais l'empreinte du temps sur ce visage que je m'efforçais de garder aussi frais et agréable que vingt ans plus tôt...
Vanité, disait-il. A mes yeux tu seras toujours la plus belle. Tout ça ne sert à rien, amour. Combien de fois l'ai-je entendu répéter de telles inepties? N'avait-il donc jamais pensé à ce que j'étais à mes yeux à moi? Mes yeux... Comment pourrais-je seulement les regarder s'ils n'étaient joliment encadrés de sourcils fins et nets et de cils longs et volumineux? Alors bien sûr que tout ça prend du temps... Mais avait-il pour autant besoin de si souvent interrompre ma contemplation, apparaissant soudain dans mon miroir avec son sourire moqueur aux lèvres pour m'asséner invariablement une de ses phrases mièvres supposées me flatter? Non. Vraiment, il ne pouvait pas comprendre. Je ne saurais dire ce qui, de cette incompréhension ou de son amour aveugle, m'était le plus insupportable. Les deux étaient probablement liés. Quand je me regarde aujourd'hui, dans mon nouveau miroir, lissant mes cheveux pour leur donner cet aspect soyeux qui sied tant à mon teint, je me dis que vraiment, c'est mieux ainsi. Il ne pouvait pas comprendre. Sa façon de surgir dans mon dos et d'apparaître dans mon miroir... Cette fois-là avait été la fois de trop. Il m'avait fait peur, j'avais sursauté, m'étais balafrée de rouge à lèvres et il avait ri. De rage j'avais cassé le miroir et tranché sa gorge avec un des morceaux.
Quand je me regarde aujourd'hui, dans mon nouveau miroir, je me dis que vraiment, c'est mieux ainsi.
Ecrit pour les Impromptus littéraires sur le thème : « à trop se regarder dans le miroir on finira par y voir le diable ».